Des esprits à Art Genève

29.01.2026
Photo © N. Sikorsky

Aujourd’hui, au centre d’exposition genevois Palexpo, s’ouvre la traditionnelle foire d’art contemporain que je suis depuis sa création en 2012. Cette année toutefois, un stand en particulier retient mon attention : pour la première fois, le Musée Barbier-Mueller participe au projet.

Un bleu monochrome. Des gradins dignes d’un stade. Et trente-cinq objets uniques, se faisant face. Simple et élégant. Le tout est réuni dans un espace de 30 mètres carrés, au cœur de Palexpo, où ces pièces ont été déplacées pour quelques jours de leur lieu habituel, rue Calvin, dans la Vieille Ville de Genève.

En octobre de l’année dernière, je racontais à mes lecteurs, alors encore exclusivement russophones, l’exposition Pleasing the Spirits présentée au Musée Barbier-Mueller, mondialement connu pour posséder la plus grande collection privée d’œuvres relevant de ce que l’on appelle l’art primitif. L’exposition est consacrée aux multiples représentations d’esprits ou d’autres êtres imaginaires, ou peut-être pas, présents depuis des temps immémoriaux dans de nombreuses cultures, ainsi qu’aux traditions destinées à les apaiser par les moyens les plus divers.

Masque-heaume janus, Igala, Nigeria, Bois dur à patine brun foncé noir brillante, pigments blancs © Musée Barbier-Mueller, photo Luis Lourenço  

Chez les peuples slaves, par exemple, existent les domovoï, esprits domestiques et protecteurs de la maison, garants d’une vie familiale harmonieuse, de la fertilité et de la santé des hommes et des animaux. Pendant des siècles, on a cru, et certains y croient encore, qu’une famille sans domovoï était vouée au malheur. C’est pourquoi, lors d’un déménagement, la dernière nuit passée dans l’ancienne maison ou juste avant de la quitter, on invitait le domovoï à suivre ses habitants. Selon les pays, voire selon les villages, les rituels variaient. Dans l’ancienne demeure, on ouvrait un portail ou une trappe donnant sur le sous-sol, on déposait devant des lapti, souliers paysans tressés en fibres végétales, et l’on appelait le domovoï. Ensuite, on transportait les affaires vers la nouvelle maison, en traînant à l’aide d’une corde les lapti, dans lesquels, disait-on, le domovoï prenait place. La première tranche de pain coupée au repas dans la nouvelle maison était enterrée dans l’angle droit, sous l’isba, tandis que l’on appelait à nouveau le domovoï à s’installer. Il arrivait aussi que le maître de maison, s’inclinant vers l’est, là où se lève le soleil, invite le domovoï à la pendaison de crémaillère avec une miche de pain tout juste sortie du four, laissée ensuite sur le poêle. Si, au matin, la miche se trouvait entamée, c’était le signe que le domovoï était venu. Lors de la construction d’une nouvelle maison, on déposait une pièce, voire quatre, une à chacun des angles de la charpente, pour le domovoï. Quand on faisait cuire le premier pain dans le nouveau four, on en coupait le talon, on le salait et on le jetait sous le four, toujours pour le domovoï. Tous ces usages obéissaient à deux règles immuables : il fallait satisfaire les exigences du domovoï et apaiser sa colère par des offrandes. À ma connaissance, personne ne l’a jamais vu « en face », mais dans ma région du monde, on le représente le plus souvent comme un vieil homme hirsute ou un grand-père vêtu d’un manteau de fourrure, barbu, parfois aussi comme un petit gnome.

Photo © N. Sikorsky

L’imagination des autres peuples n’est pas moins fertile. Sous quelles formes, par exemple, les esprits africains ne se manifestent-ils pas ! (Certes, sans manteaux de fourrure, inutiles sous ces latitudes.) Mais comment ne pas croire au pouvoir surnaturel d’un masque-casque nigérian dit « Janus », ou d’une paire de figurines en fer forgé et fil de laiton, réalisées par un maître inconnu au Congo, à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles ? J’attire tout particulièrement votre attention sur les pièces les plus anciennes de la collection du Musée Barbier-Mueller présentées ces jours-ci à Art Genève : une paire d’œnochoés bichromes, nom exact des cruches à vin de la Grèce antique, réalisées à Chypre entre 670 et 600 avant notre ère.

Le commissariat de l’exposition au musée Barbier-Mueller a été confié à l’artiste français Paul Mahéké, qui a conçu un espace traversé de références ésotériques, spirituelles et parfois mystiques. La scénographie de la partie de l’exposition transférée dans le cadre plus dynamique et international d’Art Genève a, quant à elle, été confiée à l’architecte genevois Youri Kravtchenko, – voilà donc une touche russe –, qui a su préserver l’essentiel : la dualité de notre monde et la multiplicité de nos reflets dans le miroir. « Fils d’un père d’origine polonaise, compositeur de musique de films, et d’une mère dissidente russe, interprète de formation, il baigne très tôt dans un milieu intellectuel », écrivait il y a quelques années le journal Le Temps à propos de ce diplômé de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, qui a fondé son propre bureau d’architecture YKRA en 2012 et enseigne depuis 2018 à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD). Youri Kravtchenko est surtout connu des amateurs de restaurants élégants : à Genève, Bottle Brothers, La Bologne, L’Osteria Zaza, le Café de la Plage du Grand Théâtre, la Brasserie Europe du complexe cinématographique Plaza, et bien d’autres encore, sont de son fait. L’un de ses projets de restauration les plus récents est le bar à saucisses BRAD, appartenant à un représentant de la jeune génération de la famille Barbier-Mueller. Tout s’éclaire désormais, n’est-ce pas ?

« J’avais entendu parler d’Youri Kravtchenko depuis longtemps, nous nous étions même croisés à plusieurs reprises dans les mêmes cercles genevois, mais nous avons réellement fait connaissance il y a environ six mois, justement au BRAD », a confirmé mon intuition la directrice du Musée Barbier-Mueller, Séverine Fromaigeat. « Je l’ai invité au musée et la collection lui a beaucoup plu. Entre-temps, Art Genève nous a proposé de participer à la foire d’art contemporain, et j’en ai parlé à Youri. De fil en aiguille, l’idée d’une collaboration est née, avec pour objectif principal de présenter notre stand comme une extension du musée, où l’exposition Pleasing the Spirits se tient jusqu’au 31 mai de cette année. »

Passer du design de restaurants à la scénographie d’une collection muséale, qui plus est aussi singulière, demande une certaine audace. Les équipes du musée sont satisfaites du résultat et je partage leur avis : l’ensemble est réussi. À vous désormais de vous faire votre propre opinion en visitant le stand du Musée Barbier-Mueller, numéro A1, à la foire Art Genève, du 29 janvier au 1ᵉʳ février inclus. Ne le manquez pas !

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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