Double concerto n° 2

10.03.2026
Alexeï Volodine et Anastasia Voltchok (DR)

Je précise d’emblée qu’il ne s’agit pas d’une œuvre musicale précise, mais d’un ensemble formé il y a un peu plus d’un an et qui, après un début réussi à Zurich, se prépare à démontrer son art à Genève.

Oui, de vieux amis, Anastasia Voltchok et Alexeï Volodine, se sont produits ensemble pour la première fois à la Tonhalle de Zurich en décembre 2024. « Nous nous connaissons avec Alexei depuis l’école, mais nous n’avions jamais joué ensemble, si bien que le concert à venir sera notre début commun », me confiait alors Anastasia, à qui appartenait l’idée du projet. « Il me semble que nous nous accordons bien musicalement, et j’ai eu envie d’essayer. »

Anastasia Voltchok ne s’est pas trompée, ce concert s’est déroulé avec succès et, à présent qu’Anastasia et Alexeï se préparent à se produire à Genève, on peut sans doute parler d’un duo constitué. Pour ceux qui, pour une raison ou une autre, ne les connaissent pas encore, quelques mots sur ses membres.

Anastasia Voltchok est née à Moscou dans une famille de musiciens : ses parents, Mikhaïl Voltchok et Larissa Dedova, sont pianistes et enseignent depuis de nombreuses années à l’École de musique de l’Université du Maryland, aux États-Unis. Quant à Anastasia, elle a reçu sa formation professionnelle au Conservatoire de Moscou et à l’Académie de musique de Bâle, a remporté en 2003 le Premier Prix et la Médaille d’or au Concours international de piano de Cincinnati et vit en Suisse depuis plus de vingt ans.

Alexeï Volodine est né en 1977 dans ce qui était encore alors Leningrad. Selon les normes soviétiques, il a commencé la musique relativement tard, à l’âge de neuf ans. Il est diplômé du Conservatoire d’État de Moscou et a effectué des études de troisième cycle dans la classe d’Elisso Virsaladzé, dont il est ensuite devenu l’assistant. En 2001, il a poursuivi sa formation à l’Académie internationale de piano du lac de Côme, en Italie. L’année 2003 a également été décisive pour Alexeï : c’est alors que cet artiste exclusif de la maison Steinway & Sons a remporté le Concours international de piano Géza Anda à Zurich, après quoi sa carrière internationale ainsi que ses liens particuliers avec la Suisse ont connu un développement rapide.

Que vont-ils donc nous jouer, puisque le répertoire pour deux pianos est limité ? La Suite n° 2 de Rachmaninov, op. 17, figure en dernier au programme, alors que c’est avec elle que tout a commencé. « Il nous semblait très important de jouer Rachmaninov », commente Anastasia Voltchok à propos de ce choix. « Et pas seulement parce que c’est mon compositeur préféré ! Sa musique résonne particulièrement aujourd’hui, car on y trouve d’un côté la nostalgie de la patrie, et de l’autre l’optimisme et de nouvelles perspectives. »

Pour mieux percevoir ces états d’âme dans la musique de Rachmaninov, il est utile de garder à l’esprit que la Suite n° 2 a été écrite en 1901, à l’aube d’un nouveau siècle, à un moment où même un visionnaire tel que Rachmaninov ne pouvait guère imaginer combien de malheurs ce siècle à venir réservait. Ou le pouvait-il ? Comment expliquer autrement la monumentalité solennelle, l’ampleur impériale, si l’on veut, du premier mouvement, où même un non-musicien percevra des échos du célèbre chœur de l’opéra de Glinka Une vie pour le tsar, auquel succèdent une marche, évocation de la guerre, puis l’élan impétueux du deuxième mouvement, véritable tourbillon d’événements ? La Suite n° 2 s’achève par une Tarentelle italienne, développée, selon les experts, à la russe, c’est-à-dire non dans un esprit de danse légère, mais avec une profondeur symphonique, une expansion émotionnelle et un travail thématique dense caractéristique de l’école de composition russe de la fin du XIXe siècle. La Suite a-t-elle été annonciatrice des errances forcées que le compositeur devait connaître par la suite, avec une longue halte en Suisse, à la villa Senar près de Lucerne ?

Beaucoup d’entre nous manquent aujourd’hui d’optimisme et de nouvelles perspectives. Je ne  doute donc pas que les auditeurs apprécieront le « majeur affirmatif de la Sonate de Mozart », pour reprendre l’expression d’Anastasia Voltchok. Cette Sonate d’environ vingt-cinq minutes, portant le numéro K. 448, est l’une des rares œuvres de Mozart pour deux pianos. Elle a été composée en 1781, alors que le compositeur avait vingt-cinq ans. Comme on peut aisément l’apprendre dans les ouvrages de référence, la Sonate est écrite dans la forme stricte de la sonate-allegro, en trois mouvements, dans le style galant, avec des mélodies entrelacées et des cadences simultanées. Elle a été composée pour une occasion précise, à savoir un concert donné avec la pianiste Josépha von Auernhammer. Il est donc tout à fait naturel que, lors du concert à venir, la Sonate soit également interprétée par des musiciens de genres différents, comme on aime à le dire aujourd’hui.

Deux autres œuvres inscrites au programme constituent des exemples de ce qui est actuellement très en vogue : des dialogues. Il est évident que ni Camille Saint-Saëns, en composant en 1874 ses Variations sur un thème de Beethoven, sa plus grande œuvre pour piano, ni le principal classique polonais après Chopin, Witold Lutosławski, en écrivant ses Variations sur un thème de Paganini, ou, plus précisément, sur le thème initial du vingt-quatrième Caprice de Paganini, ne se souciaient de ce qui était en vogue. Saint-Saëns, qui a relativement peu écrit pour le piano, souhaitait peut-être affirmer sa réputation de « Beethoven français », ce qu’il n’est toutefois pas parvenu à faire selon les musicologues. Quant à Lutosławski, il a composé l’une de ses œuvres les plus populaires par nécessité : durant l’occupation allemande de la Pologne, il fut contraint de gagner sa vie en jouant du piano dans des cafés de Varsovie, parfois en duo avec un autre compositeur, Andrzej Panufnik. De cette forme de pratique musicale presque imposée est née une pièce brève, d’à peine cinq minutes, mais d’un éclat remarquable. « Lorsque l’un des compositeurs prend le thème de l’œuvre d’un autre et le développe à sa manière, c’est toujours très intéressant, car quelque chose de nouveau naît inévitablement. J’espère que quelque chose de nouveau naîtra également dans notre duo avec Alexei et j’espère vivement que le public aura envie de nous écouter », me disait Anastasia il y a un peu plus d’un an.

Le nouveau est déjà né (notez les initiales identiques des musiciens, AV), et il vous appartient désormais de l’apprécier en assistant au concert du duo au Victoria Hall de Genève le 23 mars. N’oubliez pas d’acheter vos billets

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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