J’aime beaucoup la galerie Sonia Zannettacci dans la Vieille Ville de Genève. Et j’aime beaucoup sa propriétaire. Toutes deux réservent parfois des surprises incroyables, comme cette dernière photographie de Boris Pasternak prise en Europe. Ayant appris que l’exposition de l’artiste français Yvan Salomone allait avoir lieu et en en ayant discuté avec Madame Zannettacci, j’en suis arrivée à la conclusion que, cette fois, il n’y avait aucune accroche susceptible de m’intéresser. Mais !
Le vernissage traditionnel a été précédé d’une projection privée du film 42 JOURS dans mon cinéma genevois préféré, Cine17. Ce film est le fruit d’une double traversée de l’Atlantique par Yvan Salomone, commencée au Havre en novembre 2019 à bord du porte-conteneurs Marfret Guyane (capacité – 1 700 conteneurs, port en lourd – 22 000 tonnes). Le voyage a duré 42 jours et comportait 11 escales, au cours desquelles l’artiste a partagé le quotidien des 22 membres d’un équipage international comprenant des ressortissants français, lituaniens, ukrainiens, philippins.
Il est difficile d’imaginer un lieu plus inattendu pour une résidence artistique qu’un porte-conteneurs – un navire spécialisé dans le transport de marchandises en unités standard, les conteneurs (TEU). Pourtant, Yvan Salomone n’a pas été le premier : la compagnie française Marfret, fondée en 1951 par Claude Vidil et opérant à l’échelle mondiale, encourage ce type de collaborations. « L’accord avec l’armateur était que je réalise, après le voyage, douze aquarelles, et qu’il obtienne le droit d’utiliser les images pour des affiches, un calendrier et une communication d’entreprise », m’a expliqué Yvan Salomone.
Douze aquarelles ont été réalisées. Comment ont-elles été peintes ? De mémoire, à partir de photographies et d’images arrêtées du film. Elles m’ont rappelées, à certains égards, les œuvres de peintres soviétiques, par exemple Iouri Pimenov ou Alexandre Deïneka. Lorsque j’ai partagé cette observation avec Yvan Salomone, il a reconnu en riant qu’il y a encore trente-cinq ans, on lui reprochait son inclination pour le réalisme socialiste !
Le film qu’il a tourné, d’une durée d’un peu plus d’une heure et demie, produit sur le spectateur un effet hypnotique. Surtout après les dix premières minutes, lorsque l’on s’habitue à l’idée que rien ne se passe et, semble-t-il, ne se passera, et que l’on se laisse simplement immerger dans des images d’une dureté et d’une beauté extrêmes. Il n’y a pas de dialogues dans le film, mais une multitude de sons : du son du piano (inspiré, comme je l’ai appris plus tard, de John Cage) au rythme sourd de la salle des machines, aux claquements des cordages mal fixés, aux grincements du gréement, au fracas métallique, au sifflement du sillage, au bruissement de la pluie, aux chocs des vagues contre la coque, au sifflement dans les cordages, au bourdonnement des voix sur l’interphone, aux bribes d’ordres, aux pas sur le pont métallique, au tintement de la vaisselle dans le cambuse, aux grincements des portes et des écoutilles, aux signaux brefs de la radio, aux rares coups de sirène. Aux cris des oiseaux. Et au « vide » de l’océan ouvert, au silence absolu de la nuit…
Et soudain, au moment même où je me relâchais, apparaissent à l’écran, en cyrillique : Лука, Матфей, Иоанн, Марк. Luc, Mattieu, Jean, Marc. Puis, en russe : «Пикник на обочине». Pique-nique au bord du chemin. C’est ainsi que Yvan Salomone, admirateur du roman des frères Strougatski, traduit en 55 langues, et du film culte d’Andreï Tarkovski Stalker, tiré de ce roman, a choisi d’intituler un épisode de son propre film, consacré à l’unique grand repas commun de l’équipage pendant ces 42 jours. Un pique-nique au bord de l’océan. Un titre approprié, car après la sortie du film de Tarkovski, le terme « stalker » (de l’anglais to stalk – avancer furtivement) s’est solidement implanté dans la langue russe. Dans le livre, le stalker est une personne qui, en transgressant les interdits, pénètre dans la Zone et en rapporte divers artefacts qu’elle revend ensuite pour gagner sa vie. En russe, grâce au film de Tarkovski, ce terme a pris le sens de guide, capable de s’orienter dans des espaces interdits et peu connus. Plus tard, on a aussi appelé « stalkers » les amateurs de tourisme industriel, notamment ceux qui explorent des lieux abandonnés et des villes fantômes. Voyez-vous le parallèle ? Pour moi, le film de Yvan Salomone est lui aussi devenu un voyage inattendu dans le monde industriel d’un navire traversant l’océan, un espace qui m’était inconnu.
Ainsi, cet « accent russe » découvert m’a finalement donné l’occasion de vous parler de cet artiste, qui, en plus de la peinture, s’intéresse sérieusement à la musique et à la littérature. Presque un homme de la Renaissance. Né en 1957 à Saint-Malo, en Bretagne, il y vit toujours, ne s’en éloignant que pour voyager. (En me demandant quels autres artistes avaient été de tels « casaniers », je me suis souvenue de Giorgio Morandi, qui a passé presque toute sa vie dans le même appartement via Fondazza à Bologne. Et de Johannes Vermeer, qui ne quittait pas Delft. Ou encore d’Iouri Pimenov, déjà mentionné, né et mort à Moscou.) Autodidacte, avec une longue liste d’expositions collectives et personnelles, principalement en France mais aussi aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, et pour la quatrième fois déjà en Suisse – ses œuvres sont conservées dans deux de nos musées, le MAMCO à Genève et le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds.
Un tournant décisif dans la carrière de Yvan Salomone a eu lieu en 1991. C’est alors, après avoir essayé différentes techniques, qu’il a décidé que l’aquarelle serait son seul moyen d’expression et qu’il a mis en place un rituel auquel il ne déroge plus : des sujets trouvés et photographiés lors de ses voyages – proches ou lointains – sont transférés sur des feuilles de papier de 97 × 138 cm. Le travail commence le lundi pour être achevé à la fin de la semaine. Ensuite, l’œuvre est datée et reçoit un titre constitué d’un mot de 11 lettres, utilisant les 26 lettres de l’alphabet latin. Les titres sont étranges, sans aucun rapport avec l’image, et c’est précisément ce qui intrigue.
La présente exposition à la galerie Sonia Zannettacci, intitulée 26¹¹, obéit au même principe. Parmi les œuvres réalisées à la suite du voyage sur le porte-conteneurs, une seule est présentée ici : il n’est pas évident de deviner que les carrés de différentes nuances de bleu sont des conteneurs. Tout le reste, ce sont des aquarelles récentes. À première vue, leurs sujets ne sont pas particulièrement « artistiques » : des bâtiments anonymes, des paysages désertés… Ou encore un tracteur suspendu à des cordes : à noter que cette œuvre porte un titre en russe, « Krougovorot ». Dans sa version originale, ce mot compte dix lettres, круговорот, mais dans sa transcription française – onze ! Dieu sait où Yvan Salomone a appris ce mot, qui peut désigner à la fois quelque chose de concret – le cycle de l’eau ou la rotation d’une roue – et un concept philosophique : l’éternel retour du temps. Ainsi, Sonia Zannettacci a raison lorsqu’elle affirme que « contrairement à la description littérale, l’artiste nous révèle une autre vision, un autre monde : par la délicatesse, la douceur, la légèreté, la subtilité des couleurs, par les vibrations qu’il leur insuffle ».
L’exposition se tient jusqu’au 10 juillet, et je vous recommande vivement d’aller la voir. Et si votre espace le permet, d’acquérir une œuvre – elles sont intemporelles.
