Pique-nique avec Tarkovski à bord d’un porte-conteneurs

28.05.2026
À la galerie Sonia Zannettacci Photo N. Sikorsky

Le titre de mon blog suppose un lien avec quelque chose sinon russe, du moins lié au monde russophone – il fallait bien me fixer certaines limites. Et il arrive que ce soit frustrant quand on a envie de raconter quelque chose et que ce lien ne se trouve pas. Mais c’est rare.

J’aime beaucoup la galerie Sonia Zannettacci dans la Vieille Ville de Genève. Et j’aime beaucoup sa propriétaire. Toutes deux réservent parfois des surprises incroyables, comme cette dernière photographie de Boris Pasternak prise en Europe. Ayant appris que l’exposition de l’artiste français Yvan Salomone allait avoir lieu et en en ayant discuté avec Madame Zannettacci, j’en suis arrivée à la conclusion que, cette fois, il n’y avait aucune accroche susceptible de m’intéresser. Mais !

Le vernissage traditionnel a été précédé d’une projection privée du film 42 JOURS dans mon cinéma genevois préféré, Cine17. Ce film est le fruit d’une double traversée de l’Atlantique par Yvan Salomone, commencée au Havre en novembre 2019 à bord du porte-conteneurs Marfret Guyane (capacité – 1 700 conteneurs, port en lourd – 22 000 tonnes). Le voyage a duré 42 jours et comportait 11 escales, au cours desquelles l’artiste a partagé le quotidien des 22 membres d’un équipage international comprenant des ressortissants français, lituaniens, ukrainiens, philippins.

В галерее Sonia Sannettacci Photo N. Sikorsky

Il est difficile d’imaginer un lieu plus inattendu pour une résidence artistique qu’un porte-conteneurs – un navire spécialisé dans le transport de marchandises en unités standard, les conteneurs (TEU). Pourtant, Yvan Salomone n’a pas été le premier : la compagnie française Marfret, fondée en 1951 par Claude Vidil et opérant à l’échelle mondiale, encourage ce type de collaborations. « L’accord avec l’armateur était que je réalise, après le voyage, douze aquarelles, et qu’il obtienne le droit d’utiliser les images pour des affiches, un calendrier et une communication d’entreprise », m’a expliqué Yvan Salomone.

Douze aquarelles ont été réalisées. Comment ont-elles été peintes ? De mémoire, à partir de photographies et d’images arrêtées du film. Elles m’ont rappelées, à certains égards, les œuvres de peintres soviétiques, par exemple Iouri Pimenov ou Alexandre Deïneka. Lorsque j’ai partagé cette observation avec Yvan Salomone, il a reconnu en riant qu’il y a encore trente-cinq ans, on lui reprochait son inclination pour le réalisme socialiste !

À la galerie Sonia Zannettacci Photo N. Sikorsky

 Le film qu’il a tourné, d’une durée d’un peu plus d’une heure et demie, produit sur le spectateur un effet hypnotique. Surtout après les dix premières minutes, lorsque l’on s’habitue à l’idée que rien ne se passe et, semble-t-il, ne se passera, et que l’on se laisse simplement immerger dans des images d’une dureté et d’une beauté extrêmes. Il n’y a pas de dialogues dans le film, mais une multitude de sons : du son du piano (inspiré, comme je l’ai appris plus tard, de John Cage) au rythme sourd de la salle des machines, aux claquements des cordages mal fixés, aux grincements du gréement, au fracas métallique, au sifflement du sillage, au bruissement de la pluie, aux chocs des vagues contre la coque, au sifflement dans les cordages, au bourdonnement des voix sur l’interphone, aux bribes d’ordres, aux pas sur le pont métallique, au tintement de la vaisselle dans le cambuse, aux grincements des portes et des écoutilles, aux signaux brefs de la radio, aux rares coups de sirène. Aux cris des oiseaux. Et au « vide » de l’océan ouvert, au silence absolu de la nuit…

Et soudain, au moment même où je me relâchais, apparaissent à l’écran, en cyrillique : Лука, Матфей, Иоанн, Марк. Luc, Mattieu, Jean, Marc. Puis, en russe : «Пикник на обочине». Pique-nique au bord du chemin. C’est ainsi que Yvan Salomone, admirateur du roman des frères Strougatski, traduit en 55 langues, et du film culte d’Andreï Tarkovski Stalker, tiré de ce roman, a choisi d’intituler un épisode de son propre film, consacré à l’unique grand repas commun de l’équipage pendant ces 42 jours. Un pique-nique au bord de l’océan. Un titre approprié, car après la sortie du film de Tarkovski, le terme « stalker » (de l’anglais to stalk – avancer furtivement) s’est solidement implanté dans la langue russe. Dans le livre, le stalker est une personne qui, en transgressant les interdits, pénètre dans la Zone et en rapporte divers artefacts qu’elle revend ensuite pour gagner sa vie. En russe, grâce au film de Tarkovski, ce terme a pris le sens de guide, capable de s’orienter dans des espaces interdits et peu connus. Plus tard, on a aussi appelé « stalkers » les amateurs de tourisme industriel, notamment ceux qui explorent des lieux abandonnés et des villes fantômes. Voyez-vous le parallèle ? Pour moi, le film de Yvan Salomone est lui aussi devenu un voyage inattendu dans le monde industriel d’un navire traversant l’océan, un espace qui m’était inconnu.

Yvan Salomone. Newmeasures. 2019 © Galerie Sonia Zannettacci

 Ainsi, cet « accent russe » découvert m’a finalement donné l’occasion de vous parler de cet artiste, qui, en plus de la peinture, s’intéresse sérieusement à la musique et à la littérature. Presque un homme de la Renaissance. Né en 1957 à Saint-Malo, en Bretagne, il y vit toujours, ne s’en éloignant que pour voyager. (En me demandant quels autres artistes avaient été de tels « casaniers », je me suis souvenue de Giorgio Morandi, qui a passé presque toute sa vie dans le même appartement via Fondazza à Bologne. Et de Johannes Vermeer, qui ne quittait pas Delft. Ou encore d’Iouri Pimenov, déjà mentionné, né et mort à Moscou.) Autodidacte, avec une longue liste d’expositions collectives et personnelles, principalement en France mais aussi aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, et pour la quatrième fois déjà en Suisse – ses œuvres sont conservées dans deux de nos musées, le MAMCO à Genève et le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds.

Un tournant décisif dans la carrière de Yvan Salomone a eu lieu en 1991. C’est alors, après avoir essayé différentes techniques, qu’il a décidé que l’aquarelle serait son seul moyen d’expression et qu’il a mis en place un rituel auquel il ne déroge plus : des sujets trouvés et photographiés lors de ses voyages – proches ou lointains – sont transférés sur des feuilles de papier de 97 × 138 cm. Le travail commence le lundi pour être achevé à la fin de la semaine. Ensuite, l’œuvre est datée et reçoit un titre constitué d’un mot de 11 lettres, utilisant les 26 lettres de l’alphabet latin. Les titres sont étranges, sans aucun rapport avec l’image, et c’est précisément ce qui intrigue.

Yvan Salomone. Krougovorot. 2025 © Galerie Sonia Zannettacci

La présente exposition à la galerie Sonia Zannettacci, intitulée 26¹¹, obéit au même principe. Parmi les œuvres réalisées à la suite du voyage sur le porte-conteneurs, une seule est présentée ici : il n’est pas évident de deviner que les carrés de différentes nuances de bleu sont des conteneurs. Tout le reste, ce sont des aquarelles récentes. À première vue, leurs sujets ne sont pas particulièrement « artistiques » : des bâtiments anonymes, des paysages désertés… Ou encore un tracteur suspendu à des cordes : à noter que cette œuvre porte un titre en russe, « Krougovorot ». Dans sa version originale, ce mot compte dix lettres, круговорот, mais dans sa transcription française – onze ! Dieu sait où Yvan Salomone a appris ce mot, qui peut désigner à la fois quelque chose de concret – le cycle de l’eau ou la rotation d’une roue – et un concept philosophique : l’éternel retour du temps. Ainsi, Sonia Zannettacci a raison lorsqu’elle affirme que « contrairement à la description littérale, l’artiste nous révèle une autre vision, un autre monde : par la délicatesse, la douceur, la légèreté, la subtilité des couleurs, par les vibrations qu’il leur insuffle ».

L’exposition se tient jusqu’au 10 juillet, et je vous recommande vivement d’aller la voir. Et si votre espace le permet, d’acquérir une œuvre – elles sont intemporelles.

Un plaisir de parler avec une personne intelligente ! Photo N. Sikorsky
Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.

A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

L'AFFICHE
Artices les plus lus

L’Orchestre de la Suisse Romande invite tous les mélomanes à ses concerts à Genève, Lausanne et Lucerne le 20, 21 et 22 mai. Sous la direction de la cheffe lituanienne Mirga Gražinytė-Tyla, avec le pianiste letton Georgijs Osokins en soliste, l’orchestre propose un programme original réunissant des œuvres de Frank Martin, Frédéric Chopin, Claude Debussy et Maurice Ravel.

Aujourd’hui en Europe, et demain en Russie, on commémore le Jour de la Victoire : pour les Européens, la Seconde Guerre mondiale ; pour les Russes, la Grande Guerre patriotique. Hélas, cette fête a cessé d’être commune. C’est précisément en ces jours que se tient au Musée national suisse à Zurich, en Suisse, pays qui n’a pas participé aux combats, l’exposition Nous et la guerre.

Le 7 mai, le tribunal municipal de Tbilissi a condamné le célèbre chanteur d’opéra géorgien à sept ans de prison pour organisation de violences collectives, tentative de prise de contrôle d’un site stratégique et appels au renversement du pouvoir.