La Musique comme antidote au chaos, ou trois jours à Gstaad

03.07.2026
Vassili Petrenko à la tête du Royal Philharmonic Orchestra © Marc McNulty

Le 16 juillet prochain, le Festival Menuhin ouvrira ses portes à Gstaad, la célèbre station alpine suisse. J'espère que vous avez déjà réservé des billets pour tous les concerts qui vous intéressent. Si ce n'est pas le cas, lisez ce qui suit et agissez sans tarder. Cela dit, lisez dans tous les cas.

Au début de l'année, je vous ai présenté la 70e édition anniversaire du Menuhin Festival Gstaad : son nouveau directeur artistique Daniel Hope, son programme ambitieux et particulièrement riche, l'impressionnante réunion de légendes vivantes et d'étoiles montantes qu'il propose, ainsi que le lancement du Summit, première initiative d'un festival de musique classique visant à créer un forum consacré à l'avenir. (Signalons au passage que, pour des raisons de santé, Zubin Mehta ne pourra malheureusement pas participer aux concerts d'ouverture du festival les 16 et 17 juillet. Les programmes restent inchangés et la direction musicale des deux soirées sera assurée conjointement par Pinchas Zukerman et Daniel Hope.)

Mais ce qui m'avait surtout frappée, c'est ce qui compte le plus à mes yeux : la volonté manifeste de Daniel Hope de rendre à la Musique le rôle que lui attribuait son mentor Yehudi Menuhin, celui d'une force capable de réunir des personnes de nationalités et de générations différentes au sein d'une même famille musicale. Selon les mots mêmes de Daniel Hope, la musique est un antidote au chaos. Il est difficile de mieux dire.

En janvier, le festival semblait encore lointain. Pourtant, six mois ont passé à toute vitesse et le voilà presque à nos portes. La soirée d'ouverture n'est plus qu'à quelques semaines. Si je possédais un chalet, ou même un modeste appartement, à Gstaad, j'y passerais sans doute les sept semaines du festival, tant de concerts avaient attiré mon attention. Faute d'une telle possibilité, il a fallu choisir. La tâche était difficile, mais pas impossible.

Daniel Hope © N. Sikorsky

Après mûre réflexion, j'ai opté pour le dernier week-end d'août. Il réunit parfaitement, à mes yeux, les trois piliers de la philosophie du festival : les légendes, la jeune génération et l'esprit de famille. À cela s'ajoute une séduisante diversité de genres, allant de la musique symphonique et de la musique de chambre au répertoire vocal et aux instruments les plus divers, du piano au saxophone. Sans oublier une présence russe particulièrement marquée dans les programmes.

Commençons par les légendes.

Le vendredi 28 août au soir, le Royal Philharmonic Orchestra se produira sous le chapiteau du festival sous la direction de Vassili Petrenko, dont je vous ai récemment proposé un entretien, aux côtés de l'un des plus grands barytons de notre temps, Thomas Hampson. Le programme est entièrement consacré à Mahler : des lieder d'Alma Mahler, les Rückert-Lieder et la Cinquième Symphonie. Thomas Hampson est depuis longtemps considéré comme l'un des plus grands interprètes de l'œuvre mahlérienne. Son dialogue artistique avec la musique du compositeur autrichien se poursuit depuis plusieurs décennies et constitue l'un des fils conducteurs de sa carrière.

Le lendemain offre un tout autre visage du festival. Le samedi matin, dans l'une des chapelles de Gstaad, monteront sur scène des représentants de cette jeune génération que Daniel Hope s'attache tant à soutenir. La saxophoniste Syra Pelliser et le pianiste Dmitry Batalov, lauréats du prix suisse Kiefer Hablitzel / Göhner Musikpreis, ont préparé un programme réunissant des œuvres de Manuel de Falla, Erwin Schulhoff, William Albright et du compositeur finlandais contemporain Sampo Haapamäki. La présence même d'un saxophone à l'affiche de l'un des plus grands festivals de musique classique du monde montre la volonté des organisateurs d'élargir les frontières traditionnelles du répertoire. Il convient de souligner que c'est la Suisse – ou, plus précisément, ses Hautes écoles de musique – qui a réuni la saxophoniste valencienne et le pianiste moscovite. Syra Pelliser étudie actuellement à Zurich auprès de Lars Mlekusch, tandis que Dmitry Batalov est l'élève de Claudio Martínez Mehner à Bâle. Ce dernier a lui-même été formé au Conservatoire de Moscou avant de devenir l'assistant de Dmitri Bachkirov à l'École supérieure de musique Reine Sofía de Madrid.

Behzod Abduraimov © Евгений Евтухов

J'attends avec une impatience particulière le concert du Royal Philharmonic Orchestra prévu le samedi soir. Le programme réunit la Cinquième Symphonie de Tchaïkovski et son célèbre Concerto pour piano n° 1, avec le pianiste Behzod Abduraimov, né à Tachkent et installé depuis longtemps aux États-Unis. J'ai entendu Behzod Abduraimov à plusieurs reprises, mais le concert qui reste le plus vivant dans ma mémoire a eu lieu au Victoria Hall de Genève le 9 mars 2022. Quelques jours seulement après le début de la guerre en Ukraine, alors que les appels au boycott de la culture russe se multipliaient, il interprétait le Deuxième Concerto pour piano de Rachmaninov avec l'Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de son compatriote ouzbek Aziz Chokhakimov. C'est l'une de mes œuvres préférées, et son interprétation m'a tiré des larmes.

Parmi les œuvres au programme du samedi soir, j'aimerais signaler tout particulièrement le prélude symphonique, rarement joué, composé par Nikolaï Tcherepnine (1873-1945) pour La Princesse lointaine d'Edmond Rostand. L'association d'un dramaturge français et d'un compositeur russe évoque immédiatement cette époque où les cultures russe et européenne entretenaient un dialogue créatif permanent, s'enrichissant mutuellement.

Aujourd'hui, le nom de Tcherepnine n'est plus guère connu que des spécialistes, alors qu'au début du XXe siècle il comptait parmi les figures marquantes de la vie musicale russe. Fils d'un éminent médecin pétersbourgeois qui comptait Dostoïevski parmi ses patients, élève de Rimski-Korsakov, chef d'orchestre au Théâtre Mariinsky, professeur au Conservatoire de Saint-Pétersbourg et mentor du jeune Prokofiev, qui lui dédia sa Sinfonietta, son Concerto pour piano n° 1 et son Scherzo pour quatre bassons... Tcherepnine fut également étroitement associé aux Ballets russes de Serge Diaghilev, pour lesquels il composa notamment Le Pavillon d'Armide et Narcisse et Écho.

Après la Révolution de 1917, le compositeur quitta la Russie et passa le reste de sa vie en exil, d'abord plus près de sa patrie, à Tiflis, où il dirigea le Conservatoire de musique, puis à Paris, où il fonda en 1925 le Conservatoire russe, qu'il dirigea également. Au fil du temps, sa musique, qui associait les traditions du romantisme tardif aux raffinements orchestraux de l'Âge d'argent russe, s'effaça peu à peu derrière celle de contemporains plus célèbres. Raison de plus pour découvrir aujourd'hui La Princesse lointaine, œuvre véritablement féerique, interprétée par l'un des meilleurs orchestres britanniques, qui célèbre son 80e anniversaire au cours de la saison 2026/27, sous la direction d'un chef qui continue de défendre le répertoire russe et de le faire connaître aux publics du monde entier.

La Princesse des rêves, panneau de Mikhaïl Vroubel sur la façade de l'hôtel Metropol, face au Théâtre Bolchoï à Moscou. © Andrey Korzun.  

Je ne peux m'empêcher d'ajouter qu'en 1896 le grand artiste russe Mikhaïl Vroubel réalisa son panneau La Princesse des rêves (« Принцесса Грёза »). C'est sous ce titre que la pièce de Rostand fut présentée la même année à Saint-Pétersbourg, dans la traduction russe de Tatiana Chtchepkina-Koupernik. Le panneau a été exposé à l'Exposition panrusse avant de rester en la possession de l'industriel, collectionneur et grand mécène Savva Mamontov. Une version en majolique réalisée dans son atelier de céramique orne encore aujourd'hui la façade de l'hôtel Metropol à Moscou. L'original, quant à lui, a été transféré au Théâtre Bolchoï après la nationalisation de la collection Mamontov à la suite de la Révolution de 1917. Il n'a été redécouvert dans une réserve qu'en 1956. Pendant de longues années, il demeura roulé dans les réserves de la galerie Tretiakov. Lors de la reconstruction du musée, une salle Vroubel a finalement été créée pour l'accueillir, et l'on peut toujours l'y admirer aujourd'hui.

Enfin, voici le troisième pilier de la philosophie du festival : la famille. Non seulement la famille musicale si chère à Yehudi Menuhin, mais la famille tout court.

Le dimanche 30 août au matin, le Royal Philharmonic Orchestra retrouvera le chapiteau du festival, une nouvelle fois sous la direction de Vassili Petrenko. Ensemble, ils présenteront Pierre et le Loup, le conte symphonique de Prokofiev destiné aussi bien aux enfants qu'aux adultes. Le choix de Daniel Hope n'a rien d'un hasard : cette année, l'œuvre fête son 90e anniversaire.

Composé en 1936 pour le Théâtre central pour enfants de Moscou, sur un texte écrit par Prokofiev lui-même et qui sera lu à Gstaad par Daniel Hope, Pierre et le Loup demeure l'un des ponts les plus réussis jamais jetés entre le monde des enfants et celui des adultes. L'objectif de Natalia Sats, la metteuse en scène moscovite qui avait commandé l'œuvre, était de familiariser les jeunes auditeurs avec le son de l'orchestre. La solution imaginée par Prokofiev était géniale : chaque instrument devenait un personnage de l'histoire. La flûte devient l'Oiseau, le hautbois le Canard, la clarinette le Chat, tandis que les Chasseurs sont annoncés par les timbales et la grosse caisse. Le conte devient ainsi à la fois un spectacle captivant et une première leçon d'initiation musicale. Il n'est pas surprenant qu'il soit depuis longtemps entré dans le patrimoine culturel mondial et qu'il continue de réunir enfants, parents et même grands-parents plus efficacement que bien des « programmes familiaux » conçus à cet effet. Et quoi de plus agréable que de regarder ensemble, en famille, l'adaptation animée réalisée par Disney en 1946, première version cinématographique de l'œuvre de Prokofiev ?

Sergueï Prokofiev au piano. Dessin de Hilda Wiener, 1936.

Depuis neuf décennies, ce conte permet à de nouvelles générations de découvrir la musique classique tout en offrant au Festival Menuhin l'occasion idéale de rappeler qu'une passion pour la musique naît souvent dès l'enfance. Croyez-moi : celui entend dans son enfance une belle interprétation de Pierre et le Loup n'oubliera jamais que le Loup, ce sont trois cors et un thème en sol mineur !

Il y a peu de raisons de douter que l'interprétation proposée à Gstaad sera belle, même si la concurrence est redoutable. Vous ne me croyez pas ? Voici une liste – partielle seulement – des personnalités qui ont prêté leur voix à Pierre et le Loup au fil des années : Natalia Sats (avec l'Orchestre symphonique académique d'État de l'URSS dirigé par Evgueni Svetlanov), Gérard Philipe (avec le même orchestre sous la direction de Guennadi Rojdestvenski), Leonard Bernstein, à la fois récitant et chef d'orchestre avec le Philharmonique de New York, Eleanor Roosevelt avec Serge Koussevitzky dirigeant l'Orchestre symphonique de Boston, Romy Schneider avec Herbert von Karajan à la tête du Philharmonia Orchestra, ainsi que le « trio » composé de Mikhaïl Gorbatchev, Bill Clinton et Sophia Loren, accompagnés par l'Orchestre national de Russie sous la direction du chef américain Kent Nagano. Cette dernière version a reçu un Grammy Award en 2004. L'enregistrement le plus récent que je connaisse a été réalisé en 2025 par l'Orchestre de chambre de Lausanne sous la direction de Renaud Capuçon, avec l'acteur français Jean Reno comme récitant. Peut-être aurons-nous un jour la chance de l'entendre en concert ?

Les contes, comme la Musique, ne connaissent pas de frontières. Alors posez vos téléphones, éteignez vos téléviseurs et venez à Gstaad vous ressourcer et vous changer les idées. Comme le dit Daniel Hope: « come up and slow down ».

Le programme complet et les billets encore disponibles peuvent être consultés sur menuhin.ch.

 P.S. Chers amis, La période des vacances est arrivée, et beaucoup d’entre vous s’apprêtent à partir. Jusqu’à la fin de l’été, je vais donc ralentir quelque peu le rythme de mes publications. Je vous souhaite à toutes et à tous un excellent été et de très belles vacances. Mais ne nous perdons pas de vue pour autant !

Commentaires ()

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Federica Brunelli juillet 03, 2026

Merci, Nadia, de me faire découvrir une « nouvelle » œuvre du répertoire russe. Je ne connaissais pas La Princesse lointaine, que je suis bien évidemment déjà en train d'écouter. J'adore !
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Sikorsky juillet 03, 2026

C'est le but de mon travail - faire découvrir! Merci à toi!
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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