Il existe un proverbe russe selon lequel il faut préparer les traîneaux en été. Mais l’inverse est tout aussi vrai, surtout lorsqu’il s’agit d’un événement aussi populaire que le Festival Menuhin. Ici, l’anticipation fait partie du plaisir.
La prochaine édition sera particulière à plus d’un titre. Tout d’abord, elle marquera un anniversaire important : le soixante-dixième. Le festival a en effet été fondé en 1956 par le grand violoniste, chef d’orchestre et humaniste Yehudi Menuhin, fils d’un rabbin originaire de Gomel, anobli en 1993 par la reine Élisabeth II. La naissance du festival tient presque du hasard. À l’été 1956, peu après s’être installé définitivement en Europe après avoir quitté les États-Unis, Menuhin décida de passer des vacances à Gstaad avec sa famille et quelques amis. Le lieu lui plaisait en tous points, sauf sur un aspect : il le trouvait un peu… ennuyeux.
Les autorités locales saisirent aussitôt l’occasion et proposèrent à leur illustre hôte d’organiser quelques concerts. « Bien sûr, pourquoi pas ? Faisons-le tout de suite, en août », répondit le maestro avec enthousiasme. Ainsi naquit le festival, dont Yehudi Menuhin resta le président d’honneur jusqu’à sa disparition en 1999.
Depuis vingt-cinq ans, la direction du festival était assurée par le violoncelliste bâlois Christoph Müller. En novembre dernier, il a transmis le flambeau au violoniste britannique Daniel Hope, né en Afrique du Sud, qui, à l’image de son mentor Yehudi Menuhin, avec lequel il a longtemps parcouru les scènes du monde, a choisi de s’installer en Suisse. Deuxième particularité de l’édition 2026 donc : un nouveau directeur artistique.
Je me souviens très précisément de la première fois où Daniel Hope m’a profondément marquée. C’était à l’été 2012, lorsqu’il avait initié au Verbier Festival une soirée consacrée aux compositeurs juifs morts dans le camp de concentration de Theresienstadt.
La tâche était immense, tant sur le plan pratique qu’émotionnel : retrouver la trace de musiciens disparus, reconstituer leurs partitions, redonner vie à une musique ensevelie avec eux. Daniel Hope s’en acquitta de manière remarquable. Dans l’église de Verbier, pleine à craquer, personne ne bougea. Même après le dernier accord, le public resta assis, en silence, profondément bouleversé. Ce n’était pas seulement un concert. C’était un acte.
Il n’est donc guère surprenant que la guerre en Ukraine ne l’ait pas laissé indifférent. Avec le pianiste ukrainien Alexeï Botvinov, il a produit un mini-album intitulé Music for Ukraine, réunissant des œuvres de Myroslav Skoryk et Valentin Silvestrov.
Ancien élève de la Highgate School de Londres et de la Royal Academy of Music, formé par Zakhar Bron et Itzhak Rashkovsky, Daniel Hope joue aujourd’hui sur un violon fabriqué en 1742 par Guarneri del Gesù, connu sous le nom d’« ex-Lipiński », du nom du virtuose polonais Karol Lipiński, à qui il a autrefois appartenu.
Le 15 décembre dernier, à Zurich, Daniel Hope a donné sa première conférence de presse en tant que directeur artistique du Festival Menuhin de Gstaad, présentant les grandes lignes de la programmation à venir.
Le thème général de l’édition 2026 est donc Family Matters, que l’on peut traduire par « Affaires de famille ». Cette notion se prête à une double lecture.
Dans un sens restreint, Daniel Hope fait depuis longtemps partie de la « famille » du festival de Gstaad. Sa mère, Eleanor, fut d’abord l’assistante personnelle puis la manager de Yehudi Menuhin, et dès 1975, son fils accompagnait la vie du festival, avant d’y faire ses débuts comme jeune violoniste en 1992.
Dans un sens plus large, ce thème renvoie bien sûr à la vision humaniste de Menuhin, pour qui la musique était une force capable de rassembler des personnes de différentes nationalités et générations au sein d’une même famille musicale.
En parcourant le programme, on remarque que presque chaque concert s’inscrit dans l’une des catégories suivantes : « Choix de Hope », « Héritage Menuhin », « Légendes vivantes », « Affaires de famille », « Place aux dames » et « La relève ».
Le festival s’ouvrira par un concert marqué comme « Choix de Hope ». Son principal protagoniste sera Alexander Gilman, né en 1982 en Allemagne dans une famille d’émigrés juifs originaires de l’URSS. Formé à la Juilliard School de New York auprès de Dorothy DeLay, puis lors de masterclasses avec Aaron Rosand, Itzhak Perlman, Igor Ozim, Mikhail Kopelman et Zakhar Bron, il a poursuivi sa formation à Cologne avant d’obtenir un master à la Haute école des arts de Zurich. Il se produira avec l’orchestre LGT Young Soloists, qu’il a fondé en 2013 et qui réunit de jeunes musiciens talentueux âgés de 12 à 30 ans. Parmi les autres artistes du « Choix de Hope » figurent notamment les Russes Daniil Trifonov et Sergey Dogadin.
La section « Légendes vivantes » accueillera de grandes figures de la scène internationale : le chef d’orchestre indien Zubin Mehta, qui dirigera deux concerts à l’occasion de son quatre-vingt-dixième anniversaire, le Hongrois Iván Fischer avec son Orchestre du Festival de Budapest, le chef russe Vasily Petrenko à la tête du Royal Philharmonic Orchestra, le baryton américain Thomas Hampson, le violoniste israélo-américain Pinchas Zukerman, le pianiste britannique d’origine hongroise Sir András Schiff, ainsi que le violoncelliste britannique Steven Isserlis, né à Londres dans une famille d’émigrés juifs venus de Russie.
Parmi les artistes féminines invitées, j’attire votre attention sur Khatia Buniatishvili et Julia Lezhneva. Et parmi les représentants de « La relève », on retrouvera la violoniste Ilva Eigus, déjà connue de certains de mes lecteurs, le pianiste américain de 23 ans Maxim Lando, premier Américain à avoir remporté en 2015 le concours télévisé international « Casse-Noisette » à Moscou, ainsi que son collègue Dmitri Ishkhanov, né dans la capitale russe et qualifié par le journal Luzerner Zeitung d’héritier d’Evgeny Kissin et de Grigory Sokolov.
Les amateurs de chant en général, et les admirateurs de Benjamin Bernheim en particulier, ne manqueront pas La Bohème. Conformément à la tradition du festival, l’opéra de Puccini sera donné en version de concert, et le célèbre ténor franco-suisse interprétera naturellement le rôle de Rodolfo.
Parmi les autres constantes du Festival Menuhin figure son Académie, qui offre aux jeunes musiciens la possibilité de travailler avec des maîtres reconnus. Mais l’édition 2026 proposera également plusieurs nouveautés.
Le Sommet, organisé du 24 au 26 juillet 2026 en collaboration avec Forbes Swiss, marquera une première dans l’histoire des festivals de musique classique : un forum dédié aux grandes questions de l’avenir. Après deux jours de tables rondes, le week-end s’achèvera par un concert caritatif exceptionnel présenté par David Garrett, qui invitera son club Guarneri del Gesù à Gstaad.
La série Discovery sera élargie et proposera des formats interactifs, des ateliers et des immersions dans les coulisses du festival, pour petits et grands. Un moment fort pour les familles sera Pierre et le Loup de Sergueï Prokofiev, interprété par le Royal Philharmonic Orchestra avec Daniel Hope en narrateur.
Parmi les nouvelles initiatives figurent également les President’s Hikes, des promenades musicales en compagnie du président du festival Richard Müller, ainsi qu’une série de projections au Ciné Theatre Gstaad, consacrée à l’histoire de Menuhin et aux grandes figures de la musique.
Comme vous le voyez, le choix est vaste. Mieux vaut donc organiser son séjour à l’avance, en étudiant attentivement le programme et en réservant ses billets sans tarder.
