Jonathan Nott et les « enfants »

20.01.2026
Jonathan Nott Photo © Guillaume Megevand

Le contrat du chef d’orchestre britannique en tant que directeur musical de l’Orchestre de la Suisse romande est arrivé à son terme à la fin de l’année dernière. Mais le voilà déjà de retour à Genève, cette fois comme chef invité, afin de réunir l’OSR et l’Orchestre de la Haute École de musique de Genève.

Voilà de nombreuses années que je collabore avec l’Orchestre de la Suisse romande et que je lui suis fidèle. Non seulement par amour pour la musique classique, mais aussi par respect pour cet ensemble, qui a su prouver qu’il ne se contente pas de recevoir des fonds publics, mais qu’il s’efforce également de « rendre la pareille » aux institutions qui le soutiennent ainsi qu’à son public. Dans des situations imprévues et très diverses – de la pandémie de Covid-19 à la récente tragédie de Crans-Montana – l’orchestre trouve toujours le moyen de réagir rapidement, sans hystérie ni pathos excessif, mais avec professionnalisme et dignité.

Heureusement, l’action de l’OSR, que l’on peut qualifier de sociale, ne se limite pas aux périodes de crise. En « temps de paix » également, l’orchestre collabore avec l’Orchestre des étudiants de la Haute École de musique de Genève, offrant aux jeunes musiciens la possibilité de travailler aussi bien avec de grands chefs qu’avec des instrumentistes plus expérimentés. Jonathan Nott, qui a dirigé l’OSR pendant dix ans, a lui aussi perpétué cette tradition. Bien que, avant de s’installer à Genève, la carrière de chef de Jonathan Nott fût principalement liée aux orchestres d’opéra et symphoniques allemands, et qu’il fût surtout connu dans les milieux professionnels comme spécialiste du répertoire germanique – pour ses premiers concerts avec l’OSR en octobre 2014, il avait choisi la Septième Symphonie de Mahler et la Cinquième de Beethoven – il s’est, au fil des années, profondément imprégné de la musique française et russe, qui constituent le socle de l’orchestre depuis sa fondation.

Orchestre de la Suisse Romande © Niels Ackermann, Lundi13

Et voici que, troquant son statut de directeur musical de l’OSR pour celui de chef invité, le maestro Nott – qui prendra en septembre prochain la direction musicale du Gran Teatre del Liceu de Barcelone – convie le public à un concert réunissant les deux orchestres. Le programme comprend deux œuvres : Les Pins de Rome, deuxième poème symphonique de la fameuse « Trilogie romaine », composé en 1924 par l’Italien Ottorino Respighi (1879-1936), et la fantaisie lyrique pour orchestre, soliste et chœur L’Enfant et les Sortilèges, achevée par Maurice Ravel en 1925 après six années de travail. À première vue, aucun « accent russe » à l’horizon. Mais regardons de plus près.

Dans Les Pins de Rome, il n’y a certes pas d’accent russe manifeste – à moins de prendre en compte la conception historiosophique selon laquelle Moscou serait la « Troisième Rome », c’est-à-dire l’héritière spirituelle et politique de l’Empire romain et de Byzance, dernier bastion de la foi orthodoxe après la chute de la Première Rome (l’Empire romain, en 476) et de la Deuxième Rome (Constantinople, en 1453). (Rappelons au passage que cette idée, formulée par le moine de Pskov Philothée dans ses lettres vers 1523-1524, et justifiant la mission messianique particulière de la Russie comme défenseur de l’orthodoxie, continue encore aujourd’hui de hanter certains esprits échauffés.)

La pinède près de Ravenne dans un tableau de Botticelli (vers 1483), illustrant le troisième épisode de la nouvelle « L’Histoire de Nastagio degli Onesti ».

Mais saviez-vous que les pins de Rome, ces conifères emblématiques de l’Italie, peuvent vivre jusqu’à cinq cents ans ? Que c’est dans une bûche de pin de Rome que fut taillé Pinocchio, entré dans la littérature russe sous le nom de Bouratino grâce à Alexeï Tolstoï ? Que Sandro Botticelli a immortalisé une pinède près de Ravenne à la fin du XVe siècle ? Et enfin, que le poème Lettres à un ami romain de Joseph Brodsky, grand amoureux de l’Italie, s’achève sur ce quatrain, traduit à ma demande par le professeur Georges Nivat, que je remercie chaleureusement ?

L’Euxin caché par des pins qui fait son tapage,
Une nef affrontant le vent au bout du cap,
Sur un banc délavé est assis Pline l’Ancien,
Un merle chante dans la chevelure d’un cyprès.

Voilà l’« accent russe ». On le perçoit également dans l’œuvre de Ravel : la première de son opéra-ballet en un acte L’Enfant et les Sortilèges, sur un livret de Colette, eut lieu le 21 mars 1925 à l’Opéra de Monte-Carlo, sous la direction du chef et compositeur italien Victor de Sabata, avec la participation des Ballets russes de Diaghilev, qui passaient leurs hivers sur la Côte d’Azur depuis 1922. La chorégraphie était signée par le jeune George Balanchine, chorégraphe russo-américain d’origine géorgienne, né à Saint-Pétersbourg sous le nom de Gueorgui Melitonovitch Balanchivadze et âgé de vingt et un ans à l’époque. C’était sa première création chorégraphique hors de Russie ! Dans son livre Histoire de mes ballets, publié en 1969 chez Fayard, Balanchine écrit : « À partir de 1925, je dirigeai les répétitions des ballets qui figuraient au répertoire de la Compagnie de Diaghilev tout en continuant à danser et tout en réglant la chorégraphie de dix œuvres nouvelles [...] Comment pourrais-je jamais oublier ces répétitions, quand l'homme à mes côtés... était Ravel lui-même ? »

Page de titre de la première édition de la partition de 1925.

Les relations entre Diaghilev et Ravel, en revanche, furent difficiles. Le compositeur qualifiait Serge Pavlovitch de « l’impresario le plus aimable et le plus perfide ». Tous deux séjournaient à Monte-Carlo au même hôtel, l’Hôtel de Paris, où survint un incident fâcheux : Ravel refusa de serrer la main de Diaghilev, qui menaça alors, huit jours avant la première, de retirer tous les danseurs de sa troupe du spectacle. Mais l’administrateur de la Société des bains de mer, René Léon, réussit à les réconcilier. Tout rentra dans l’ordre, et la première eut bien lieu.

Le service de presse de l’Orchestre de la Suisse romande a partagé une autre anecdote intéressante : Ravel se montra d’abord sceptique face à la proposition du fondateur de l’orchestre, Ernest Ansermet, de donner L’Enfant et les Sortilèges en version de concert, sans mise en scène. Mais le chef avait raison : la musique est si puissante et si magique que chaque auditeur laisse libre cours à son imagination et retourne dans le monde des peurs et des rêves de son enfance.

Comme j’ai pu le découvrir, parmi les musiciens de l’orchestre étudiant figurent deux violonistes – la Russe Maria Kalugina et l’Ukrainienne Irina Borissova – et la partie vocale sera interprétée par le Russe Saveliy Andreev. Malheureusement, Irina a refusé de me parler, quoique de la manière la plus polie. Saveliy était indisposé, mais Maria et moi avons eu un échange très agréable.

Originaire de Saint-Pétersbourg, elle a commencé ses études musicales au Collège Moussorgski de sa ville natale, avant de poursuivre sa formation à l’École centrale de musique de Moscou. En 2019, elle est venue à Genève pour réaliser son rêve : étudier auprès d’Alexandre Rozhdestvensky. Aujourd’hui, Maria termine un second master, en pédagogie, et se destine à l’enseignement. Elle n’a encore jamais interprété les œuvres du programme du concert à venir, mais elle a travaillé avec Jonathan Nott il y a cinq ans, une expérience qui l’a profondément marquée. « J’ai beaucoup d’amis parmi les étudiants et les musiciens de notre orchestre multinational, dont la composition change régulièrement, et je n’ai jamais été confrontée ni à des conflits, ni à des attitudes négatives à mon égard », m’a-t-elle confié pour conclure notre entretien, ce qui m’a beaucoup réjouie. Comme il est bon de voir que, malgré tout ce qui les sépare aujourd’hui, les jeunes peuvent encore se comprendre dans la langue universelle de la musique, sans se laisser arrêter par les accents.

Venez, chers amis, assister au concert !
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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