Léonid Andreïev et Vassili Grossman dans  « Le Terrier » genevois

14.01.2026
Une telle affiche orne l’entrée d’un immeuble genevois tout à fait ordinaire. Photo © N. Sikorsky

Genève a aussi son propre underground ! Si vous avez une soirée libre dans les prochains jours, pourquoi ne pas la passer dans un agréable sous-sol où l’on lit de magnifiques textes ?

J’ai passé hier soir dans un sous-sol. Un véritable sous-sol, situé au 71, boulevard de la Cluse. Ce lieu porte un nom officiel, « Le Terrier », et sur l’un des murs de sa minuscule salle se trouve le portrait du fondateur de l’établissement, le respectable Rat, M. Terrier. Oui, Paris n’est pas la seule ville à avoir son Ratatouille ! Les murs de deux autres pièces, où le public se rassemble avant d’être conduit dans la salle, sont couverts des noms des auteurs dont les œuvres sont lues ici à voix haute. Et cela depuis déjà vingt-six ans.

© N. Sikorsky

Hier, le nom de Léonid Andreïev est apparu sur l’un de ces murs. Écrivain et dramaturge russe encore insuffisamment connu, figure marquante de l’Âge d’Argent de la littérature russe et l’un des fondateurs de l’expressionnisme russe, Andreïev n’accepta pas la Révolution de 1917. Après la séparation de la Finlande d’avec la Russie, il se retrouva en exil, d’où il écrivait au peintre Nicolas Roerich : « Tous mes malheurs se résument en une seule chose : je n’ai pas de maison. Autrefois, il y avait une petite maison, une datcha en Finlande, et une grande maison : la Russie, avec son puissant appui, ses forces et son immensité. Il y avait aussi la maison la plus vaste de toutes : l’art, la création, où l’âme allait se réfugier. Et tout a disparu. À la place de la petite maison, une datcha froide, gelée, en lambeaux, aux vitres brisées, et tout autour, une Finlande étrangère et hostile. Il n’y a plus de Russie… ».

Le 12 septembre 1919, à dix-huit heures, Léonid Andreïev mourut subitement d’une paralysie cardiaque, dans la localité finlandaise de Mustamäki. Cet endroit devait beaucoup ressembler à Metsikylä, un autre village finlandais où se déroule l’action de la nouvelle Hermann et Martha. Ce texte, magnifiquement traduit en français il y a de nombreuses années par Sophie Benech, a été lu hier, non moins magnifiquement, par Louise-Marie Gay. Louise-Marie n’est pas une actrice professionnelle. Elle travaille dans l’administration de l’Orchestre de chambre de Lausanne. Je ne l’aurais jamais deviné.

© N. Sikorsky

En revanche, Nicolas Rinuy est un professionnel chevronné, bien connu à Genève. Et la lecture conjointe qu’il a donnée, lui, un respectable monsieur aux cheveux gris, et elle, une jeune femme charmante, de la nouvelle de Léonid Andreïev Deux lettres, écrite en 1916 et s’ouvrant sur les mots « Tout arrive trop tard », était à la fois naturelle et profondément émouvante. Vous avez encore la possibilité de les écouter chaque soir jusqu’au 18 janvier inclus.

© N. Sikorsky

Du 17 au 22 février, c’est le texte de Vassili Grossman de 1953, Abel (Le six août), qui sera lu au « Terrier ». J’en ai parlé tout récemment, tout comme de Philippe Lüscher, qui en sera le lecteur.

C’est d’ailleurs Philippe qui m’a fait découvrir « Le Terrier ». Il dirige cette association de passionnés de littérature. Dans son message annuel adressé aux membres du club, il a écrit : « Pour cette 26ème saison, nous désirons partager avec vous des textes qui, par la qualité de leur forme et leur originalité, ont marqué l’histoire de la littérature. Et d’autres, également de grande qualité, qui s’inscrivent dans la complexité du monde sous la forme de voix qui s’élèvent, de l’Histoire qui se répète, de l’amour impossible et inaccessible, du regard croisé d’un écrivain et d’un photographe, du formatage de l’être humain dans notre société et enfin la représentation d’un monde réinventé et merveilleux ».

Venez au « Terrier », chers amis, il y fait bon et l’accueil y est chaleureux. Et pour toute question, vous pouvez écrire à l’adresse suivante : leterrier.lectures@gmail.com

© N. Sikorsky
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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