« Le Piano symphonique » est sans doute le plus jeune des nombreux festivals musicaux suisses. Il est né en 2022, une année difficile pour la culture européenne, à une époque où tant de choses semblaient disparaître à jamais, y compris le festival Zaubersee, « Le Lac magique », organisé à Lucerne pendant les dix années précédentes et considéré comme « russe », tant en raison de l’origine de ses sponsors que du fort « accent russe » de ses programmes. Mais le directeur de l’Orchestre symphonique de Lucerne (OSL), Numa Bischof-Ulmann, entrepreneur avisé, a su renverser la situation et transformer Lucerne en « lieu magique de pèlerinage pour les amateurs de piano », selon le site du festival. Ainsi, l’Orchestre et son directeur artistique Michael Sanderling sont devenus la « base » du nouveau festival, qui se déroule dans la salle du KKL conçue par Jean Nouvel, sans doute la meilleure salle de concert de Suisse. C’est là que l’Orchestre invite des solistes de renom. À cet égard, ce festival me rappelle son équivalent pétersbourgeois, le festival « La Place des Arts », imaginé par Iouri Temirkanov et qui, à ses plus belles heures, rassemblait des stars venues du monde entier.
J’ai assisté pour la première fois au « Piano symphonique » l’an dernier, attirée par son « projet spécial », le « Projet Chostakovitch », conçu par le pianiste Evgueni Kissine, déclaré « agent de l’étranger » par les autorités russes, et consacré au cinquantième anniversaire de la mort de Dmitri Chostakovitch. J’étais préparée à l’intensité émotionnelle des concerts de Kissine et de ses amis, mais je ne m’attendais absolument pas au bouleversement provoqué par la prestation du trio composé de Martha Argerich, Mischa Maisky et Janine Jansen. C’était la première apparition de Mischa Maisky après une grave maladie. Martha Argerich, elle aussi, se remettait d’une grippe, mais les amis de longue date n’ont pas annulé le concert. Ils sont entrés en scène main dans la main, ont discuté sur scène de ce qu’ils joueraient en bis, leurs partitions sont tombées au sol, Martha Argerich les a ramassées, tandis que Mischa Maisky restait assis, le visage enfoui dans ses mains. Ils ont joué divinement, il n’y a pas d’autre mot. Comme si c’était la dernière fois.
Heureusement, ce n’était pas la dernière ! Cette année, ce merveilleux ensemble se produira à nouveau sur la scène du KKL. Le 16 janvier, les musiciens interpréteront le Trio pour piano, violon et violoncelle nº 5 en ré majeur, op. 70 de Beethoven, surnommé le « Trio fantôme » (Geistertrio en allemand). Il est intéressant de noter que ce titre ne fut pas donné par le compositeur lui-même, mais par un tiers, comme cela est parfois arrivé pour des œuvres de Beethoven. Aux auditeurs de juger de sa pertinence. Voici toutefois quelques éléments de réflexion. Ce trio fut composé en 1808, une année d’épreuves pour Beethoven : son audition se détériorait et il ne disposait pas de sources de revenus stables. C’est à cette époque qu’il se lia d’amitié avec la comtesse Anna Maris (Marie) von Erdődy. Selon les biographes, Beethoven soutenait moralement cette femme atteinte d’une maladie incurable, qui, malgré sa maladie, vécut jusqu’en 1837, tandis qu’elle l’aidait vraisemblablement sur le plan matériel. Le rôle exact qu’a joué Marie Erdődy dans la vie du compositeur demeure cependant en grande partie mystérieux. Certains chercheurs la considèrent comme une possible candidate au rôle de « l’Immortelle Bien-Aimée », d’autres estiment cette hypothèse peu probable, la comtesse étant mariée. Quoi qu’il en soit, après avoir séjourné quelque temps dans sa maison accueillante, Beethoven lui dédia deux trios réunis sous l’opus 70. Est-ce l’ombre de la comtesse qui plane sur l’un d’eux ? Quant à la musique, le caractère « fantomatique » et mystérieux ne se manifeste que dans le deuxième mouvement, Largo assai ed espressivo. Écoutez le doux trémolo du piano et la mélodie mélancolique qui en émerge… et regardez autour de vous, au cas où une silhouette vêtue de blanc viendrait à passer.
Dans la journée de ce même vendredi 16 janvier, je me rendrai à l’hôtel Schweizerhof, où Léon Tolstoï séjourna à l’été 1857 et écrivit sa nouvelle « Lucerne ». J’irai y écouter, pour la première fois, le pianiste russe Roman Borisov, âgé de vingt-trois ans. Né à Novossibirsk, il a commencé à prendre ses premières leçons de musique à l’âge de trois ans, à l’initiative de ses parents, sur un piano électronique. Il a ensuite suivi une formation musicale au Collège rattaché au Conservatoire de musique de Novossibirsk, dans la classe de la pédagogue Mary Lebenson, elle-même formée d’abord à la légendaire école musicale d’Odessa P. S. Stoliarski, dans la classe de Berta Reingbald, principale mentor d’Emil Gilels, puis au Conservatoire de Moscou dans la classe d’Alexandre Goldenweiser. Roman Borisov a étudié treize ans auprès de Mary Lebenson et considère encore aujourd’hui son entrée dans sa classe comme l’événement le plus important de sa vie. « Elle m’a tout appris, absolument tout ce que je suis », a-t-il déclaré dans un entretien. La professeure Lebenson est décédée en 2020, et Roman a poursuivi ses études à la Hochschule für Musik Hanns Eisler de Berlin sous la direction du professeur Eldar Nebolsine, né à Tachkent, élève du célèbre pianiste russe Dmitri Bachkirov. Une belle chaîne de transmission de l’école musicale.
Malgré son jeune âge, Roman Borisov a déjà remporté, en tant que plus jeune lauréat, le concours des jeunes pianistes de Bad Kissingen en Allemagne en 2022. Il est également lauréat d’une dizaine de concours russes et internationaux, notamment du premier Concours international de piano Vladimir Kraïnev à Moscou. Il a participé au XVe Festival international ArsLonga, au XXIIe festival Piano en Valois en France, au Ve Festival artistique transsibérien à Novossibirsk, ainsi qu’à des projets musicaux de la Fondation Vladimir Spivakov, et s’est produit en Allemagne et en Suisse. Je l’avais mentionné en 2021 lors de la présentation du programme du Festival Menuhin à Gstaad, sans avoir alors l’occasion de l’entendre. Le programme de son prochain concert à Lucerne comprendra la Mazurka nº 5, op. 6 de Clara Schumann, ainsi que les Davidsbündlertänze de Robert Schumann, dont cette mazurka a servi de thème principal. Il sera tout aussi passionnant d’entendre la Mazurka nº 4, op. 17 de Chopin et l’une des transcriptions des Études de Chopin, transcrite elle aussi dans le rythme de cette danse populaire polonaise par le compositeur polonais Leopold Godowsky (1870-1938), et qui exige du pianiste une virtuosité exceptionnelle. Je me réjouis du fait que les mélomanes suisses puissent également entendre les « Trois pièces pour piano » (Prélude, Valse et Mazurka) du compositeur russe Anatoli Liadov (1855-1914), rarement jouées en Europe.
J’arriverai toutefois à Lucerne dès la veille afin d’entendre, pour la deuxième fois ce mois-ci, le Troisième Concerto pour piano de Sergueï Prokofiev, interprété par le pianiste français Alexandre Kantorow. J’en ai parlé récemment, je ne m’y attarderai donc pas. Je regrette beaucoup de ne pas pouvoir assister, le 14 janvier, au Concerto nº 20 pour piano et orchestre de Mozart interprété par Alexandra Dovgan, diplômée de l’École centrale de musique rattachée au Conservatoire de Moscou, qui n’a pas encore vingt ans, ni d’être présente au début du chef britannique Robin Ticciati au pupitre de l’Orchestre symphonique de Lucerne. J’espère que vous aurez plus de chance que moi ! Vous pouvez consulter le programme complet de cette édition du festival « Le Piano symphonique » et acquérir les derniers billets ici, j’ai pris soin de de procurer les miens bien à l’avance.
Alors, rendez-vous à Lucerne ?
P. S. Je termine cette première publication de l’année en invitant mes lecteurs à me rejoindre sur les réseaux sociaux : des pages « L’Accent russe » sont désormais disponibles sur Facebook et Instagram.
