Voilà déjà dix ans que je bloque la première semaine de février dans mon agenda : c’est à cette période que se déroule à Gstaad le festival international Sommets Musicaux, attirant des mélomanes de nombreux pays, qui viennent sensiblement diversifier la foule des touristes amateurs de ski. Le tourisme est né ici dès 1577, lorsqu’une première auberge fut construite à 1 050 mètres d’altitude ; quant au plus grand hôtel encore en activité aujourd’hui, il a ouvert ses portes en 1913 : le Gstaad Palace. J’imagine déjà le sourire des lecteurs à l’évocation de ce nom : en effet, Roman Polanski a rendu cet établissement unique célèbre dans le monde entier. Mais toutes les nombreuses célébrités locales ne séjournent pas à l’hôtel : certaines possèdent ici leur propre chalet, où le prix du mètre carré peut atteindre 35 000 francs suisses. Hélas, à Gstaad, on ne joue pas uniquement des comédies, mais aussi des tragédies : le 2 septembre 1980, Nina Kandinsky, seconde épouse du célèbre peintre russe, fut retrouvée assassinée dans son chalet « Esmeralda ». Ils s’étaient mariés en février 1917 : Nina avait alors vingt-trois ans, et Vassily cinquante. Aujourd’hui encore, on peut croiser des célébrités se promenant librement aussi bien sur la Promenade de Gstaad – où la concentration de boutiques de luxe rivaliserait avec celle de bien des capitales mondiales – que lors des concerts des Sommets Musicaux et des dîners qui les suivent, organisés… au Gstaad Palace.
Mais le véritable rayonnement émane des scènes des trois lieux du festival : les églises de Saanen et de Rougemont, ainsi que la chapelle de Gstaad. Chaque année, l’équipe du festival parvient à y réunir des musiciens confirmés et de jeunes talents, garantissant découvertes et surprises. L’édition actuelle ne fera pas exception.
Le festival a célébré l’an dernier son premier quart de siècle, et cette année marque le cinquantième anniversaire de son directeur artistique, le violoniste français Renaud Capuçon. Les invités du festival pourront être les premiers à acquérir son nouvel album, publié par Deutsche Grammophon à l’occasion de cet anniversaire – que le musicien fête le 27 janvier – et entièrement consacré aux Sonates et Partitas de Bach. Les organisateurs soulignent que cet enregistrement, étape majeure de la carrière d’artiste, est l’aboutissement de nombreuses années de maturation. Il a été réalisé sur le légendaire violon Vicomte de Panette, fabriqué à Crémone en 1737 par Bartolomeo Giuseppe Antonio Guarneri, dit del Gesù.
Selon les spécialistes, il s’agit de l’un des quelque soixante instruments du grand maître parvenus jusqu’à nous. Après de longues pérégrinations, il devint en 1947 la propriété du célèbre violoniste américain d’origine juive Isaac Stern, né en 1920 à Krzemieniec, dans la voïvodie de Volhynie (alors en Pologne, aujourd’hui dans la région de Ternopil en Ukraine), et émigré aux États-Unis avec sa famille à l’âge d’un an. (On connaît le rôle déterminant qu’Isaac Stern joua dans le sauvetage de l’une des salles de concert les plus emblématiques des États-Unis – le Carnegie Hall, dont l’auditorium principal porte son nom depuis 1997.) Stern ne se sépara du violon Vicomte de Panette pendant près de cinquante ans, avant de le vendre en 1994 au collectionneur américain David Fulton. Celui-ci le revendit ensuite, pour dix millions de dollars, à la Banque de la Suisse Italienne. Sur la recommandation d’Isaac Stern, la banque confia l’instrument à l’un de ses élèves : Renaud Capuçon.
Les archets utilisés par Capuçon pour l’enregistrement des œuvres de Bach ne sont pas moins remarquables. Ils sont au nombre de deux : l’un fut fabriqué par le maître français François Tourte, qui développa entre 1775 et 1780 le modèle d’archet encore utilisé aujourd’hui ; l’autre, de type baroque, est l’œuvre du luthier italien contemporain Walter Barbiero. Les spécialistes affirment que les violons de Guarneri se rapprochent, par leur timbre, du mezzo-soprano et, contrairement aux instruments de Stradivari, autorisent une attaque plus puissante de l’archet sur les cordes – l’archet qui, selon Walter Barbiero, constitue pour le musicien « un moyen indispensable d’exprimer tout son être, ses pensées, ses émotions, son “moi” le plus profond… la musique ». Isaac Stern, pour sa part, disait que le violon est le plus intime de tous les instruments : « il touche le corps et répond au cœur ». Nous verrons donc comment Renaud Capuçon matérialise ces deux aphorismes : en tant que directeur artistique, il ouvrira le festival par des œuvres de Mozart, interprétées avec le Chamber Orchestra of Europe.
Les mélomanes avertis parmi mes lecteurs savent que chaque année, un instrument est désigné comme protagoniste principal des Sommets Musicaux. Je ne sais s’il s’agit simplement de l’alternance habituelle ou d’un clin d’œil à l’anniversaire de Renaud Capuçon, mais cette année, c’est bien le violon qui régnera en reine sur le bal de Gstaad. En tant que mentor des jeunes violonistes – que l’on pourra entendre lors des concerts de midi dans la chapelle de Gstaad – Capuçon a invité son collègue Vadim Repin, que le public suisse n’a pas entendu depuis plusieurs années. Cependant, tout le monde en Suisse ne se réjouit pas de la venue du violoniste russe : comme tout artiste n’ayant pas officiellement quitté la Russie, il suscite des divergences d’opinion. La position des organisateurs est toutefois simple : ils ne font pas de politique et considèrent Repin comme un musicien remarquable.
Aux côtés de jeunes violonistes de la nouvelle génération – Iris Scialom et Thomas Briant (France), Margarita et Elisaveta Pochebut (Ukraine), Ruslan Talas (Kazakhstan), Hana Chang (États-Unis), Hawijch Elders (Pays-Bas) et Kurt Mitterfellner (Allemagne) – le maître russe ne se contentera pas de travailler les programmes déjà abordés, mais mènera également à la perfection l’œuvre Bleu sur bleu, commandée par le festival au compositeur français Yves Chauris. J’aurai un plaisir particulier à réentendre, le 2 février, les sœurs Pochebut, qui avaient participé à deux concerts que j’ai organisés en soutien aux jeunes musiciens réfugiés d’Ukraine : le premier à Genève à l’automne 2022, le second à Gstaad à l’hiver 2023, dans le cadre des Sommets Musicaux. Je soupçonne que c’est précisément à cette occasion que Renaud Capuçon les a entendues pour la première fois. Et qu’il les a remarquées.
Vadim Repin se produira lui-même à Gstaad le dimanche 1ᵉʳ février. En trio avec la pianiste Martina Filjak (Croatie) et la violoncelliste Julia Hagen (Autriche), il interprétera deux œuvres emblématiques de la musique russe : le Trio n° 1 en ut mineur, op. 8, de Dmitri Chostakovitch, et le Trio en la mineur, op. 50, de Piotr Ilitch Tchaïkovski, À la mémoire d’un grand artiste. Permettez-moi d’en dire quelques mots.
Chostakovitch entreprit son premier trio pour piano à l’âge de seize ans, alors qu’il était encore étudiant au conservatoire. L’œuvre fut inspirée par un amour naissant : à l’été 1923, alors qu’il suivait un traitement en Crimée, le jeune compositeur fit la connaissance d’une Moscovite prénommée Tanya, à qui il dédia formellement sa composition – à Tatiana Ivanovna Glivenko. La première du Trio, intitulé alors Poème, eut lieu le 13 décembre 1923 lors d’un concert des étudiants-compositeurs de la classe de Maximilian Steinberg (gendre de Nikolaï Rimski-Korsakov) au Conservatoire de Leningrad, interprété par Veniamin Sher (violon), Grigory Pekker (violoncelle) et le compositeur lui-même. Après ce succès étudiant, l’œuvre tomba dans l’oubli pendant de longues années et ne fut publiée qu’après la mort du compositeur, dans les années 1980. À noter que si l’année musicale écoulée a été marquée par le cinquantième anniversaire de la mort de Chostakovitch, l’année qui commence célèbrera le 120ᵉ anniversaire de sa naissance.
Le Trio À la mémoire d’un grand artiste, achevé par Tchaïkovski en janvier 1882, est dédié à Nikolaï Rubinstein, fondateur du Conservatoire de Moscou, décédé prématurément en 1881. Piotr Ilitch vécut très douloureusement la perte de celui qui lui était cher comme ami, mentor et interprète exceptionnel de sa musique. Pourtant, leurs relations n’avaient pas toujours été simples : Rubinstein avait initialement rejeté le Premier Concerto pour piano de Tchaïkovski, le jugeant injouable, avant de l’interpréter lui-même avec éclat. En intitulant délibérément son œuvre À la mémoire d’un grand artiste, Tchaïkovski soulignait la portée universelle de son propos, dépassant la simple dédicace personnelle. Fait notable : en novembre 1893, à la mort de Tchaïkovski lui-même, c’est précisément ce trio qui fut joué lors des soirées organisées en sa mémoire.
Le programme des Sommets Musicaux réserve encore bien des surprises, y compris pour les plus jeunes auditeurs : le matin du 3 février, dans l’église de Saanen, l’artiste français Grégoire Pont illustrera pour eux la Pastorale de Beethoven, accompagnée par le Quatuor Fidelio.
Pour tous les autres détails, vous pouvez consulter le programme complet sur le site du festival – ne tardez pas: les églises offrent peu de places, et la demande est très forte.
À bientôt à Gstaad !
