Un jeu pas enfantin

23.09.2022

Nos lecteurs fidèles savent parfaitement quelle position a adoptée Nasha Gazeta le 24 février, en s’opposant sans réserve à la guerre en Ukraine, mais aussi à la haine, et en plaidant pour le dialogue. Sept mois ont passé, et notre position n’a pas changé d’un iota. Tout au long de cette période longue et difficile, conformément à notre ligne éditoriale, nous vous avons informés de tous les événements suisses liés à la guerre : des décisions politiques, des mesures économiques, des destins individuels de personnes arrivées en Suisse par la force des circonstances, ainsi que des initiatives culturelles et caritatives, souvent organisées conjointement par des Russes, des Ukrainiens et des Suisses. Cette partie essentielle de notre travail éditorial vous est visible chaque jour, et nous sommes reconnaissants à tous ceux qui ne ménagent ni leurs paroles bienveillantes ni leurs smileys à notre égard.

Mais il existe aussi un autre travail, qui reste hors champ des écrans de vos ordinateurs et de vos appareils mobiles. Il s’agit d’un nombre considérable de contacts, de négociations, de tentatives pour aider les uns à trouver un logement, les autres un emploi, ou simplement en leur donnant des conseils. C’est précisément de cette part invisible de notre activité qu’est née l’idée du concert auquel nous vous invitons très chaleureusement.

Vous connaissez d’ailleurs déjà le début de cette histoire, si vous avez lu notre article consacré à Nastia Bodareva, jeune violoniste originaire d’Odessa, dont la famille a été accueillie chez des habitants du canton de Vaud. Après que, grâce à la violoniste Alexandra Conunova, Nastia a pu reprendre les cours de musique qui lui manquaient tant, d’autres histoires intéressantes issues de la « vie musicale » ont commencé à parvenir à la rédaction.

Nous avons ainsi appris que, depuis le mois de mai de cette année, le professeur du Conservatoire de Genève Sergueï Milstein, né à Moscou, donne des cours à Aïa Vytiaganets, âgée de dix ans, qui n’avait jusque-là jamais eu la possibilité de suivre un enseignement sérieux de piano. Que dans la classe d’une autre Moscovite, Viktoria Chereshevskaïa, se trouvait un jeune garçon originaire de Kiev, Dariy Krasilitch. Que le violoniste ukrainien Oleg Kaskiv, directeur de l’ensemble de solistes de l’Académie musicale internationale Yehudi Menuhin, et le pianiste argentin Nelson Goerner ont accueilli dans leurs classes les sœurs Margarita et Elisaveta Pochebut. Et que dans la classe de Nelson Goerner se trouvait également une jeune Russe, Katia Boniouchkina, qui n’a pas pu achever sa scolarité à l’École centrale de musique de Moscou, à quelques mois de son terme.

Pourquoi des enfants ukrainiens se trouvent aujourd’hui en Suisse, inutile de l’expliquer. Mais pourquoi Katia, nous direz-vous sans doute. Voici la réponse. Sa mère a pris la décision de quitter Moscou après que Nina, la sœur aînée de Katia, âgée de vingt ans, a été arrêtée pour un message antiguerre publié sur le réseau VKontakte. À l’époque, l’affaire s’est soldée par une amende, mais la répétition d’un tel incident aurait pu entraîner des poursuites pénales.

Après avoir entendu toutes ces histoires, il est devenu évident qu’il fallait faire quelque chose. Et que faire avec des musiciens, sinon organiser un concert? « Je suis prête à accompagner tous les violonistes ! », a déclaré Rusudan Alavidze-Goerner, et la question a été réglée.

Pour nous, le sens de cette démarche était évident, tant dans la forme que dans le contenu, et ne nécessitait aucun commentaire. Mais, à notre grande surprise, une dame suisse, ayant reçu une invitation au concert par l’intermédiaire de l’Association pour la promotion de la culture russe en Suisse, créée à l’initiative de Nasha Gazeta, a exprimé son incompréhension. « L’origine des musiciens me paraît peu claire, a-t-elle écrit. Ils sont en majorité ukrainiens, pourquoi ? Bien entendu, je n’ai rien contre les Ukrainiens, mais l’Association est censée promouvoir la culture russe, pourquoi ne pas inviter des Russes ? »

Que répondre à cela? Il fallait néanmoins répondre, et nous l’avons fait, en rappelant que la culture russe est respectée dans le monde entier pour ses traditions humanistes, pour sa capacité à la compassion, et qu’à ce titre, le concert à venir correspond pleinement, selon nous, aux objectifs de l’Association.

Nous vous invitons donc à ce concert un concert donnée par des enfants, mais qui n’a rien d’enfantin, que nous avons intitulé « La musique. Simplement la musique ». On n’y entendra pas de politique, mais uniquement de la musique, ce langage qui n’a pas besoin de traduction et qui est compris de tous, ce langage qui rend possible le dialogue vital dont nous avons tant besoin. Tandis que certains « messieurs adultes » se livrent à un « jeu de guerre », les enfants joueront de la musique russe, ukrainienne, française, allemande, américaine, italienne, dont les chefs-d’œuvre forment un tout indissociable, celui de la culture musicale mondiale.

La rédaction de Nasha Gazeta exprime sa sincère gratitude à tous les professeurs, à tous les enfants et à leurs parents, ainsi qu’à Pablo Bodino-Acker (France), Sarah Isabel Ispas (Australie), Theodor Kaskiv (Suisse) et Bogdan Luts (Ukraine), qui ont soutenu cette initiative et ont fait leur la tragédie vécue par leurs amis.

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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