Commençons par un détour étymologique. Lewinsky appartient à la famille des patronymes juifs ashkénazes d'origine yiddish. Il s'agit d'une variante ouest-slave du patronyme Lévi, lui-même issu de la tribu biblique de Lévi. Au fil des siècles, de nombreuses familles juives établies ou installées dans les territoires de l'Empire russe, de l'Ukraine ou de la Pologne ont adopté des noms tels que Lewinsky, Lewin ou bien Wilensky.
Micha Lewinsky est le fils de Charles Lewinsky, l'un des écrivains suisses contemporains les plus connus, et l'un de ceux que j'apprécie tout particulièrement. Pendant plusieurs générations, les ancêtres de Charles Lewinsky ont appartenu aux communautés juives de Suisse et des régions voisines. Ils apparaissent d'ailleurs à plusieurs reprises dans son œuvre. Son roman le plus célèbre, Melnitz, retrace l'histoire d'une famille juive en Suisse entre 1871 et 1945. Quant à Gerron, consacré à l'acteur et réalisateur allemand Kurt Gerron, interné dans le camp-ghetto de Theresienstadt, il pose une question morale d'une redoutable complexité : où s'arrête la volonté de survivre et où commence la collaboration avec le Mal ?
À son tour, Micha Lewinsky s'inscrit dans cette réflexion, sans que son père soit son unique modèle. Le nom de son héros, Oppenheim, évoque aussitôt La Famille Oppermann, le roman que Lion Feuchtwanger publie en 1933. Fait peu connu, la première édition paraît sous le titre La Famille Oppenheim. C'est également sous ce titre que le roman entre dans l'histoire du cinéma grâce à son adaptation réalisée en 1938 par le cinéaste soviétique Grigori Rochal. Confrontés à la montée du nazisme, les Oppermann se retrouvent face à un dilemme : faut-il fuir ? Si oui, à quel moment ? Que se passera-t-il si l'on reste ? Et peut-on encore espérer ?
Chez Micha Lewinsky, cet héritier de la même tradition culturelle vit au XXIᵉ siècle. Il s'appelle donc Ben Oppenheim : écrivain sans grand succès, narcissique, obsédé par la mémoire de la Shoah, il se débat entre son ex-femme, leurs deux enfants et sa nouvelle compagne, Julia. Si vous aimez les meilleurs films de Woody Allen, il y a fort à parier que vous apprécierez aussi ce roman. Non parce que son héros est juif, mais pour sa névrose, son autodérision, son sentiment permanent qu'une catastrophe est sur le point de se produire, ses relations familiales compliquées, son humour volontiers intellectuel et sa manière de parler des sujets les plus graves avec humour.
Si Woody Allen a profondément renouvelé la tonalité du cinéma juif, le premier roman de Micha Lewinsky marque, me semble-t-il, une tentative comparable dans le domaine de la littérature. Les deux citations placées en exergue, empruntées à Stefan Zweig et à Leon Uris, paraissent d'ailleurs l'annoncer sans ambiguïté. Il serait difficile d'imaginer deux écrivains juifs plus différents.

Faire évoluer une tradition est toujours une entreprise délicate, surtout lorsqu'on n'est pas simplement un écrivain, mais « le fils de Charles Lewinsky ». Être le fils de l'un des auteurs suisses les plus célèbres de sa génération n'a rien d'évident, en particulier lorsque l'on choisit lorsqu'on décide de suivre la même voie professionnelle. D'un tel fils, on attend généralement beaucoup trop… ou plus rien du tout. C'est donc avec un réel plaisir que l'on découvre que Micha Lewinsky, connu jusqu'ici avant tout comme réalisateur, a trouvé sa propre voix d'écrivain. Son expérience du cinéma affleure à chaque page : le roman est extrêmement visuel, les chapitres s'enchaînent comme des scènes, les personnages sont très typés, les dialogues occupent le premier plan et les commentaires du narrateur restent rares. Quant au léopard qui orne la couverture du livre, il semble adresser un clin d'œil au lecteur. Emblème du Festival de Locarno et de son prestigieux Léopard d'or, il invite presque à imaginer ce roman porté à l'écran. Ce n'est, bien sûr, qu'une hypothèse.
Son héros nourrit d'ailleurs le même rêve, et il est difficile de ne pas y voir quelques traits autobiographiques de Micha Lewinsky.
Ben Oppenheim vit à Zurich. Fils d'un père célèbre et couronné de succès, il incarne à merveille l'intellectuel européen de gauche. Adolescent déjà, il militait pour la dissolution de l'armée suisse. Aujourd'hui, il s'inquiète du sort de la forêt amazonienne et refuse que le serveur du restaurant, « le seul Noir de l'établissement », essuie le vin qu'il vient lui-même de renverser. Ben ne connaît pas la même réussite que son père. Cela ne l'empêche pas d'être convaincu de son talent ni d'espérer enfin connaître le succès grâce à un scénario consacré à la Shoah.
Dès les premières lignes, le lecteur sait à qui il a affaire : « Benjamin Oppenheim pensait être prêt à fuir. Pas d’un point de vue pratique ; il était trop négligent pour cela. Mais d’un point de vue psychologique. Cela faisait des années qu’il se préparait au pire. Il s’était joué le scénario des centaines de fois. Pourtant, le moment venu, il fut pris au dépourvu. »
J'ai rencontré bien des Ben Oppenheim dans la vie.
« Se préparer au pire. » Tout Juif connaît ce sentiment. Dans bien des familles juives, il se transmet presque comme un héritage. Les voix des générations précédentes continuent de souffler leurs mises en garde, empêchant leurs descendants de se croire définitivement à l'abri.
Pour Ben Oppenheim, le « pire » prend pourtant une forme inattendue : la guerre en Ukraine. En entendant à la radio qu'un dépôt a explosé près de la frontière biélorusse, il pousse aussitôt son raisonnement jusqu'à la conclusion qui lui paraît inévitable : une guerre nucléaire est désormais imminente.
Son épouse, Marina, dont il est presque séparé, arrive exactement au même constat. S'ils vivent toujours sous le même toit, ce n'est ni par amour ni par habitude, mais parce qu'ils ne peuvent tout simplement pas se permettre deux appartements dans la ville la plus chère de Suisse. La célèbre « question du logement » de Boulgakov ne tourmente donc pas seulement les Soviétiques.
Comme Woody Allen avec New York, Micha Lewinsky prend un plaisir évident à égratigner Zurich : «À Zurich, rire est considéré comme une forme de politesse gratuite. Seuls les rustres ne rient pas. Alors on exhibe ses dents à tout bout de champ. Les nouveaux arrivants prennent souvent cette gaieté simulée pour de la chaleur humaine. Ils n’apprennent que plus tard que le rire zurichois n’est ni chaleureux ni aimable. C’est une façade bien polie dénuée d’humour. On plaisante - et encore, si on plaisante - uniquement dans le cadre familial, après le repas, avec un verre de vin et dans l’ordre, toujours le père en premier.»
La famille Oppenheim, gagnée par une panique que les médias entretiennent, se retrouve ainsi confrontée à cette question qui traverse toute l'histoire juive : faut-il fuir ou rester ? Elle décide de partir. Sans attendre.
Ni pour Israël, ni pour les États-Unis, mais pour le Brésil. Ben suit les traces de Stefan Zweig, qui avait trouvé refuge à Petrópolis, près de Rio de Janeiro, pour échapper au nazisme. Admirateur fervent de l'écrivain autrichien, il sait pourtant que la distance ne l'a pas sauvé. Le 22 février 1942, Stefan Zweig et son épouse mettent fin à leurs jours en absorbant une dose mortelle de Véronal. On les retrouve morts, la main dans la main, dans leur maison, devenue depuis la Casa Stefan Zweig.
Cela ne suffit pourtant pas à faire renoncer Ben à son projet. Pourtant, ce qui est tragédie chez Lion Feuchtwanger, Stefan Zweig, Charles Lewinsky et bien d'autres devient, chez Micha Lewinsky, une tragi-comédie.
Le père Oppenheim ne décolère pas en découvrant que la concession voisine de celle de ses parents a été achetée par un oligarque russe enrichi dans le commerce des matières premières. Il y a cette scène avec la mygale. Cette « bataille » entre Ben et un Allemand pour une chaise. Cette séance de spiritisme organisée pour des touristes crédules... Et ce ne sont là que quelques exemples.
Si Micha Lewinsky écrit avec humour, ce n'est pas parce que la guerre est drôle. C'est parce que son héros tourne sa propre angoisse en dérision. Le moindre événement international lui paraît annoncer une catastrophe imminente. Il analyse tout à l'excès, prend des décisions absurdes, et le lecteur rit tout en sachant que cette peur est loin d'être sans fondement.
En plus, le comique n'atténue jamais la gravité du sujet. Au contraire, il naît précisément de cette mémoire historique qui pousse Ben Oppenheim à percevoir le danger avant les autres.
Comme le héros, le lecteur se met, luis aussi, à hésiter. Ben passe son temps à revenir sur ses décisions, à envisager une autre solution, puis à changer encore d'avis. Le lecteur fait le même chemin avec lui. A-t-il simplement affaire à un simple paniqué ? Ou à quelqu'un que l'expérience accumulée au fil des générations a appris à ne jamais négliger les premiers signaux d'alarme ?
« Un seul « Nu » pouvait exprimer toute la souffrance du monde, depuis l’exode d’Égypte jusqu’à la Shoah. Mais pour que ce « Nu » soit compris, il fallait parler à un autre Juif. »
À un autre Juif seulement ? Peut-être pas.
Le thème de la fuite traverse ainsi tout le roman. La fuite est à la fois physique et intérieure. Elle devient une quête de liberté, mais aussi un refus des rôles que les autres nous imposent. Peu à peu, Ben comprend qu'il est possible d'échapper à presque tout. Sauf à soi-même.
Un livre idéal pour les vacances d'été, mais qui continue longtemps à faire réfléchir une fois la dernière page tournée. Fuir ou rester ? Chacun répondra à cette question à sa manière. Micha Lewinsky n'apporte pas de réponse toute faite. Il rappelle simplement que le rire est parfois la meilleure façon d'aborder les sujets les plus tragiques. Comme l'écrivait Nikolai Gogol, derrière le rire que voit le monde affleurent toujours des larmes qu'il ne voit pas.

Philippe Lüscher août 15, 2026
Sikorsky août 15, 2026