Le meilleur James Bond à bord d’un sous-marin soviétique

08.09.2026
Sean Connery dans le rôle de Marko Ramius © Paramount Pictures

En tombant par hasard sur un vieux film de John McTiernan, À la poursuite d’Octobre rouge, j’ai remarqué un détail qui, au moment de sa sortie, n’avait absolument aucune importance. Mais aujourd’hui…

Certains films vieillissent irrémédiablement. D’autres acquièrent un sens nouveau au fil des années. À la poursuite d’Octobre rouge de John McTiernan est sorti en mars 1990, mais l’action se déroule en novembre 1984. C’est précisément cette année-là que le premier roman de Tom Clancy, alors obscur agent d’assurances, a été publié par Naval Institute Press, la maison d’édition de l’Institut naval des États-Unis. Il s’agissait du premier ouvrage de fiction publié dans l’histoire de cette maison. Le livre est devenu un best-seller, notamment après que Ronald Reagan  l’a publiquement qualifié de lecture captivante. C’est ainsi qu’est né le genre que l’on appellera plus tard le techno-thriller, en même temps que Jack Ryan, analyste de la CIA destiné à devenir le héros de toute une série de romans, de films et même de jeux vidéo. Le roman a été publié à plusieurs reprises en traduction russe. En France, il est paru pour la première fois en 1986 chez Albin Michel sous le titre Octobre rouge, puis sous celui d’À la poursuite d’Octobre rouge, identique au titre français de son adaptation cinématographique.

Ces deux dates, 1984 et 1990, sont très importantes, car bien des choses ont changé au cours des six années qui les séparent. Dans le roman, l’Union soviétique est dirigée par Konstantin Tchernenko, gravement malade. Quelques mois seulement séparent le pays de l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, sept années de l’effondrement de l’URSS, mais les lecteurs, bien entendu, ne pouvaient pas le savoir.

Couverture de la première édition américaine, publiée en 1984 par Naval Institute Press

Les spectateurs de 1990, en revanche, avaient déjà vu tomber le mur de Berlin et découvert la perestroïka et la glasnost. Gorbatchev était encore au pouvoir, la guerre froide semblait toucher à sa fin et l’espoir de voir l’Union soviétique changer n’était pas encore tout à fait perdu. Tout en respectant les codes du thriller politico-militaire, le film ne s’est donc pas révélé être une énième histoire de Russes perfides et d’Américains naïfs, mais une tentative prudente de voir l’être humain dans l’adversaire d’hier. On pouvait déjà y voir beaucoup de choses. Aujourd’hui, avec le recul de ces trente-six années, on en voit bien davantage.

Nous sommes donc en novembre 1984. (Bonjour, Orwell !) À Polyarny, ville soviétique située à une trentaine de kilomètres de Mourmansk, au-delà du cercle polaire arctique, sur les rives de la mer de Barents. Pendant la guerre froide, la base navale qui s’y trouvait comptait parmi les installations les plus importantes de la flotte du Nord soviétique. Lorsque j’étais étudiante, j’ai effectué un stage d’été dans un journal de Mourmansk et je peux attester que, même en juillet, le mois le plus chaud de cet été 1987, la température n’a jamais dépassé 12 degrés ! Imaginez ce qu’il en est en novembre. Rien d’étonnant à ce que le film commence par cet échange en russe :

« Quel froid de chien, camarade capitaine !

— Oui, un froid de chien », répond le personnage principal avec un délicieux accent écossais qu’il ne cherche nullement à dissimuler.

Ce personnage principal est le capitaine de premier rang Marko Ramius, commandant du tout nouveau sous-marin nucléaire Octobre rouge, que l’Union soviétique vient de mettre à l’eau. Équipé de missiles balistiques et d’un système expérimental de propulsion silencieuse, le bâtiment peut, grâce à cette propulsion dite « à chenille », approcher les côtes américaines sans être détecté et lancer une attaque nucléaire avant que l’adversaire ait le temps de réagir.

Affiche du film sorti en 1990

Marko Ramius, que même les Américains considèrent comme « une légende dans le monde des sous-marins », est interprété par Sean Connery. N’est-ce pas merveilleux ? Le plus célèbre agent secret britannique de l’histoire du cinéma, James Bond en personne, a été promu capitaine de premier rang de la marine soviétique ! J’ai lu que les créateurs du film avaient d’abord envisagé de confier le rôle à l’acteur autrichien Klaus Maria Brandauer, mais que celui-ci avait quitté le projet alors que le tournage était sur le point de commencer. Le scénario a été envoyé d’urgence à Sean Connery par fax, mais la première page, qui précisait que l’action se déroulait avant l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev, ne lui est jamais parvenue. L’acteur a lu le texte et refusé le rôle : compte tenu des changements alors en cours en URSS, l’histoire lui paraissait invraisemblable. Le malentendu a toutefois été dissipé et, quelques jours plus tard, Connery était déjà sur le plateau. Il est difficile d’imaginer ce qu’aurait été le film sans lui.

Détail intéressant : Marko Ramius est certes un sous-marinier soviétique, mais il n’est pas russe. Il est lituanien, ce qui, aux yeux des auteurs du roman et du film, détermine sans doute en grande partie son attitude envers le système soviétique. Ce détail prend un relief particulier lorsque l’on se souvient que le film est sorti le 2 mars 1990 et que, dès le 11 mars, la Lituanie a été la première des républiques soviétiques à proclamer le rétablissement de son indépendance. Les motivations politiques sont atténuées dans le film, mais l’histoire de cet homme prêt à tout risquer pour priver l’URSS d’une arme permettant une première frappe sans riposte possible n’en gagne que plus de relief. Au lieu d’attaquer les États-Unis, il décide d’y demander l’asile et, pour mener son projet à bien, va jusqu’à tuer l’officier politique du sous-marin, chargé de la supervision idéologique à bord. Au début du film, Ramius le surprend dans sa cabine : il a pris a Bible qui s’y trouvait sans en demander la permission et lit d’un ton moqueur un passage souligné évoquant l’Armageddon, la fin du monde. C’est précisément sur le mot « Armageddon », qui se prononce de la même façon en russe et en anglais, que le dialogue russe passe imperceptiblement à l’anglais, langue dans laquelle les marins soviétiques parleront jusqu’à la fin du film.

La décision de ce sous-marinier expérimenté n’a rien de spontané : avant même que le bâtiment ne plonge, il informe l’amiral Padorine de ses intentions. Les dirigeants soviétiques annoncent aux Américains que le capitaine est devenu fou et s’apprête à déclencher une guerre nucléaire. La quasi-totalité de la flotte soviétique se lance à la recherche d’Octobre rouge, avec l’ordre de détruire le sous-marin.

Les Américains sont prêts à croire à l’imminence d’une attaque. Seul Jack Ryan, interprété par un jeune Alec Baldwin, avance une hypothèse qui paraît invraisemblable : Ramius ne veut pas attaquer l’Amérique, mais faire défection avec le sous-marin. Il n’a aucune preuve. Il connaît seulement la biographie du capitaine, sait assembler des éléments épars et, surtout, accepte l’idée qu’un officier soviétique puisse être guidé non par la folie ou une perfidie qui lui serait innée, mais par ses propres convictions morales. Cet historien devenu analyste se montre ainsi plus perspicace que tous les responsables politiques, diplomates et militaires mêlés à cette affaire. 

À ce propos, Tom Clancy comme John McTiernan ont présenté les représentants des deux camps comme des adversaires dignes l’un de l’autre : l’ambassadeur soviétique Andrei Lysenko, interprété par Joss Ackland, ment effrontément dans le bureau de Jeffrey Pelt, conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis, tandis que celui-ci, interprété par Richard Jordan, dit de lui-même : « Je suis un homme politique, ce qui signifie que je suis un escroc et un menteur : quand je n’embrasse pas les bébés, je leur vole leurs sucettes. Mais cela signifie aussi que je me ménage toujours une marge de manœuvre. »

Sean Connery dans le rôle de Marko Ramius, Alec Baldwin dans celui de Jack Ryan et Scott Glenn dans celui du commandant Bart Mancuso sur le tournage d’À la poursuite d’Octobre rouge © Paramount Pictures

Je tiens à souligner tout particulièrement la musique de Basil Poledouris. Au début, j’ai tenté en vain d’identifier ce qui m’y paraissait si familier : son Hymne à Octobre rouge ressemble à s’y méprendre à un authentique chant patriotique soviétique, alors même que le texte russe a été composé spécialement pour le film ! Celui-ci a d’ailleurs remporté l’Oscar du meilleur montage sonore.

Mais la principale qualité du film est ailleurs.

Contrairement à la plupart des productions hollywoodiennes de l’époque de la guerre froide, les officiers soviétiques d’À la poursuite d’Octobre rouge ne sont ni des caricatures ni de simples faire-valoir des exploits américains. Ce sont, pour la plupart, des hommes instruits, disciplinés et courageux, qui connaissent admirablement leur métier. Ils aiment leur patrie, même s’ils n’aiment pas tous l’État qu’ils servent. Ils sont capables de réfléchir, de douter, de plaisanter, de rêver et de prendre des décisions qu’ils devront peut-être payer de leur vie.

Sam Neill dans le rôle de Vassili Borodine © Paramount Pictures

Vassili Borodine, le second de Ramius, interprété par Sam Neill, rêve de s’installer en Amérique, d’épouser une femme bien en chair, d’acheter une maison dans le Montana ou en Arizona, ou mieux encore, une dans chacun de ces États, d’élever des lapins, d’acquérir un pick-up et peut-être même un camping-car, puis de voyager d’un État à l’autre sans avoir à présenter ses papiers. Cette scène aurait pu en faire un provincial ridicule, mais il n’en est rien : son rêve un peu naïf d’une vie normale devient l’une des dimensions les plus humains du film, et la mort de Borodine l’un de ses moments les plus amers.

Ramius ne met dans la confidence que les officiers capables de comprendre sa décision et d’en partager les risques. L’équipage, lui, doit rester dans l’ignorance : les marins sont informés que le sous-marin se dirige vers les côtes américaines pour participer à des exercices. Ramius veut livrer Octobre rouge aux États-Unis sans faire de son propre équipage le complice d’un acte de haute trahison.

C’est ce qui distingue profondément le film d’une histoire simpliste de fuite vers l’Ouest. Ramius ne cherche pas une vie meilleure pour lui-même. Ce n’est pas un transfuge qui vend des secrets pour de l’argent, mais un homme qui condamne le système et se tient prêt à mourir pour mettre cette condamnation à exécution.

La rencontre entre les deux capitaines, Marko Ramius et Bart Mancuso, commandant du sous-marin nucléaire américain Dallas, interprété par Scott Glenn, constitue le véritable nerf dramatique du film. Visuellement, la scène est construite comme un face-à-face entre deux camps et commence dans une atmosphère tendue. Mais il suffit que Jack Ryan demande une cigarette à un officier soviétique et que celui-ci la lui tende en souriant pour que la tension retombe et que le facteur humain prenne le relais. Il devient alors évident que les deux capitaines sont des professionnels d’égale stature. Aucun ne sert de faire-valoir à l’autre et aucun ne bénéficie d’un avantage sous prétexte que son pays a été désigné, en l’occurrence, comme étant du « bon » côté. Ramius est capable de conduire un immense sous-marin à travers un étroit canyon sous-marin en se fiant à sa mémoire, à ses calculs et à la précision de son équipage. Mancuso sait le suivre, analyser chacune de ses manœuvres et deviner la logique d’un homme qu’il n’a jamais rencontré. Dans un monde où les responsables politiques se mentent les uns aux autres et où les amiraux sont prêts à donner des ordres de destruction, c’est la compétence qui fonde la confiance.

Sean Connery dans le rôle de Marko Ramius et Alec Baldwin dans celui de Jack Ryan dans la scène finale du film © Paramount Pictures

Le film met en scène un troisième capitaine, Viktor Tupolev, ancien élève de Ramius, interprété par l’acteur suédois Stellan Skarsgård. C’est à lui que revient la mission de retrouver et de détruire son maître. « Nous allons tuer un ami. Nous allons tuer Ramius », répond-il lorsqu’on l’interroge sur les ordres reçus. Tupolev est ambitieux, cassant et déterminé à prouver qu’il a surpassé Ramius, mais lui non plus n’est pas dépeint comme un méchant incompétent. S’il est un adversaire dangereux, c’est précisément parce qu’il est, lui aussi, un professionnel et connaît trop bien les méthodes de son ancien maître. L’affrontement final n’oppose pas des Américains intelligents à des Russes stupides, mais des hommes issus de la même école qui ont choisi des camps différents.

Bien entendu, À la poursuite d’Octobre rouge reste un film américain. Le système soviétique y représente une menace, le salut du monde dépend en dernier ressort de la CIA et de la marine américaine, et les auteurs ne laissent aucun doute sur le côté où se trouve l’Histoire. Mais la victoire devient possible non parce que les Américains détruisent le capitaine soviétique qu’ils considèrent d’abord comme leur adversaire, mais parce qu’ils parviennent à faire confiance à Ramius et à le reconnaître comme leur égal.

Peter Firth dans le rôle d’Ivan Putin © Paramount Pictures

Un dernier point. En revoyant récemment ce film, j’ai remarqué un détail qui n’avait aucune importance en 1990. L’officier politique, interprété par l’acteur britannique Peter Firth, que Sean Connery tue au début du film s’appelle Ivan Iourievitch … Poutine ! En 1984, lorsque le roman de Tom Clancy est paru, comme en 1990, lorsque le film est sorti sur les écrans, le nom de Poutine n’évoquait rien ni au public américain ni au public soviétique. Aujourd’hui, cette coïncidence confère à la scène un sous-texte politique d’une franchise presque indécente : le premier obstacle rencontré par un capitaine qui a décidé de changer de cap et de s’affranchir de l’emprise du système est un officier politique du nom de Poutine.

Le carton d’introduction précise que les événements décrits dans le film ne se sont jamais produits. Mais la réalité se montre parfois plus inventive que le cinéma et se permet des coïncidences que tout scénariste raisonnable aurait certainement renoncé.

... Et dix ans plus tard, le 12 août 2000, le Koursk a sombré. Les 118 membres de l’équipage ont péri.

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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