Peut-on écrire un roman sur Sergueï Eisenstein ? Et si oui, pourquoi et comment ? Pourquoi écrire sur lui alors qu’il existe des dizaines de biographies et d’études, que ses lettres, ses journaux, ses dessins et ses écrits théoriques ont été conservés, tout comme les souvenirs de ses contemporains ? Et comment écrire sur un homme qui a transformé sa propre vie en un film savamment monté ? Comment discerner l’être humain derrière tout le « matériau » laissé par Eisenstein ?
C’est précisément à cette tâche, qui paraît presque impossible, que Gouzel Iakhina s’est attelée. Elle la formule ainsi : « Je me suis donné pour objectif de tisser une trame romanesque à partir de toute la réalité de cette époque qui nous est aujourd’hui accessible — dates, citations, chiffres… — et de mes propres hypothèses sur la personnalité du héros, sans la moindre couture apparente et en restant au plus près des faits. Déployer l’action à la frontière de la fiction et de la non-fiction. Créer non pas un ouvrage scientifique, mais une œuvre littéraire, dans le plus grand respect de la vérité. »
Le résultat n’est ni une biographie au sens traditionnel du terme ni une tentative de raconter chronologiquement la vie du créateur du Cuirassé Potemkine, d’Alexandre Nevski et d’Ivan le Terrible. Gouzel Iakhina et son éditeur russe ont qualifié le livre de « roman-bouffe ». Ce sous-titre contient déjà une promesse de jeu : le document côtoie la fiction, la tragédie côtoie le grotesque. Le grand réalisateur apparaît tantôt comme un démiurge capable de soumettre à sa volonté la foule, la caméra et l’Histoire, tantôt comme un petit homme terrorisé, contraint de deviner les désirs du pouvoir et de s’y adapter autant qu’il le peut. Il vit dans un univers composé de trois couleurs seulement : le noir, dont « tout naît et surgit, et où tout retourne pour mourir » ; le rouge, couleur de l’aube et du couchant, de la passion, du sang et « couleur principale du communisme » ; enfin l’or, « couleur de la valeur suprême et de la félicité absolue ».
« La steppe kazakhe sentait la liberté et le soleil », pense le réalisateur dans un wagon « bourré comme une boite de sardines de lauréats du prix Staline ». « Ce sentiment aigu de liberté, non seulement oublié, mais qui semblait avoir depuis longtemps été enterré dans sa conscience, le submergeait un peu plus de jour en jour, à chaque swing américain chanté, à chaque nouvelle gare qui l’éloignait de Moscou. » Je me souviens parfaitement d’avoir confié à Gouzel, après avoir lu Eisen il y a plus d’un an, l’impression qui dominait toutes les autres : ce livre avait été écrit par une écrivaine libre, une écrivaine qui s’était libérée.

Je n’ai pas seulement lu les trois romans précédents de Gouzel Iakhina, j’ai aussi écrit à leur sujet : je connais donc assez bien ces textes. Lorsque j’ai reçu le nouveau livre en PDF, je me suis inquiétée. Puisque ce roman porte sur la même période historique, n’allais-je pas, comme tous les autres lecteurs, éprouver une impression de déjà-lu ? Cela n’a pas été le cas. J’irai même jusqu’à dire que ce quatrième roman est le plus personnel de tous. Le lecteur attentif y percevra, en filigrane et presque par allusions, la présence des trois livres précédents, ainsi que quatre évocations de Kazan, la ville natale de Gouzel Iakhina. Et cela alors même que son premier roman, le retentissant Zouleikha ouvre les yeux, était inspiré de l’histoire de sa propre grand-mère.
Avec tout le respect que je lui dois, la grand-mère de l’écrivaine n’était pas connue du grand public. Il en va tout autrement de Sergueï Eisenstein, célèbre dans le monde entier. Pourtant, il me semble que Iakhina se dévoile davantage dans ce roman consacré au réalisateur que dans son histoire familiale. Elle ne parle pas directement d’elle-même, mais paraît endosser le destin d’un artiste confronté au pouvoir et au tribunal de l’opinion publique.
Je viens d’écrire « célèbre dans le monde entier » et je m’interroge : est-ce vraiment le cas ? Eisenstein est certainement connu dans l’espace postsoviétique, du moins par les gens de ma génération et des générations précédentes. Mais les jeunes ? Je n’en suis pas certaine. À l’étranger ? Moins encore. L’autrice a elle-même accru le risque que son héros ne soit pas reconnu en ne faisant figurer sur la couverture qu’une forme abrégée de son nom : Eisen. Qui est donc cet Eisen que les amateurs d’opéra pourraient prendre par mégarde pour Artur Eisen, soliste du Théâtre Bolchoï ?
Eisen est le nom que ses proches donnaient au réalisateur. Seule sa mère faisait exception : pour elle, il était Rorik. Mais je ne crois pas que ce soit l’unique raison pour laquelle Gouzel Iakhina a retenu ce surnom. Rappelons qu’elle est, de formation, professeure d’allemand : on peut donc voir dans ce choix un jeu linguistique. En allemand, Eisen signifie « fer », et Stein, « pierre ». En retranchant la seconde moitié du nom, Iakhina semble débarrasser son héros de sa carapace monumentale, « de pierre ». Reste Eisen : toujours « de fer », mais désormais vivant, et non plus figé dans un monument.
Le fer pur est généralement moins dur que l’acier, métal dont Iossif Djougachvili a tiré son nom de Staline. Le titre contient ainsi la confrontation centrale du roman : celle du génie « de fer », avec toutes ses faiblesses humaines, et de l’homme d’acier qui décide de son destin. Le cœur d’Eisenstein a cédé le premier : il est mort cinq ans avant Staline. Dans son affrontement avec le pouvoir, l’Artiste est toujours vaincu physiquement, mais non spirituellement. L’art véritable survivra à tout régime politique.
Mais le sens du titre ne s’arrête pas là. Eisenstein est une figure historique, un grand réalisateur entouré d’études et de mythes. Eisen est l’homme que Gouzel Iakhina tente d’apercevoir derrière ce nom célèbre : un être contradictoire, terrestre, ridicule, apeuré, vaniteux, perpétuellement entouré d’une foule et désespérément seul, aspirant à exercer un pouvoir créateur sur les autres tout en restant douloureusement tributaire du pouvoir politique, sacrifiant tout sur l’autel de l’art — son entourage, lui-même et la vérité historique.
La vérité historique et son mépris délibéré constituent l’un des grands thèmes du roman. Sergueï Eisenstein ne s’en souciait guère. Pendant des années, il s’est même enorgueilli de l’idée que l’image qu’il donnerait, par exemple, d’Alexandre Nevski serait celle qui s’imposerait dans l’esprit de millions de personnes. Gouzel Iakhina, en revanche, a commis quelques inexactitudes, mais manifestement sans le vouloir. Je me permettrai d’en signaler deux dont je suis certaine. Premièrement, lorsqu’il a monté La Walkyrie au Théâtre Bolchoï en 1940, Eisenstein n’a pas dû « se contenter d’interprètes débutants » : les principaux solistes du Bolchoï, Natalia Chpiller, Vassili Loubentsov et Nikandr Khanaïev, participaient au spectacle. Deuxièmement, le Théâtre Bolchoï n’a pas été évacué « dans son intégralité » à Alma-Ata, loin de là. Au regard des distorsions que se permettait Eisenstein, ces erreurs paraissent évidemment bien mineures.
Mais où passe la frontière entre le véritable Eisenstein et l’Eisen inventé par Gouzel Iakhina ? Quelles libertés une romancière peut-elle prendre avec la biographie d’une personne réelle, surtout lorsque celle-ci a passé sa vie à construire son propre mythe ? Et peut-on comprendre les compromis d’un artiste sans que cette compréhension ne tourne ni à l’accusation ni à la justification, mais en faisant preuve de compassion, de cette empathie sans laquelle, comme l’affirme à juste titre Gouzel Iakhina, aucune création n’est possible ? Ce sont précisément ces questions qui constituent, à mes yeux, le nerf du roman.
Rappelons peut-être qu’outre ses études à la faculté des langues étrangères de l’Institut pédagogique de Kazan, Gouzel Iakhina a également suivi le programme d’écriture de scénario de l’École de cinéma de Moscou. Elle possède donc une véritable maîtrise du langage cinématographique et voue au cinéma une passion profonde. Le lecteur sent avec quel enthousiasme elle décrit tout ce qui touche au processus créatif de Sergueï Eisenstein et combien elle se délecte de son incroyable inventivité. Dans le même temps, elle raconte avec une franchise impitoyable la manière tout aussi impitoyable dont il sacrifie tout au résultat final : le film. Elle rend également justice aux principaux chefs opérateurs d’Eisenstein, Édouard Tissé et Andreï Moskvine, qui parvenaient à répondre à ses exigences parfois démesurées. Voici comment se termine la description de la célèbre scène du Cuirassé Potemkine, dans laquelle un landau avec un bébé dévale les marches : « Les sabots ébraisaient le bébé en bouillie. Eisen aurait voulu apporter un vrai cadavre d’enfant de l’atelier d’anatomie, mais les policiers qui jouaient les cosaques refusèrent de travailler avec un cadavre. Il dut se contenter d’une poupée de chiffon remplie, au lieu de sciure, par des tomates bien mûres, pour imiter la nature. »
Croyez-moi, ces passages pourraient encore aujourd’hui constituer un manuel inestimable pour les cinéastes débutants, car l’intelligence artificielle n’est pas capable de remplacer l’étincelle divine du génie — du moins pas encore.
Les destins de deux êtres proches d’Eisen jouent un rôle particulièrement important dans son évolution intérieure : son maître, le grand metteur en scène Vsevolod Meyerhold, et son ami, le grand écrivain Isaac Babel. Le récit de leur arrestation et de leur mort donne lieu à des pages aussi belles que terribles : une lettre de Zinaïda Reich venue « d’outre-tombe », le chagrin sincère d’Eisenstein, les cendres de deux génies mêlés dans l’anonymat d’une fosse commune … Tout cela oblige le héros à mesurer non seulement sa propre vulnérabilité, mais aussi le caractère aléatoire de sa survie : pourquoi ont-ils été anéantis, eux, alors qu’on lui a permis de vivre et de travailler ?
À partir de cet instant, la peur cesse d’être une simple circonstance extérieure et s’installe en lui, faisant naître le sentiment permanent d’être à l’étroit. Tout en continuant à accepter des commandes de l’État et à louvoyer entre les exigences du pouvoir et ses propres aspirations artistiques, Eisen est sans cesse contraint de se demander où finit le compromis indispensable à sa survie et où commence la trahison de ses amis disparus, de l’art et de lui-même. Comment expliquer qu’il ait accepté de tourner un film sur Ivan le Terrible et de justifier les crimes du tsar au nom de la « nécessité historique » ? Et comment comprendre le chemin qui a conduit Eisenstein de ce point de départ à un portrait saisissant d’un autocrate fou, à une condamnation sans ambiguïté du pouvoir absolu ? On lit : « Eisen révélait au spectateur la formule du Pouvoir — lentement, esquisse après esquisse, scène après scène — pour la première fois ne tenant pas de contrôler ce spectateur, mais se contentant de lui montrer et lui raconter, lui présentant ses découvertes, les partageant généreusement avec lui. »
Bien entendu, Eisen n’est pas seulement un roman sur l’histoire du cinéma racontée à travers la vie de l’un des plus brillants représentants de cet « art le plus important de tous », selon Lénine. C’est aussi, et peut-être avant tout, un roman psychologique. Ce n’est pas tant la succession des événements de la vie d’Eisenstein qui intéresse Gouzel Iakhina, bien qu’elle en respecte la chronologie, que l’énigme de sa personnalité. Comment pouvaient coexister chez un même homme un courage artistique extraordinaire et une dépendance presque enfantine à l’approbation d’autrui, la capacité de commander sur un immense plateau de tournage et l’incapacité de construire des relations intimes, l’audace de l’artiste et la faiblesse d’un homme pour qui le travail devient non seulement une vocation, mais aussi un moyen de combler un vide intérieur, de surmonter la peur et d’obtenir cet amour qui ne lui suffit jamais ?
Même les épisodes les plus connus de la biographie d’Eisenstein deviennent ainsi le matériau d’une exploration des ressorts intimes du héros. À l’instar d’Eisenstein lui-même, qui tenait Freud en haute estime, Gouzel Iakhina en cherche la clé avant tout dans les relations d’Eisen avec sa mère. Jusqu’à la fin de sa vie, il n’a jamais pu lui pardonner de l’avoir laissé avec son père après le divorce. Et jusqu’à la fin de sa vie, il n’a pas davantage réussi à se libérer du besoin de lui plaire et de lui prouver qu’il était le meilleur.
Puisque nous en sommes à sa mère… Dans tous les livres de Gouzel Iakhina, le lecteur rencontre de puissantes figures féminines. Eisen ne fait pas exception, même si son protagoniste, qui éclipse tous les autres, tend à considérer les femmes qui l’entourent comme des personnages secondaires du grand film de sa propre vie. Elles doivent l’admirer, le consoler après ses échecs, supporter ses disparitions, ses blessures d’amour-propre et son indifférence, veiller à ce qu’il puisse travailler et savoir se retirer dans l’ombre au moment opportun. Leurs sentiments ne comptent à ses yeux que dans la mesure où ils favorisent ou entravent sa création.
Mais Gouzel Iakhina déplace progressivement le regard et nous fait comprendre que ce sont précisément ces femmes qui possèdent la force intérieure dont le génie est dépourvu. Sa mère lui a enseigné l’art de la métamorphose et lui a inculqué le besoin d’impressionner ; elle savait aussi, mieux que personne, lui faire retrouver ses esprits après ses crises d’hystérie. Esther Choub ne l’a pas seulement aidé à maîtriser le montage : elle était elle-même réalisatrice, l’une des fondatrices du cinéma documentaire soviétique, une figure légendaire.
Et Esther Tobak ? Le 5 mars 1937 — encore un 5 mars ! — le Politburo du Comité central du Parti communiste bolchevik ordonne l’interdiction du film d’Eisenstein Le Pré de Béjine, étrange mélange de la célèbre nouvelle de Tourgueniev et du culte soviétique du jeune martyr Pavlik Morozov. Vient ensuite l’ordre de saisir tous les éléments du film et de laver les pellicules afin d’en effacer les images. C’est alors qu’entre dans le cadre de l’Histoire « un petit bout de femme en bleu de travail et en manchettes de toile ».
« Cette discrète monteuse de Soyouzkino, ni belle, ni grande, au poinds enfantin de quarante kilos, dont on n’avait jamais entendu la voix, bref, une créature pâle et effacée qui répondait moins au prénom d’Esther qu’au diminutif de Firotchka – cette Firotchka pénétra dans le dépôt de Soyouzkino et coupa de la pellicule séditieuse une centaine d’images, qu’elle cacha dans son soutien-gorge adolescent de taille zéro avant de sortir du bâtiment. Manquant de s’évanouir de peur, soupçonnant chaque passant d’être du NKVD, elle cahota sur les trams à travers tout Moscou... »
Et Pera Atacheva, née Fogelman, la « petite souris juive », seule épouse officielle d’Eisenstein, qui a accepté les règles d’une relation lui assignant un rôle presque impossible ? Après la mort du réalisateur, c’est elle qui a préservé non seulement les immenses archives d’Eisenstein, mais aussi sa copie d’auteur d’Ivan le Terrible — elle aussi aurait pu être lavée et effacée !
Eisen conquiert les foules, met en mouvement des milliers de figurants et invente un nouveau langage cinématographique, mais, dans la vie quotidienne, il reste à bien des égards un enfant démuni. Les femmes qui l’entourent ne deviennent pas les héroïnes du mythe qu’il a créé et n’éclipsent pas sa gloire. Pourtant, ce sont elles qui tiennent face au réel : elles gagnent leur vie, s’occupent des autres, prennent des décisions, subissent les humiliations et continuent à vivre. Elles ne restent secondaires que dans l’esprit d’Eisen. Dans la structure psychologique du roman, elles sont sans doute les personnages les plus mûrs et les plus forts.
La première édition russe d’Eisen compte huit chapitres. Le titre de chacun renvoie à un film, mais jamais à une œuvre d’Eisenstein. Tous sont éloquents : Le Cirque, La Mère, Persona, Le Sacrifice, La vie est belle, Père, fils, Enthousiasme : Symphonie de la peur, Le Repentir. Toutes les versions traduites, déjà au nombre d’une douzaine, comportent également un neuvième chapitre intitulé Matrix. Il commence ainsi :
« Ivan le Terrible
Production des studios Mosfilm
Scénario et réalisation : Sergueï Eisenstein
Directeurs de la photographie : Andreï Moskvine, Édouard Tissé
Ô futur oint du Seigneur ! Que tu sois Ivan le Terrible, Charlemagne, Louis dit le Soleil ou Louis dit le Lion. Bourbon, Bonaparte, Valois — ou Lancastre et York. Osman, Bayezid, Mehmed — ou Djötchi et Batu. Ô toi qui es presque couronné, toi qui n’es plus qu’à un instant du pouvoir ! »
Et ainsi de suite.
Ce texte ne provient ni du scénario d’Ivan le Terrible ni même des documents préparatoires du film. C’est une tentative de Gouzel Iakhina de raconter, sous une forme imagée et stylisée, ce que Sergueï Eisenstein a mis dans cette œuvre. Celle-ci peut se lire comme un mode d’emploi universel destiné au futur autocrate : comment conquérir le pouvoir, se fabriquer des ennemis, s’entourer d’exécutants fidèles, inspirer la peur et justifier la violence au nom d’un grand dessein d’État. Le titre de ce chapitre rappelle le film des Wachowski et ouvre une autre interprétation : le pouvoir crée pour l’individu une réalité artificielle et le contraint à la tenir pour vraie. Eisenstein le faisait par le cinéma ; Staline et les autres autocrates, par la propagande d’État. L’Histoire n’existe plus en soi : seule subsiste une image de l’Histoire, montée et présentée au peuple.
Eisen regorge de passages que l’on a envie d’arracher au livre pour les citer. À en lire certains, on s’étonne même que le roman ait pu paraître en Russie. Par exemple : « La vérité ne sait vivre que nue. »
Comme tous les livres de Iakhina, Eisen a suscité des débats passionnés sur les réseaux sociaux et divisé les lecteurs en deux camps bien tranchés, presque sans abstentions : ceux qui stigmatisaient l’autrice pour avoir « déformé l’histoire » et ceux qui « ne pouvaient plus lâcher le livre ». Le compte rendu le plus hostile publié en Russie est paru sur le site God literatury (L’Année de la littérature), qui « fonctionne avec le soutien financier du ministère du Développement numérique, des Communications et des Médias de la Fédération de Russie ». Dans l’ensemble, la presse russophone hors de Russie a accueilli le roman avec une réserve surprenante, malgré quelques prises de position extrêmement négatives de personnalités connues dont je préfère ne pas nommer. Je soupçonne nombre d’entre elles d’avoir été gênées moins par le livre lui-même que par le fait qu’il soit paru, comme tous les romans précédents de Iakhina, dans la florissante maison d’édition moscovite Elena Choubina. Une chroniqueuse de Meduza a, par exemple, adressé ce reproche à l’autrice : sur l’éventuelle homosexualité d’Eisenstein, il n’y aurait dans le livre « pas un mot».

L’édition russe a été censurée. Comme Gouzel Iakhina me l’a expliqué, les références aux drogues et à l’homosexualité ont été supprimées pour éviter d’enfreindre les lois russes en vigueur — voilà qui répond à Meduza. En outre, « compte tenu de la situation actuelle », l’autrice et l’éditeur ont décidé de ne pas publier le neuvième chapitre : l’adresse au « futur oint du Seigneur » ne peut se lire uniquement dans une perspective historique. Mais la vérité du roman n’en demeure pas moins nue, à mes yeux.
Oui, Gouzel Iakhina a consenti à un compromis. Pour son livre. Pour qu’il puisse être lu par ceux qui vivent en Russie. Faut-il la condamner pour cela ? Je ne saurais m’y résoudre, ni de vive voix ni par écrit. À vous, chers lecteurs, de vous faire votre propre opinion en lisant le livre dans toute langue qui vous est accessible — ou dans plusieurs langues, pour comparer les versions — et en revoyant les films d’Eisenstein qui sont encore disponibles. Avant que vous ne partiez à la recherche de tout cela, voici, en guise de conclusion, la dernière strophe de la merveilleuse chanson de Boulat Okoudjava, Roman historique :
La fiction n’est pas mensonge,
Le dessein n’est pas le dernier mot.
Laissez-moi achever mon roman
Jusqu’à son ultime page.
Et tant que vit encore
La rose rouge dans la bouteille,
Laissez-moi crier les mots
Si longtemps gardés en réserve.
P.-S. Dans quelques jours Gouzel Iakhina présentera son livre au festival Le Livre sur les quais, à Morges. Venez l’écouter et lui poser vos questions. Cette année, l’invité d’honneur du festival littéraire sera la maison d’édition Éditions Noir sur Blanc, qui fête ses quarante ans. Toutes mes félicitations à mes collègues !

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