En août de cette année, les Éditions Noir sur Blanc, à Lausanne, ont publié la traduction française de Zouleïkha ouvre les yeux, lauréat du prix Bolchaïa Kniga, la plus prestigieuse récompense littéraire de Russie. Mais, au-delà des distinctions officielles, ce qui frappe avant tout, c'est que nous ne connaissons personne qui soit resté indifférent après l'avoir lu.
Le premier roman de Gouzel Iakhina est, à mes yeux, l'un des événements majeurs de la littérature russe de ces dernières années. Et ce n'est pas seulement une question de reconnaissance officielle. Ce qui frappe avant tout, c'est que je ne connais personne qui soit resté indifférent après l'avoir lu.
Dans la très belle préface de votre roman, Lioudmila Oulitskaïa souligne avant tout votre « double culture ». Comment connaissez-vous si intimement l'univers que vous décrivez dans la première partie du livre ? Avez-vous grandi dans une famille tatare traditionnelle, qui vous a transmis ce très beau prénom, perçu comme exotique à Moscou ?
Gouzel Iakhina : Mon prénom n'a d'exotique qu'à Moscou ; au Tatarstan, il est aussi courant qu'Olga ou Natalia. Quant à ma famille, c'était une famille soviétique tout à fait ordinaire : ma mère était médecin et mon père ingénieur.
En revanche, j'ai eu la chance d'avoir des grands-parents aux parcours très différents. Du côté paternel, c'étaient des Tatars de Kazan, des citadins qui avaient conservé certaines habitudes de la bourgeoisie d'avant la Révolution. Du côté maternel, mes grands-parents venaient de la campagne. Ils se sont installés à Kazan dans les années 1960 pour y chercher une vie meilleure, tout en préservant, jusque dans leur maison de ville, le mode de vie traditionnel du village.
C'est précisément cette maison, où j'ai passé une grande partie de mon enfance, qui a servi de modèle à celle de Zouleïkha : les murs, les fenêtres, les escaliers, le vestibule, la cour, l'étable, les remises remplies d'ustensiles, les oies salées et la pastila de pommes qui séchait dans le grenier…
Chez mes grands-parents, les traditions étaient observées avec beaucoup de rigueur. Nous ne comprenions pas toujours leur signification. Pourquoi ne fallait-il pas marcher sur le seuil ? Pourquoi ne pouvait-on pas prendre le pain de la main gauche ? Ou poser une miche à l'envers, la croûte contre la table ?
Ce n'est que bien plus tard, une fois adulte, après de nombreuses lectures, que j'ai compris qu'il s'agissait des derniers vestiges d'une culture païenne. Mes grands-parents vivaient encore avec cet héritage, tout comme leurs propres parents et les générations qui les avaient précédés.
Tous les détails de cette première partie sont directement inspirés de la réalité. Bien sûr, lorsque j'ai fait revivre ces souvenirs, j'en ai accentué les contrastes et déplacé certains accents.
Je suis très heureuse d'être née et d'avoir grandi à Kazan, une ville où les cultures tatare et russe coexistent en harmonie. Certes, il leur a fallu près de cinq siècles de vie commune pour trouver cet équilibre.
J'ai grandi à la croisée de ces deux cultures. Plus tard, une troisième est venue enrichir mon univers : la culture allemande, puisque ma première formation est celle de professeure d'allemand.

Si la première partie du roman est nourrie par vos propres souvenirs, il n'en va évidemment pas de même pour la seconde. Comment avez-vous travaillé ? Comment avez-vous réuni votre documentation ?
Ma première source, ce sont les récits de ma grand-mère. En 1930, alors qu'elle n'avait que sept ans, elle a été déportée en Sibérie avec sa famille, victime de la dékoulakisation, et elle y a vécu pendant seize ans. Ce sont ses souvenirs qui m'ont donné envie d'écrire ce livre.
Zouleïkha ouvre les yeux n'est pourtant pas un roman autobiographique, et son héroïne n'est en rien le portrait de ma grand-mère. Ce qui m'intéressait, c'était moins de raconter l'histoire d'une enfant qui grandit en Sibérie que celle d'une femme adulte convaincue que sa vie est terminée et qui se voit soudain offrir une seconde chance : celle de réinventer son destin et de se réinventer elle-même.
Une femme qui, à trente ans, quitte pour la première fois son village natal, doit apprendre une autre langue, prendre une arme et devenir chasseuse. Une femme qui accomplit un double voyage : géographique, de son village jusqu'en Sibérie, mais aussi intérieur, en passant d'un monde archaïque à la modernité.
Les souvenirs de ma grand-mère ont donc été l'étincelle qui a donné naissance au roman. À vrai dire, je ne me suis jamais vraiment demandé quel serait mon sujet : je savais depuis longtemps que j'écrirais sur la dékoulakisation et les déportations en Sibérie.
Une autre source essentielle a été la recherche historique : ouvrages spécialisés, études universitaires, thèses. Je voudrais citer ici, avec une profonde reconnaissance, Viktor Nikolaïevitch Zemskov, professeur à l'Institut d'histoire de l'Académie des sciences de Russie, qui a consacré les trente dernières années de sa vie à l'étude des « colons spéciaux ». J'ai énormément travaillé à partir de ses recherches. Il est malheureusement décédé récemment.
J'ai également passé de longues heures sur le site de Mémorial, où sont réunis les témoignages de personnes ayant traversé le Goulag. Cette lecture a été immense, douloureuse et indispensable. Les travaux historiques apportent des chiffres, des faits et des analyses. En revanche, les mémoires donnent accès à ce que les archives ne disent pas : les odeurs, les sensations, les émotions. Ils restituent le souffle même de la vie.
J'ai aussi visité plusieurs musées. À Moscou, par exemple, le Musée des chemins de fer, installé près de la gare de Riga, permet d'entrer dans un wagon semblable à ceux qui transportaient les déportés vers la Sibérie. On y découvre les parois brunies par le temps, les couchettes de bois, les petites fenêtres grillagées, le poêle au milieu du wagon. Et l'on tente d'imaginer ce que pouvaient ressentir ces hommes et ces femmes enfermés pendant des semaines dans de tels wagons à bestiaux.
Les films soviétiques des années 1930 consacrés à la collectivisation ont également beaucoup compté. Je pense notamment à La Terre d'Alexandre Dovjenko et au Pré de Béjine de Sergueï Eisenstein, interdit puis perdu, avant d'être reconstitué par Naoum Kleiman à partir des fragments de pellicule conservés, de photographies et du scénario d'Alexandre Rjechevski.
Il s'agissait de ce que l'on appelait un « scénario émotionnel » : Rjechevski ne décrivait pas seulement les images, il cherchait aussi à transmettre avec la plus grande précision les émotions des personnages. C'est un texte à la fois fascinant et terrifiant, tant il est porté par une foi absolue dans la justesse de ce qui était alors en train de se produire.
En revanche, je me suis imposé une règle : ne lire aucun ouvrage littéraire consacré au Goulag. Je me suis interdit de reprendre Chalamov, Soljenitsyne ou Evguenia Guinzbourg. Je ne voulais surtout pas me laisser influencer.

On reproche souvent aux jeunes générations de ne s'intéresser ni au passé ni à l'avenir, de ne penser qu'au présent et aux préoccupations matérielles. Pourtant, vous êtes vous-même une jeune femme et vous avez choisi d'écrire sur l'une des pages les plus douloureuses de l'histoire russe. Combien de temps avez-vous travaillé sur ce roman ? Qu'est-ce qui vous a poussée à l'écrire ?
Je l'ai écrit en près de trois ans. Ma motivation était avant tout personnelle : je voulais comprendre ma relation avec ma grand-mère et ce qui avait façonné son caractère, d'une force et d'une dureté peu communes.
En avançant dans ce travail, j'ai compris que je ne pouvais pas traiter ce sujet à la légère. Il était important pour moi de le faire, pour la mémoire de ma grand-mère, pour mes parents, pour ma fille, mais aussi pour moi-même. Je voulais combler les lacunes de mes propres connaissances. Certaines choses qu'elle m'avait racontées, je les avais oubliées ; d'autres, je n'avais pas pensé à les lui demander ou à les enregistrer. Aujourd'hui, je le regrette profondément.
Beaucoup de critiques ont souligné la sobriété presque austère de votre écriture, ainsi que la construction très visuelle de votre récit, qui évoque parfois un scénario. Ce dernier point s'explique sans doute par votre métier de scénariste. Mais d'où vient cette écriture si dépouillée ?
J'ai tout simplement écrit comme je le sentais. Je ne suis pas une écrivaine qui choisit consciemment un style parmi d'autres.
En revanche, je savais très clairement une chose : le roman, profondément enraciné au départ dans une culture nationale, devait peu à peu s'ouvrir à une dimension universelle.
Je voulais aussi qu'il fonctionne sur deux plans. Qu'il soit d'abord un roman historique, fidèle aux faits et attentif au moindre détail. Mais aussi qu'il dépasse le seul cadre de l'Histoire. Mon intention n'était pas uniquement de raconter la déportation des koulaks, mais d'aborder des questions qui concernent tous les êtres humains.
Qu'est-ce qui compte le plus pour une femme : l'amour d'un homme ou celui de son enfant ? Que signifie aimer l'homme qui a tué son mari ? Comment continuer à vivre en portant pendant des années le poids de la culpabilité envers un époux disparu ?
Ce qui touche dans votre livre, c'est justement l'absence de personnages entièrement bons ou entièrement mauvais. Même Oupyrikha, la terrible belle-mère de Zouleïkha, révèle une part d'humanité : son amour pour son fils, un amour parfois déformé jusqu'à la monstruosité, mais un amour malgré tout.
Quant à ce petit groupe d'hommes et de femmes rejetés sur les rives de l'Angara par les hasards de l'Histoire, si différents les uns des autres et qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés autrement, il va droit au cœur. À rebours du pessimisme ambiant, votre roman redonne foi en l'être humain et montre que, même dans les circonstances les plus tragiques, c'est souvent le meilleur de lui-même qui finit par apparaître.
Il était très important pour moi de préserver les notes lumineuses qui traversaient les récits de ma grand-mère. Les souvenirs transmis oralement contiennent parfois davantage de lumière que les mémoires écrits.
Lorsqu'elle évoquait Pit-Gorodok — c'est ainsi que s'appelait le village de travail où elle avait vécu seize ans en Sibérie —, elle ne parlait pas seulement des épreuves. Elle racontait aussi les cueillettes de plaquebières dans la taïga, les descentes de l'Angara sur des radeaux… Ces souvenirs heureux faisaient partie de son histoire, eux aussi.
Une découverte m'a d'ailleurs beaucoup émue. On pensait depuis longtemps que Pit-Gorodok avait disparu. Après l'effondrement de l'Union soviétique, le village n'avait plus de raison d'être et ses derniers habitants l'avaient quitté. Pourtant, après la parution du roman, plusieurs anciens habitants, aujourd'hui dispersés aux quatre coins du pays, m'ont écrit. Ils m'ont raconté qu'une fois par an ils retournaient à Pit pour entretenir les tombes de leurs proches.
Cette année marque le centenaire de la révolution d'Octobre 1917. En Russie, cet événement continue de susciter des interprétations très différentes. Et vous, quel regard portez-vous aujourd'hui sur cette révolution ?
Je crois que c'était Mao Zedong qui, interrogé sur la Révolution française, avait répondu qu'il était encore trop tôt pour en faire le bilan. Je pense que cette réflexion vaut aussi pour la révolution russe.
Vous ne ressentez donc aucune amertume envers le pouvoir soviétique pour ce qu'ont vécu vos grands-parents ?
Il ne sert à rien d'en vouloir au passé. D'ailleurs, eux-mêmes n'éprouvaient aucune rancœur. Aucun d'entre eux.
Mon grand-père paternel est resté communiste convaincu jusqu'à la fin de sa vie.
Quant à ma grand-mère, dont le destin a inspiré ce roman, elle évoquait ses années de relégation avec une certaine nostalgie. Ce dont elle était nostalgique, avant tout, c'était de l'amitié profonde et indéfectible qui liait les habitants de Pit-Gorodok. Jusqu'à sa mort, elle est restée en contact avec ceux qui avaient partagé ces années avec elle. Ils lui étaient parfois plus proches que certains membres de sa propre famille.
Aujourd'hui, on observe en Russie une tendance de plus en plus marquée à réhabiliter Staline. Cela vous inquiète-t-il ?
Notre pays a traversé une succession de traumatismes si longue et si profonde qu'il est illusoire d'espérer les dépasser rapidement. Au cours du siècle dernier, pratiquement chaque génération a connu son propre traumatisme. Et chacun est venu s'ajouter au précédent, sans véritable débat public, sans réflexion collective, sans travail de mémoire.
Pendant la perestroïka et dans les années 1990, un tel débat avait pourtant commencé. À un moment donné, nous avons cru avoir répondu à toutes les questions, avoir définitivement réglé nos comptes avec le passé et pouvoir enfin regarder vers l'avenir.
Nous découvrons aujourd'hui que ce n'est pas le cas. Les blessures qui n'ont jamais vraiment cicatrisé se rouvrent, et le débat sur le passé ressurgit. Laissons-le durer aussi longtemps que nécessaire.
Regardez simplement le palmarès du prix Bolchaïa Kniga en 2016. Le premier prix récompensait Leonid Youzefovitch pour La Route d'hiver, consacré à la guerre civile en Iakoutie. Le deuxième revenait à Evgueni Vodolazkine pour L'Aviateur, un roman contemporain dont le récit commence et s'achève aux Solovki. Le troisième distinguait Lioudmila Oulitskaïa pour L'Échelle de Jacob, inspiré du destin et de la correspondance de son grand-père, qui avait passé trente ans dans les camps.
Voilà les sujets qui préoccupent les écrivains. Et manifestement aussi les lecteurs, puisque tous ces livres ont rencontré un large public.
Vous ne pensez donc pas qu'il soit temps de tourner la page ?
Bien sûr qu'un jour il faudra tourner la page. Mais il ne sert à rien de vouloir précipiter les choses ou d'accélérer artificiellement ce processus.
Zouleïkha ouvre les yeux est votre premier roman et il connaît d'emblée un immense succès : des prix, des traductions dans plus de vingt langues… Est-ce une source de motivation supplémentaire ou, au contraire, une pression qui risque de vous paralyser ?
Ni l'un ni l'autre. Le succès est avant tout une responsabilité. Il élève aussi considérablement le niveau des attentes.
Je travaille actuellement à mon deuxième livre. Je ne sais pas encore quand je l'achèverai, ni si je parviendrai à en faire un roman aussi réussi que le premier. J'espère que oui.
Je suis évidemment très reconnaissante pour le destin qu’a connu à Zouleïkha. Les prix et les traductions ont permis au livre de rencontrer davantage de lecteurs. Et, au fond, c'est cela l'essentiel.
Quelle a été la réaction au Tatarstan ?
Elle a été extrêmement contrastée et très passionnée. Certains ont estimé que le roman donnait une image injuste de la femme tatare, de la mère tatare, ou que j'abordais de manière maladroite les questions nationales et religieuses. D'autres, au contraire, y ont vu un véritable hymne à la femme tatare.
Je suis reconnaissante pour toutes les réactions, même les plus sévères. Le débat très vif suscité par le roman a finalement contribué à renforcer l'intérêt des lecteurs.
Une chose comptait particulièrement à mes yeux : que la toute première traduction soit réalisée en tatar. Elle a été publiée par la plus ancienne maison d'édition de la république, les Éditions du livre tatar, et très rapidement : un an seulement après la parution de l'édition russe, la traduction tatare était déjà disponible en librairie.
Justement, parlons des traductions. Vous avez pu suivre de près la traduction allemande, publiée en février dernier. Mais qu'en est-il des autres ? Le roman contient de nombreux mots qui ne sont pas toujours évidents, même pour un lecteur russophone. Êtes-vous contrainte de faire entièrement confiance aux traducteurs et aux éditeurs ?
Avant tout, je me réjouis infiniment de chacune de ces traductions. Si un lecteur, en Chine ou aux États-Unis, referme Zouleïkha avec une meilleure compréhension de l'histoire russe, ou simplement avec davantage de curiosité pour la culture tatare, j'aurai déjà le sentiment d’avoir atteint mon but.
Je ne travaille pas seule : je suis accompagnée par une agence littéraire qui suit l'ensemble des traductions. J'échange régulièrement avec les traducteurs et je réponds à toutes leurs questions.
Oui, je fais confiance aux éditeurs. J'ai le sentiment de travailler avec de véritables professionnels, et nous poursuivons tous le même objectif : rendre le livre aussi accessible que possible aux lecteurs.
Quant aux nombreux mots tatars qui apparaissent dans la première partie du roman, chaque éditeur fait ses propres choix. Certains préfèrent les conserver afin de préserver l'atmosphère et la couleur locale ; d'autres choisissent de les traduire.
En Finlande, par exemple, tous les mots tatars ont été maintenus, sans être mis en italiques et sans glossaire en fin de volume. Les éditeurs ont estimé que le texte resterait parfaitement compréhensible.
En Grande-Bretagne, en revanche, avec mon accord, tous ces mots ont été traduits afin d'éviter de compliquer inutilement la lecture dès les premières pages.
Dans la traduction allemande, une partie seulement des mots tatars a été conservée, en italiques.
La plupart des personnages négatifs de votre roman finissent, d'une manière ou d'une autre, par être punis : Denissov, Grounia, et sans doute plus tard Gorelov. Croyez-vous qu'un crime appelle toujours un châtiment ?
(Elle réfléchit.) Vous avez raison. Dans la plupart des cas, je finis effectivement par les punir…
Ce qui fera plaisir aux lecteurs épris de justice !
… mais, remarquez-le, cela ne concerne que les personnages secondaires, jamais les principaux.
Pour les personnages les plus importants, j'ai essayé de rester fidèle à la vérité historique. En tant qu'auteure, je me suis néanmoins accordée une liberté : j'ai laissé survivre les trente déportés qui avaient traversé le premier hiver dans la taïga et fondé le village de travail.
Ce n'est sans doute pas très réaliste. Mais, à ce stade du récit, mon objectif n'était plus seulement la vraisemblance historique. Je voulais aussi donner à cette histoire de survie une dimension de légende.
D'une manière générale, j'ai été bien plus généreuse avec mes personnages que ne l'aurait été la vie.
C'est peut-être là, en effet, le plus beau privilège d'un écrivain…
