C'est le deuxième livre écrit par le fils d'un père célèbre dont j'ai eu envie de vous parler. Il y a peu, je consacrais un article au roman Ben ou l'art de la fuite de l'écrivain suisse Micha Lewinsky, fils de Charles Lewinsky. Cette fois, il est question du Choix de Karla, nouveau roman situé dans l'univers de John le Carré (1931-2020), écrit par son fils Nick Harkaway avec l'accord des ayants droit et à partir des archives de son père. Je suis convaincue que personne ne connaît ces archives mieux que lui. C'est en effet Nick Harkaway qui a préparé pour la publication Silverview, le dernier roman de John le Carré, paru à titre posthume en 2021. Le livre est sorti en France dès 2022 chez Gallimard sous le titre L'Espion qui aimait les livres. Il n'existe toujours pas de traduction russe.
Ces deux « livres de fils » diffèrent pourtant radicalement par leur conception. Alors que Micha Lewinsky suit son propre chemin, Nick Harkaway s'est vu confier une mission tout autre. Il ne s'agissait pas simplement d'écrire un bon roman, mais de retourner dans l'un des univers romanesques les plus accomplis du XXᵉ siècle, de redonner vie à George Smiley, l'officier du renseignement britannique, ainsi qu'à son éternel adversaire Karla, chef du renseignement extérieur soviétique, et de le faire avec suffisamment de justesse pour que le lecteur ait véritablement l'impression de lire un roman de John le Carré.
Il me semble que Le Choix de Karla séduira tout particulièrement les lecteurs qui connaissent bien la célèbre « trilogie de Karla » : La Taupe (Tinker Tailor Soldier Spy, 1974), Comme un collégien (The Honourable Schoolboy, 1977) et Les Gens de Smiley (Smiley's People, 1979). En revanche, ceux qui abordent ce roman sans en être familiers perdront inévitablement une partie du plaisir qu’il procure : nombre de personnages, d'échos et d'allusions ne prennent tout leur sens qu’à la lumière des livres précédents.
En même temps, George Smiley n’a rien perdu de son charme, de ses méthodes d'espionnage à l'ancienne et son rôle de centre moral du récit. « Smiley croyait non pas à l'idéologie mais, contre toute évidence, aux êtres humains. Et c'était là un péché que personne, dans le monde des services secrets, ne pouvait se permettre. »
Voilà peut-être ce qui le définit le mieux.
Karla, qui n'apparaît qu'à la page 205, demeure tout aussi insaisissable. Le lecteur n'apprend rien de nouveau à son sujet : son véritable nom, sa biographie et même sa nationalité restent inconnus, ce qui ne fait qu'épaissir le mystère. Karla apparaît moins comme un homme que comme le centre invisible d'un immense système.
(À cette lecture, je me suis surprise à réfléchir à la différence de perception entre les mots espion et agent de renseignement en russe. Dans mon enfance soviétique, la règle était simple : les leurs étaient des espions, les nôtres des agents de renseignement. L'anglais, lui, ne fait aucune distinction : le mot spy désigne indifféremment les deux camps.)

L'action se déroule en 1963, peu après les événements de L'Espion qui venait du froid. Au début du roman, George Smiley a quitté le « Cirque » — le nom que John le Carré donne au MI6 —, profondément déçu par ses méthodes et par les conséquences d'une opération qui a coûté la vie à son collègue et ami Alec Leamas.
L'une des scènes les plus marquantes le montre choisissant les vêtements que Leamas portera à ses funérailles : « Je ne pouvais me défaire de l'idée qu'Alec avait passé une grande partie de sa vie à attendre, debout. Il lui fallait donc des chaussures confortables et un bon manteau d'hiver. »
La manière dont Smiley lui-même définit son rapport à ce métier est tout aussi révélatrice : « Je vous ai servi pendant plus de vingt-cinq ans. Et cela ne fait que renforcer l'obligation de continuer. La salamandre vit dans le feu parce qu'elle a oublié qu'il était possible de vivre autrement. »
George Smiley espère désormais se consacrer aux livres et, enfin, retrouver une vie familiale apaisée. Pendant ce temps, un Hongrois du nom de Miki Bortnik se présente dans les bureaux londoniens de l'agent littéraire László Bánáti. Envoyé de Moscou pour assassiner ce dernier, il refuse contre toute attente d'exécuter sa mission, se livre aux Britanniques et leur confie le rêve de toute sa vie : tourner dans un film de Peter Sellers.
Cet épisode pour le moins insolite amène le « Cirque » à soupçonner que cette modeste agence littéraire dissimule une opération d'une tout autre envergure. La manière dont deux agents britanniques chevronnés définissent Bánáti est tout aussi révélatrice : c'est un « espion ennemi », certes, mais « avant tout un antifasciste ». La retraite de Smiley sera donc de courte durée : ses anciens supérieurs font de nouveau appel à lui.
L'enquête se concentre bientôt sur Susanna Gero, l’assistante de Bánáti, âgée de vingt-trois ans. Après l'écrasement de l'insurrection hongroise de 1956 par les troupes soviétiques, elle a fui son pays par des routes « labourées par les chenilles des chars russes ». Elle est parvenue à reconstruire sa vie en Angleterre sans jamais se défaire de son sentiment d'exil, et les réflexions qu'elle livre sur le patriotisme résonnent aujourd'hui avec une étonnante actualité.
Contrairement à bien des personnages féminins chez le Carré, Susanna ne demeure pas une simple observatrice. Elle fait preuve d'un remarquable sang-froid dès sa première rencontre avec l'assassin qui renonce à accomplir sa mission, avant de prendre progressivement toute sa place dans l'opération. À travers son parcours, Harkaway explore non seulement l'univers du renseignement, mais aussi le destin des exilés hongrois, pour qui la patrie demeure tout à la fois un foyer perdu et un lieu de peur : « Elle aurait voulu dire qu'elle rentrait chez elle, mais un chez-soi ne devrait jamais être un endroit qui vous inspire de la peur. »
En lisant ces pages, je n'ai pu m'empêcher de penser à la sculpture en bois Les Hongrois de Marisol, dont je vous parlais récemment, tandis que la brève mais saisissante évocation de l'époque stalinienne m'a rappelé un autre auteur britannique, Giles Milton: « Du temps de Staline, là-bas, on ne pouvait se fier à rien. Un jour prince, le lendemain criminel, sans rien entre les deux. Ni loi, ni preuves, seulement la peur. »
L'enquête conduit Smiley vers le passé de Bánáti, la résistance hongroise et des hommes et des femmes dont les liens se sont noués pendant la Seconde Guerre mondiale, la révolution de 1956 et les répressions qui ont suivi. Peu à peu, il apparaît que la disparition de l'agent est liée à une femme nommée Irén, restée à Budapest, et à son fils Léo.
Pour la faire passer à l'Ouest, Susanna est contrainte de retourner dans le pays qu'elle avait autrefois fui. Aux côtés de l'ancien militaire Tom Lake, elle se retrouve dans une ville où chacun est surveillé, où les contrôles d'identité se succèdent et où une simple intonation maladroite ou un geste mal assuré suffisent à trahir un étranger. Le plan d'exfiltration, pourtant minutieusement préparé, vole bientôt en éclats, obligeant les protagonistes à improviser leur fuite vers la frontière.
Le volet hongrois confère au roman une densité historique particulière. Harkaway restitue avec beaucoup de justesse l'atmosphère de la Hongrie communiste : l'omniprésence du pouvoir, l'angoisse permanente des contrôles, la peur des gardes-frontières et cette impression d'être observé de toutes parts. (Croyez-moi, les Hongrois étaient loin d'être les seuls à vivre une telle réalité.)
Budapest ne sert pourtant pas seulement de décor à une poursuite haletante. Le retour de Susanna devient une confrontation avec son propre passé et, dans le même temps, sa première véritable épreuve en tant qu'agente de renseignement. C'est là que se révèlent non seulement son courage, mais aussi cette capacité à observer, à décider rapidement et à reconnaître le danger que Smiley apprécie par-dessus tout. (Nombre de lecteurs remarqueront sans doute la méthode de recrutement d'agents parmi les réfugiés décrite dans le roman. Plus d'un demi-siècle plus tard, je doute de douter qu'elle ait beaucoup changé.)
Derrière cette histoire en apparence locale se profile peu à peu une figure d'une tout autre ampleur : celle de Karla. L'opération autour de Bánáti s'avère être un épisode de la lutte qui se joue au sein du renseignement soviétique et une étape dans l'ascension de celui qui deviendra le grand adversaire de Smiley. Le roman comble ainsi le vide chronologique entre les premiers livres de John le Carré tout en conduisant naturellement le lecteur vers la « trilogie de Karla ».
Qu'il avait laissé Susanna agir selon sa conscience tout en considérant que, dans le pire des cas, elle constituerait une perte acceptable au nom de cette même grande lutte qui avait sacrifié Leamas pour sauver Mundt. Une lutte à laquelle, personnellement, il n'adhérait plus.
Qu'au lieu d'aller jusqu'au bout du chemin, il avait fini par découvrir qu'il était de ceux qui se contentent de regarder les autres poursuivre leur route en leur adressant un signe de la main. »
Comme Silverview, Karla's Choice est désormais accessible aux lecteurs francophones : le roman a été publié en France en novembre 2025, aux éditions du Seuil, sous le titre Le Choix de Karla. Les lecteurs russophones, en revanche, attendent toujours une traduction. Du moins pour l'instant.
J'ai lu le roman dans sa version originale et je me suis amusée de voir avec quelle habileté Harkaway glisse dans les conversations des agents britanniques — spies, tout simplement, en anglais — des expressions et des proverbes typiquement russes. De toute évidence, ils étaient déjà en vogue bien avant l'apparition de Ronald Reagan sur la scène politique. À la seule page 99, on en trouve trois, traduits presque mot à mot : « travailler les manches baissées », « laisser quelqu'un avec son nez » et « montrer à quelqu'un où les écrevisses passent l'hiver ». Plus savoureuse encore est la manière dont la célèbre chanson populaire russe des haleurs de la Volga, Ei, oukhnem, devient en anglais : « Let's all go OOOF now… »
Mais je n'ai pas souri tout au long de ma lecture.
J'ai eu le cœur serré en lisant cette évocation si convaincante de l'hôtel moscovite fictif «Tourmaline» :
« Dans les années 1920 et 1930, la Russie soviétique était devenue un pôle d'attraction pour les émigrés de gauche venus d'Allemagne et des nouveaux États d'Europe orientale nés du traité de Trianon, qui mit fin à la Première Guerre mondiale entre les puissances alliées et la Hongrie. Des militants politiques et des poètes qui, autrement, auraient connu les prisons de Miklós Horthy ou d'Adolf Hitler prenaient le chemin de Moscou, qui se proclamait leur patrie naturelle. Là, au-dessus du café Filippov, dans la rue Tverskaïa — jadis fournisseur de pâtisseries de la cour des tsars —, s'élevait le célèbre hôtel Lux. Ses pensionnaires de longue date — ou plutôt ceux qui avaient survécu aux impitoyables purges staliniennes contre les prétendus "traîtres" — furent renvoyés triomphalement dans leur pays après la guerre suivante afin d'y devenir les dirigeants des États satellites de l'Union soviétique. »
Je ne peux m'empêcher de préciser qu'à l'époque où se déroule le roman de Nick Harkaway, la rue Tverskaïa portait le nom de rue Gorki. C'est là que se sont déroulées mon enfance et ma jeunesse, rythmées par des visites presque quotidiennes à la boulangerie Filippov, qui jouxtait le café évoqué dans le roman. Je suppose qu'il ne s'agit pas d'une erreur, mais d'un choix délibéré de l'auteur, qui préfère employer le nom actuel, immédiatement reconnaissable pour un lecteur international — un procédé fréquent dans les ouvrages historiques de langue anglaise.
La présence très marquée de l'« accent russe » dans un roman d'espionnage situé pendant la guerre froide ne m'a évidemment pas surprise. En revanche, je ne m'attendais pas à retrouver, dès la première page, le pays qui m'a accueillie il y a bientôt trente ans. Le lecteur y apprend que M. Bánáti, « par vieille habitude militaire », se levait tôt et exécutait chaque matin « une série d'exercices absurdes imaginés par un Suisse ».
S'agit-il d'Émile Jaques-Dalcroze ? Je ne saurais l'affirmer. Toujours est-il que la Suisse réapparaît à plusieurs reprises au fil du roman : à propos d'une soirée mondaine à Genève, à laquelle Smiley ne peut accompagner sa femme « à cause de son travail » ; d'un cadavre découvert à Zurich ; ou encore du bureau d'un faussaire spécialisé dans les francs suisses, installé à Spiez, « à une demi-heure de la capitale suisse ».
Bien entendu, je ne vais pas vous raconter tous les rebondissements du roman : qui a envie d'un spoiler ? Je préfère tenter d'en tirer le bilan et répondre à la question essentielle : Nick Harkaway a-t-il réussi ?
À mes yeux, Le Choix de Karla est un très beau roman. Car il ne parle pas seulement d'espionnage, mais aussi d'amour, de cet amour capable de pousser, un jour, même l'homme le plus prudent à courir un risque insensé. Je comprends pourtant aussi bien les critiques qui ont accueilli le livre avec enthousiasme que ceux qui émettent des réserves.
Les premiers, parce que Nick Harkaway a réussi quelque chose qui semblait presque impossible. Il recrée admirablement l'atmosphère de la guerre froide, sa langue, ses intonations et son rythme narratif. George Smiley redevient immédiatement reconnaissable, jusque dans les moindres détails. On retrouve, à la lecture, ce même plaisir intellectuel, lent et subtil, que procuraient toujours les romans de John le Carré.
Les seconds, parce qu'il subsiste malgré tout l'impression qu'il manque quelque chose. Peut-être cette implacable exigence morale envers ses propres personnages — et envers lui-même — qui faisait des romans de John le Carré bien davantage que d'excellents romans d'espionnage : de la grande littérature. Harkaway aborde l'univers créé par son père avec un immense respect. Peut-être même avec trop de respect. Par moments, on a le sentiment que cette retenue l'empêche d'aller plus loin. Or c'est précisément en prenant des risques que naît cette liberté intérieure sans laquelle les véritables chefs-d'œuvre ne voient pas le jour.
P.-S. J’ai traduit les citations du roman de l’anglais, faute d’avoir pu consulter la traduction française publiée aux éditions du Seuil.
PP.-S. En guise de bonus, je vous invite à écouter Ei, oukhnem, interprété par Leonid Kharitonov et l'Ensemble Alexandrov. Cet enregistrement date de 1965, c'est-à-dire presque exactement de l'époque où se déroule Le Choix de Karla.
