Le Mage du Kremlin : maintenant au théâtre

02.10.2026
Pierre Massaux accueille les spectateurs. Photo © N. Sikorsky

Le metteur en scène belge Pierre Massaux a adapté pour la scène le livre très remarqué de Giuliano da Empoli, qui propose au public occidental un portrait psychologique du président Poutine. Pour voir le résultat de mes propres yeux, je n’ai pas hésité à faire le voyage jusqu’à Saint-Gall.

Je vous ai déjà parlé du livre de Giuliano da Empoli, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, ainsi que de son adaptation cinématographique, qui a suscité des réactions presque opposées chez les spectateurs russophones et chez tous les autres. Et, je l’avoue, je pensais le sujet clos. Mais lorsque Pierre Massaux m’a invitée à venir voir son spectacle, je n’ai pas hésité longtemps. Même si le spectacle devait être en allemand, une langue que je ne maîtrise pas, et que Saint-Gall se trouve vraiment à l’autre bout du pays.

Ce qui m’a décidée, c’est une phrase du synopsis en français que j’avais reçu : « Un des motifs principaux du charme de la femme russe est sa férocité », avec pour variantes possibles de férocité « sauvagerie », « instinct prédateur », « cruauté ». Quoi qu’il en soit, rien de très flatteur. Vous comprendrez qu’une telle affirmation ne pouvait me laisser indifférente. Mais, plus sérieusement, j’étais curieuse de voir comment Pierre Massaux allait jouer, au sens propre du terme, avec un texte qui semblait pourtant bien peu fait pour la scène.

J’avais découvert ce metteur en scène et dramaturge belge dès l’été 2022, lorsqu’il avait pris le risque de mettre en scène à Saint-Gall le Court récit sur l’Antéchrist du philosophe et théologien russe du XIXe siècle Vladimir Soloviev (1853-1900), qu’il jugeait d’actualité. Pour que vous compreniez bien, ce texte fait partie de l’ouvrage philosophique Trois entretiens sur la guerre, la morale et religion. Publié un an avant la mort de Soloviev, il a été perçu par beaucoup comme son testament, voire comme une prophétie. Le personnage principal est l’Antéchrist du XXIe siècle, incarnation du mal, qui devient président des États-Unis d’Europe, puis empereur romain, et convoque un concile œcuménique à Jérusalem. Sa vie s’achève par sa chute, sa défaite et sa mort. Si l’on considère que l’un des personnages principaux du Mage du Kremlin est Vladimir Poutine, alors… les parallèles viennent d’eux-mêmes. Je parle de l’actualité du sujet, bien entendu. Et vous, à quoi avez-vous pensé ?

Le Théâtre du Sacré se trouve au sous-sol de ce bâtiment. Photo © N. Sikorsky

Fidèle à son style de mise en scène, Pierre Massaux a, cette fois encore, renoncé aux décors et autres artifices scéniques, moins par goût du minimalisme que par crainte que tout élément « étranger » ne nuise à la véridicité du spectacle et ne détourne l’attention du spectateur de ce qu’il considère comme essentiel : la parole, le geste, l’émotion vive.

Les personnages sont eux aussi réduits au strict minimum : de la multitude de personnages du livre, il n’en reste que deux sur scène, Vadim Baranov, producteur de téléréalité devenu le mystérieux conseiller du président russe, personnage principal et narrateur, et Ksenia, sa compagne, son amante et, plus tard, la mère de leur fille Ania.

C’est un point important que ne manqueront pas de relever ceux qui ont lu le livre et vu le film : dans le roman, Ksenia est un personnage secondaire, important avant tout pour la « trame personnelle » de Baranov, tandis que dans le film, son rôle a été délibérément et considérablement développé. Dans les documents accompagnant le film, le réalisateur Olivier Assayas disait explicitement que, comme beaucoup de lecteurs, il estimait que le personnage de Ksenia « méritait d’être davantage développé » et que son rôle avait donc été élargi pour l’adaptation cinématographique. Dans le synopsis officiel de Gaumont, Ksenia est déjà décrite comme la seule femme qui échappe au contrôle de Baranov et semble lui offrir la possibilité de sortir du dangereux jeu du pouvoir.

La porte du théâtre. Photo © N. Sikorsky

Pierre Massaux est allé plus loin. De personnage secondaire du roman, il a fait de Ksenia une véritable partenaire de Baranov sur scène, pratiquement son égale, et cela, selon ses propres mots, pour une raison purement théâtrale : pour éviter qu’un roman construit essentiellement comme le récit de Baranov ne se transforme en un long monologue. Assayas et Massaux ont donc résolu le même problème d’adaptation du roman grâce à Ksenia, mais, dans le film, elle bénéficie d’un arc dramatique plus développé, tandis que dans le spectacle elle devient le second pôle de la construction « Baranov – Ksenia ». Autrement dit, le spectacle ne se contente pas de « mettre le roman en scène », il en remodèle l’architecture narrative. Et la formule de Massaux lui-même, « polarité, homme – femme », indique très clairement la direction qu’il a choisie.

Baranov et Ksenia sont interprétés par deux natifs de Saint-Pétersbourg, Ekaterina Belova, installée en Allemagne depuis 1992, et Alexeï Sinitsine, qui a quitté la Russie pour la Géorgie en septembre 2022 avant de s’installer en Allemagne un an plus tard. Pour tous les deux, ce Mage du Kremlin constitue une sorte de début, mais de manière différente. Pour Ekaterina, traductrice dans le domaine médical et cofondatrice d’une organisation à but non lucratif qui soutient de jeunes musiciens, il s’agit tout simplement de sa toute première apparition sur scène. Pour Alexeï, diplômé de l’Institut d’État russe des arts de la scène de Saint-Pétersbourg, dont la carrière était en plein essor, c’est son premier spectacle en allemand, une langue qu’il est encore en train d’apprendre, non seulement au théâtre, mais aussi dans le restaurant berlinois où il a trouvé du travail et où ses activités de comédien sont accueillies avec compréhension. Vous l’aurez compris, tout cela a constitué pour moi une motivation supplémentaire pour faire le voyage jusqu’à Saint-Gall. La soirée s’est révélée… théâtrale.

Théâtre du Sacré Saint-Gall Photo © N. Sikorsky

… La place devant la cathédrale Saint-Gall-et-Saint-Otmar était déserte. Les vieilles maisons à colombages, avec leurs oriels en saillie si caractéristiques de Saint-Gall, semblaient encore plus décoratives sous la lumière artificielle des réverbères et la lumière naturelle de la pleine lune qui s’était levée au-dessus des tours baroques de la cathédrale. Sur la gauche, devant un bâtiment dont rien ne laissait deviner qu’il abritait un théâtre, Pierre Massaux attendait les spectateurs. Un dimanche soir, à la veille d’une nouvelle semaine de travail, ils étaient peu, désespérément peu. Mais le metteur en scène ne semblait pas contrarié. « Les autres jours, il y en avait davantage », s’est-il contenté de dire en souriant et en écartant les bras.

À 20 h 15 précises, après avoir attendu que la cloche de la cathédrale sonne le quart d’heure, il a verrouillé de l’intérieur la lourde porte et m’a tendu un programme, modeste mais imprimé sur un papier épais de qualité et contenant toutes les informations nécessaires au spectateur, jusqu’à une brève notice sur Evgueni Zamiatine. Je l’ai ensuite suivi au sous-sol, où se trouve Le Théâtre du Sacré. Pierre Massaux loue ce local grâce à une subvention du canton et à l’aide d’un « bienfaiteur » anonyme. La devise inscrite au-dessus de la porte qui mène au sous-sol proclame : « Ici le temps devient espace », comme si elle réunissait deux des trois unités classiques du théâtre : le temps et le lieu. Auxquelles vient bientôt s’ajouter la troisième : l’action.

Et là, dans cette salle presque vide mais aménagée avec beaucoup de professionnalisme et très accueillante, j’ai éprouvé, en tant que spectatrice, un sentiment non pas d’exclusivité, non, ce n’est pas le mot, mais d’intimité : les comédiens s’adressent directement à moi. Et n’est-ce pas là l’essentiel du théâtre ?

Ekaterina Belova (Ksenia) et Alexeï Sinitsine (Vadim Baranov). Photo © N. Sikorsky

Un banc de bois, une matriochka posée dessus, un petit tapis devant : voilà tout le décor. Le silence, seulement troublé par un effet sonore imitant le crépitement d’un feu de cheminée, est soudain brisé par l’ouverture de La Flûte enchantée de Mozart. Cela m’intrigue. (Au passage, mon intuition qu’il ne s’agissait pas de n’importe quel enregistrement s’est confirmée lorsque, plus tard dans le spectacle, une voix de ténor s’est fait entendre : c’était le grand Fritz Wunderlich en Tamino dans le légendaire enregistrement de 1964 avec l’Orchestre philharmonique de Berlin sous la direction de Karl Böhm.)

Vadim Baranov apporte des corrections aux feuilles de papier éparpillées sur le tapis, tandis que Ksenia, qui l’appelle affectueusement « le nouveau Raspoutine », devient la première lectrice de son tout nouveau texte, qu’elle partage avec les spectateurs. (Pierre Massaux m’a assuré qu’Ekaterina Belova connaît tous ses textes par cœur et que, pendant les répétitions, il fallait veiller à ce qu’elle ne relève pas trop souvent la tête pour regarder la salle, afin de rester dans son personnage.) Selon le parti pris du metteur en scène, Ekaterina/Ksenia et Alexeï/Vadim alternent l’allemand et le russe, de sorte que la menace devenue légendaire du président russe d’aller tuer les terroristes « jusque dans les cabinets » ne se perd pas dans la traduction. Pas plus que sa comparaison entre le travail des agents de renseignement et celui des journalistes, ni cette référence inattendue à Stanislavski dans une conversation avec Baranov : « n’est-ce pas votre Stanislavski qui a dit que la technique ne suffit pas et que pour arriver à la création véritable il faut de l’imprévu ? » Après quoi Baranov commence à soupçonner Poutine « d’appartenir à ce que Stanislavski appelait la race des grands acteurs ».

Ekaterina Belova (Ksenia) et Alexeï Sinitsine (Vadim Baranov) Photo © André Brugger

Inutile de raconter toute l’adaptation : si vous n’avez pas encore lu le livre de Giuliano da Empoli, je vous conseille sincèrement de le faire. Pierre Massaux a fait, me semble-t-il, l’essentiel : plutôt que de chercher à faire tenir tout le roman de Giuliano da Empoli dans un spectacle d’une heure, il a souligné, à la manière de Shakespeare, la proximité entre le théâtre et la vie et amené les spectateurs à réfléchir à la question centrale : comment en est-on arrivé là, à ce qu’une guerre soit menée au cœur de l’Europe ?

… « Du théâtre amateur ! » diront certains avec mépris après avoir lu ce texte. Pas si sûr ! À en juger par ce que j’ai vu, par leur respect du texte de l’auteur et du spectateur, leur attention aux détails et leur travail minutieux sur la diction et les mouvements scéniques, Pierre Massaux et ses collègues en remontrent aujourd’hui à bien des gens qui se prennent pour des professionnels. Alors, si vous en avez l’occasion, venez les soutenir les 16, 17 ou 18 octobre : les passionnés ont toujours grand besoin de soutien ! Vous trouverez toutes les informations pratiques sur le site du Théâtre du Sacré, et moi, j’attendrai vos impressions !

Ekaterina Belova (Ksenia) et Alexeï Sinitsine (Vadim Baranov). Photo © N. Sikorsky
Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.

A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky est née et a grandi à Moscou. Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou, elle y a également poursuivi des études doctorales et obtenu un doctorat en histoire. Elle a travaillé pendant 13 ans à l’UNESCO, d’abord à Paris, puis à Genève. Après avoir occupé le poste de directrice de la communication de la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle crée en 2007 NashaGazeta.ch, le premier quotidien russophone en ligne de Suisse.

En 2022, Nadia Sikorsky a rejoint le Forum des 100 du Temps, qui réunit des personnalités ayant, selon la rédaction, « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », issues de la vie publique, économique, politique, scientifique et culturelle.

Après 18 ans à la tête de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de se consacrer à ce qui a toujours occupé une place particulière dans son travail de journaliste : la culture dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’est né « L’Accent russe », un blog culturel trilingue en russe, français et anglais, au cœur de l’Europe, en Suisse, devenue sa seconde patrie et dont le multiculturalisme et le multilinguisme ont contribué à façonner le caractère de ce nouveau projet.

Au cœur du projet se trouve le regard d’une Européenne d’origine russe, forte de plus de 35 ans d’expérience professionnelle et d’une connaissance approfondie des deux traditions culturelles. Nadia Sikorsky conçoit son rôle comme celui d’une médiatrice entre ces deux cultures. Le titre du blog, « L’Accent russe », reflète cette idée : l’accent n’est ici ni une barrière linguistique ni un positionnement politique, mais une empreinte culturelle singulière dans le contexte européen.

L'AFFICHE
Artices les plus lus

En 2025, l’UNESCO a reconnu la valeur universelle du patrimoine de la célèbre voyageuse suisse Ella Maillart (1903–1997) et inscrit ses archives au registre Mémoire du monde. C’est à cet événement qu’est consacrée une exposition au musée lausannois Photo Elysée, où l’« accent russe » est bien présent.

Deux anniversaires s’entrecroisent de façon étonnante ce mois-ci : le 19 septembre marquera les 65 ans de la publication du poème Babi Yar d’Evgueni Evtouchenko, tandis que le 25 septembre marquera le 120e anniversaire de la naissance de Dmitri Chostakovitch, qui l’a mis en musique dans sa Treizième Symphonie.