Evtouchenko et Chostakovitch, unis par Babi Yar

18.09.2026
© N. Sikorsky

Deux anniversaires s’entrecroisent de façon étonnante ce mois-ci : le 19 septembre marquera les 65 ans de la publication du poème Babi Yar d’Evgueni Evtouchenko, tandis que le 25 septembre marquera le 120e anniversaire de la naissance de Dmitri Chostakovitch, qui l’a mis en musique dans sa Treizième Symphonie. J’ai choisi de marquer ces deux dates en publiant un extrait de mon livre Le Ténor russe Solomon, consacré à mon grand-père, Solomon Khromtchenko, soliste du Théâtre Bolchoï. Témoin de ces événements, il les raconte ici à la première personne.

« Ma première année scolaire d’enseignant n’avait pas encore commencé que se produisit encore un événement unissant littérature et musique. Le 19 septembre 1961, le poème d’Evgueni Evtouchenko Babi Yar fut publié dans la Literatournaïa Gazeta. Depuis 1960, elle avait pour rédacteur en chef, le 25e, un certain Kosolapov au nom légèrement malsonnant. [Kosolapov signifie « pattes torses ». – Trad.] Pendant la guerre, il avait été secrétaire de cellule, instructeur propagandiste, agitateur, et après la guerre, chef de la section Revues et Littérature de l’administration politique centrale. Il ne resta pas longtemps à la LG. Il reçut un blâme pour avoir publié Babi Yar et un peu plus d’une année plus tard, il fut remercié en raison de cette faute et de quelques autres commises à ce poste. Un membre du parti expérimenté pouvait-il ignorer l’existence de ce danger ? Bien sûr que non. Néanmoins, il s’y risqua. Voilà qui était Valerka Kosolapy comme ses collègues l’appelaient entre eux. Evtouchenko apprécia cette action et consacra à celui qui était désormais son ancien rédacteur un poème appelé à lever tous les doutes quant à la possibilité d’un malentendu. Le voici :

Et Kosolapov me sourit.

En lui étincela

La ruse paysanne,

Et c’est le meilleur médicament

contre la peur

dans un pays si profondément effrayé :

« Non,

il ne s’ennuiera pas avec toi

l’État…

Attends donc,

Je vais téléphoner à ma femme.

« Pourquoi à ta femme? » –

fut ma réponse involontaire

à un « POUR » timidement pressenti.

« Mais parce que je serai renvoyé. »

« Pourquoi? » –

« Pour mes beaux yeux, voyons. »


C’est ainsi que Kosolapov s’immortalisa dans la littérature russe. Il est clair qu’il ne comptait pas là-dessus. J’ignore pourquoi il se décida à cette publication bien que je soupçonne qu’il s’agissait encore du « dédoublement de la personnalité » dont beaucoup étaient alors affectés.

Qu’y avait-il donc de séditieux dans un poème consacré aux victimes d’un massacre par balles ? En septembre 1941, les fascistes aidés par des collaborateurs assassinèrent en deux jours 33 771 Juifs. Naturellement, rien, à moins de considérer comme séditieux le mot « Juif » jusque-là, rarement usité par la littérature soviétique dans un contexte positif. Grossman avait déjà écrit son livre Vie et destin, mais il était catégoriquement interdit si bien que personne ne l’avait lu. Rien, à moins d’ignorer que cette tragédie, comme d’autres, semblables, fut soigneusement passée sous silence en URSS. Jusqu’à aujourd’hui, dans nombre de manuels d’histoire de la musique parfaitement honorables, décrivant l’histoire de la composition de la symphonie éponyme de Chostakovitch, on trouve la mention de « quelques centaines de victimes ». Rien, à moins de nier le caractère criminel de la politique antisémite alors encore en vigueur et qui mit l’URSS sur le même plan que tous les autres régimes qui persécutèrent les Juifs. Plutôt que de résumer ce poème, je préfère le citer en totalité.

Sur Babi Yar, pas de monument.

Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.

L’effroi me prend.

J’ai aujourd’hui le même âge

que le peuple juif.

Il me semble là — que je suis juif.

Me voici, errant dans l’ancienne Égypte,

Là agonisant, sur cette croix,

Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.

Il me semble

que Dreyfus, c’est moi.

Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.

Je suis emprisonné.

Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,

couvert de crachats, calomnié.

Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,

glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.

Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.

Et le sang du pogrom ruisselle.

Les piliers de bistrot se déchaînent,

puant la vodka et l’oignon.

Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,

je supplie en vain mes bourreaux.

Et ils s’esclaffent :

« Cogne les youpins, sauve la Russie ! »

Un épicier viole ma mère.

Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,

tu es international.

Mais souvent, des hommes aux mains sales

ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.

Je connais la bonté de ta terre.

Et quelle bassesse !

Sans le moindre frémissement,

les antisémites se sont pompeusement baptisés

« Union du peuple russe » !

Il me semble — que je suis Anne Frank.

Transparente

comme une brindille d’avril.

Et j’aime.

Et pas besoin de grands mots.

Il faut juste

que nous nous regardions en face.

On voit, on sent

si peu de choses !

Le ciel, les feuilles

nous sont interdits.

Mais nous pouvons beaucoup :

Tendrement

nous embrasser dans ce réduit obscur.

On vient ?

N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps

qui s’approche.

Viens vers moi.

Offre-moi vite tes lèvres.

On brise la porte ?

Mais non, c’est la glace qui cède…

Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.

Les arbres regardent, terribles juges.

Tout ici hurle en silence,

Et moi, tête nue,

je sens lentement

mes cheveux grisonner.

Et je suis moi-même

un immense hurlement silencieux

au-dessus de ces mille milliers de morts.

Je suis

chaque vieillard fusillé ici.

Je suis

chaque enfant fusillé ici.

Rien en moi n’oubliera jamais cela !

Et que L’Internationale résonne

quand on aura mis en terre

le dernier antisémite de ce monde.

Je n’ai pas une goutte de sang juif.

Mais, détesté d’une haine endurcie,

je suis juif pour tout antisémite.

C’est pourquoi

je suis un Russe véritable !

(Traduction de Jean Radvanyi. Publié dans Literaturnaia Gazeta le 19 mars 1961)

C’est écrit avec force, mais, convenez-en avec une extrême prudence. À première vue, tous les coupables « historiques » sont des étrangers : anciens Égyptiens et anciens Romains, Français, Allemands. S’il s’agissait de Russes, ils avaient vécu avant la révolution. Mais les dirigeants de l’URSS n’étaient pas des idiots et pour ce qui est « de lire entre les lignes », ils n’avaient pas leurs pareils. Or, ici, point n’était besoin de lire entre les lignes puisqu’il était écrit noir sur blanc : dans « Oh, mon peuple russe ! Je le sais, par essence, tu es international », c’était précisément ce « par essence », apparemment innocent, qui laissait entendre un doute quant à l’internationalisme du peuple russe.  Je reconnais ne pas l’avoir deviné tout seul. Dès le 19 septembre, jour de sa publication, le poème d’Evtouchenko fut analysé avec le plus grand soin par « les voix ennemies » et tous ceux qui y avaient accès écoutèrent cette leçon inattendue de littérature et d’histoire : à l’étranger, la tragédie de Babi Yar dont le triste anniversaire des vingt ans coïncidait avec la parution du poème était connue dans tous ses épouvantables détails. Evtouchenko avait vingt-neuf ans. Il devint immédiatement célèbre, son poème fut traduit dans de nombreuses langues et c’est, dit-on, grâce à lui qu’il fut bientôt nominé pour le prix Nobel. Mais il ne l’obtint pas. En revanche, dans sa patrie, il fit, comme de bien entendu, l’objet d’une traque, on l’accusa d’erreurs idéologiques, de méconnaissance de l’histoire, mais aussi et surtout, de nullité. Ô jalousie, jalousie, une des pires maladies humaines ! Si vous ne le croyez pas, lisez Olecha.

Manuscrit autographe du poème « Babi Yar » d’Evgueni Evtouchenko (Bibliothèque nationale d’Israël)

Pourquoi un homme de lettres réussissant parfaitement et sans la moindre goutte de sang juif s’était-il tourné vers un sujet aussi scabreux ? Je l’ignore. Peut-être était-ce une façon de se venger de Staline ? En effet, son grand-père maternel, le mathématicien Rudolf Gangous dont il portait le nom à sa naissance avait été arrêté en 1938 pour propagande contre-révolutionnaire. Je ne vais pas me lancer dans des suppositions, mais il est évident que ce sujet lui tenait à cœur.

 On sait fort exactement que Chostakovitch reçut le poème Babi Yar de son grand ami Isaak Davydovitch Glikman, ancien élève de la faculté de philologie de l’université de Léningrad, où il était entré sur les conseils de Meyerhold et qui, dans les années 40, dirigeait la section de littérature du Petit théâtre d’opéra où il avait monté en particulier Guerre et Paix avec Samossoud. On sait même que cela eut lieu à l’hôtel Europe où les deux amis déjeunaient. Le poème plut à Chostakovitch qui décida immédiatement d’écrire sur ce texte un poème symphonique vocal, la partie vocale devant être interprétée par une basse. Tel était le projet initial.

Les spécialistes de musique ont depuis longtemps relaté tous les détails de cette histoire, donc, tout le monde sait que, le 23 mars 1962, le brouillon fut terminé, le 27 mars la réduction pour piano et, le 21 avril, la partition pour orchestre. Mais entre-temps, Chostakovitch avait fait la connaissance d’Evtouchenko, lu d’autres vers de lui et grandement apprécié et l’homme et son œuvre. Il en résulta qu’il se mit à modifier son dessein déjà pratiquement réalisé qui, de poème symphonique et vocal, se métamorphosa en symphonie. Un chœur de basses et un orchestre vinrent s’adjoindre à la basse soliste. Je ne crois pas que ce choix nécessite d’être explicité. Chostakovitch entendait montrer la profondeur et l’impact de la tragédie et cela exigeait le plus puissant tocsin naturel.

 Fin juin, Chostakovitch parlait déjà à ses proches d’une symphonie en cinq parties, mais le 8 juillet, il reçut cinq nouveaux poèmes d’Evtouchenko qui lui inspirèrent le désir de continuer son travail en introduisant dans son œuvre le thème de la conscience qui, disait-il, nécessitait d’être réhabilitée. La réhabilitation de la conscience ! Pensez donc ! Un génie, il n’y a pas d’autre mot ! La dernière page de la partition fut datée du 20 juillet et le monde reçut la Symphonie N° 13 en si bémol mineur, op. 113. Je ne l’avais pas entendue et ne connaissais que les titres des parties qui la composaient : Babi Yar, Humour, Au magasin, Les peurs et La carrière, mais je saisis sa ressemblance avec le cycle Extraits de la poésie populaire juive. Ici aussi, la tragédie voisinait avec la comédie, le rire avec les larmes. Ces puissants contrastes étaient soulignés dans la musique par des parties orchestrales dédiées aux flûtes, aux clarinettes, aux clochettes, au xylophone et à la harpe, en contrepoids, pour ainsi dire, du tuba, des timbales, des contrebasses et des cloches.

J’ignore si, quelque jour, l’agitation suscitée en coulisse par cette symphonie sera largement connue. Certes, Khrouchtchev avait dénoncé le culte de la personnalité de Staline, mais, dans ses vues sur l’art, Khrouchtchev était resté un sincère et virulent stalinien, mais plus ignare et plus grossier. Lors d’une énième réunion sur les questions idéologiques, Khrouchtchev s’attarda, furieux, sur le fait que Chostakovitch était allé soulever la question juive sans rime ni raison. La nouvelle ne mit pas longtemps à filtrer au travers des épaisses murailles du Kremlin. L’œuvre ne fut pas interdite, mais certains musiciens décidèrent de prendre leurs précautions, contribuant de la sorte à faire échouer la première. J’ai le regret de devoir citer Mravinski, qui avait traditionnellement dirigé la majorité des œuvres de Chostakovitch. Il se préparait à partir en tournée à l’étranger, mais il avait promis de mettre la partition en chantier : la faire recopier, préparer les parties chorales etc. Toutefois, il s’avéra bientôt qu’il n’avait rien fait de tout cela et n’avait pas inclus l’exécution de la nouvelle symphonie dans le plan de la Philharmonie de Léningrad. Il me semble que ce qui déçut ses nombreux admirateurs n’est pas tant le refus que la manière : en effet, il n’arriva pas à se décider à dire la vérité à Chostakovitch. On parla de son antisémitisme caché. On se mit à expliquer le fait que dans les pires années de la lutte contre les cosmopolites, il s’était refusé à exclure les Juifs de son orchestre en raison de considérations exclusivement pragmatiques : sans eux, il n’y aurait tout simplement eu personne pour jouer. Je ne prétends pas en juger, mais, avec Chostakovitch les choses se passèrent de façon peu reluisante, c’est un fait.

Les problèmes ne se terminèrent pas là. Parmi toutes les basses, Chostakovitch choisit Boris Gmyria dont la voix possédait un large diapason et un timbre doux. Chostakovitch prit spécialement l’avion pour Kiev, c’était véritablement la montagne qui allait à Mahomet. Connaissant la logique de Chostakovitch quant au choix des chanteurs devant exécuter les Extraits de la poésie populaire juive, je me permettrai de supposer que le choix de Gmyria n’était pas dû à ses seules qualités vocales dont le compositeur s’était souvent montré enthousiaste. Il ne pouvait pas ignorer que, pendant l’occupation de l’Ukraine, Gmyria était resté à Kiev et avait continué à chanter à l’opéra. On sait quelle était en URSS l’attitude du pouvoir envers ceux restés en zone occupée : ils restaient environnés d’une aura de suspicion jusqu’à la fin de leurs jours, voire après. Je crois que Chostakovitch voulait que ce soit précisément un tel homme qui chante Babi Yar. Mais son dessein ne devait pas se réaliser. Gmyria lui adressa une lettre où il lui faisait savoir que la direction de l’Ukraine était catégoriquement contre et que, par conséquent, il ne pouvait « naturellement » pas participer à l’exécution de la symphonie. Imaginez la réaction de Chostakovitch à ce « naturellement » ! Quant à Gmyria, que Dieu le juge, d’ailleurs, j’ignore toutes les circonstances. En revanche, j’ai récemment appris avec stupéfaction qu’il faisait partie de la liste des gens les plus méritants de toute l’histoire d’Ukraine. Les auteurs de cette liste étaient-ils au courant de cette histoire avec Chostakovitch ?

Cependant, la première se trouvait toujours plus menacée. Mais il n’existe pas de situations sans issue, surtout si les parties intéressées sont prêtes à faire certains compromis. Chostakovitch et Evtouchenko y étaient prêts, comprenant que, sinon, personne n’entendrait l’œuvre. Mais ils étaient loin d’être prêts à tout.

Dmitri Chostakovitch. Partition de la Symphonie n° 13. Fac-similé. Photo : shostakovich.ru

Il fut décidé de transférer la première à Moscou et Kirill Kondrachine accepta de la diriger sans émettre le moindre doute. Nombreux furent ceux qui s’étonnèrent de sa hardiesse, qu’ils qualifiaient de légèreté. A moi, sa décision parut parfaitement logique car, peu de temps avant les événements décrits, le 30 décembre 1961, il avait dirigé au pupitre de la Philharmonie de Moscou la Quatrième symphonie de Chostakovitch restée « dans le tiroir » depuis 1936 ! Il l’avait dirigée en dépit du fait qu’on le lui avait instamment déconseillé en tant que membre du parti. Or, pour l’instant, personne n’avait interdit la Treizième symphonie, il fallait seulement trouver un moyen d’endormir la vigilance des « surveillants ». « Mon père était un violoniste autodidacte qui jouait dans l’orchestre du GOSET sous la direction de Lev Poulver. Il ne m’aurait jamais pardonné de refuser. Et maman n’en peut plus d’attendre qu’on joue cette nouvelle symphonie ». Ainsi, K. Kondrachine, mi-plaisantin, mi-sérieux, expliquait-il sa décision.

La première fut fixée au 18 décembre. Mais les complications continuèrent. Invité à la place de Gmyria, Alexandre Vedernikov qui chantait déjà au Bolchoï refusa, lui aussi, de participer au projet sans expliquer ses raisons. Or il avait étudié au conservatoire de Moscou auprès de la merveilleuse Rosa Iakovlevna Alpert-Khassina qui le sauva au sens propre du terme lorsqu’il perdit la voix en troisième année.

Avouez qu’aujourd’hui, il est difficile d’imaginer qu’un soliste puisse se dérober à une invitation de Chostakovitch lui-même ! De nouveau dépourvu de vocaliste, ce dernier porta son choix sur Viktor Netchipaïlo, une autre basse ukrainienne de notre troupe. Vu l’expérience des mois précédents, il fut décidé de préparer à tout hasard un remplaçant : je ne sais plus qui recommanda Vitalii Gromadski. Il était sorti du Conservatoire en 1960 et avait illustré l’école musicale russe au concours Schumann de Berlin où il avait remporté le premier prix après quoi il avait été immédiatement recruté par la Philharmonie de Moscou.

Dmitri Chostakovitch et Kirill Kondrachine après la création de la Symphonie n° 13 de Dmitri Chostakovitch, le 18 décembre 1962. Photo : Russia in Photo

La responsabilité du chœur était confiée à Alexandre Iourlov, remarquable professionnel dont la Chapelle chorale porte aujourd’hui le nom si bien que, de ce côté-là, il n’y avait pas de souci à se faire. Les répétitions de l’orchestre commencèrent. Les bruits les plus divers couraient Moscou, attisant la curiosité de gens même éloignés de la musique. Tout le monde attendait impatiemment la première. Je rencontrai Kondrachine et lui demandai naturellement comment allait le travail. Il haussa les épaules :

- Pas trop mal, me semble-t-il. Les deux solistes ont étudié leur partie. Chostakovitch a approuvé. Pour l’heure, c’est Netchipaïlo qui chante aux répétitions, mais Gromadski n’en a pas manqué une seule, il vient et écoute attentivement. Bien sûr, il a eu du mal, la musique est compliquée et il est jeune, mais je travaille beaucoup avec lui, tout en espérant au fond de l’âme qu’on se passera de lui. Je lui dis bravo, il a été marin, c’est un gars courageux. Bien qu’il ne comprenne pas où est le problème.

- En quel sens ?

- Eh bien, il ne comprend pas pourquoi toutes ces histoires, à son sens, nous disons la vérité et il n’y a pas d’antisémitisme en URSS. Une âme simple !

Kondrachine éclata de rire. Là-dessus, nous nous séparâmes. Mais, le 18 décembre, donc, le jour de la première, je tombai sur lui, rue Gorki. Il n’avait visiblement pas envie de rire.

- Imaginez-vous, Solomon Markovitch, que mon flair ne m’avait pas trompé, me dit-il abruptement. Notre Netchipaïlo ne s’est pas présenté !

Je souris involontairement : même dans cet état d’excitation, il paraphrasait les vers de la scène du duel d’Onéguine.

- Qu’est-ce que ça veut dire, « il ne s’est pas présenté » ?

- Ce que ça dit. La répétition générale était fixée à dix heures du matin. Je m’apprêtais déjà à quitter la maison quand tout à coup le téléphone sonne et qu’il annonce qu’il est souffrant et ne pourra pas chanter. Je n’en crois pas un mot, ou bien il a pris la frousse tout seul, ou bien on l’aura effrayé.

Et Kondrachine lâcha un juron salé.

Mais le pire, c’est que Gromadski, non plus, n’est pas venu. Il a assisté à toutes les répétitions et, là, il n’est pas venu, comme par un fait exprès. Voilà le tableau : Chostakovitch et moi sommes là, le choeur et l’orchestre, aussi, la direction est dans la salle – avec et sans épaulettes. Nous attendons Gromadski qui habite au diable Vauvert et, en plus, n’a pas le téléphone. Je lui fais : « Vitalii, pourquoi tu es pas venu plus tôt ? Et lui, comme un écolier pris en faute : « Pardon, Monsieur Kondrachine, je me suis dit que, de toutes façon, le soir, je n’allais pas chanter et, du coup, j’ai décidé de dormir mon soûl. On se croirait à l’école maternelle, non, Solomon Markovitch ?

Je ne pus que faire un geste d’impuissance en me disant qu’ils avaient tous frôlé la crise de nerfs.

- L’endurance des marins, c’est quelque chose ! continua-t-il. « Vous pouvez compter sur moi », dit-il. On commence à répéter. Il se trompe, s’embrouille. Chostakovitch s’énerve, gesticule. Et là, on m’appelle au téléphone. Vous croyez que c’était qui ?

- Khrouchtchev en personne ?

- Non, un peu moins haut. Le ministre de la culture. Et il me propose en toute simplicité de jouer la symphonie sans la première partie, autrement dit, sans Babi Yar. J’avais envie de l’envoyer se faire…, mais je me suis retenu et je lui ai expliqué tranquillement que le programme avait déjà été annoncé et qu’un pareil changement de dernière minute ne ferait que renforcer les spéculations. Il a grincé des dents, mais renoncé à discuter. J’ignore même comment tout cela va se terminer aujourd’hui. Je vais aller manger un morceau à la va-vite et je retourne au Conservatoire. Vous viendrez ce soir ?

- Et comment ! Et je serai votre premier supporter, je suis sûr que tout se passera de façon grandiose.

 Et le soir, voilà ce qui se passa. Je descendis le boulevard de Tver et tournai à gauche en direction du Conservatoire. De loin, j’aperçus une foule inimaginable. En m’approchant, je compris qu’un détachement de police encerclait la Grande salle. On ne laissait passer que les possesseurs de billets. Je me félicitai à part moi d’avoir depuis toujours un véritable billet et non une contremarque de l’administrateur en chef Vladimir Zakharov. Je franchis sans encombre le cordon de police, tandis que, derrière mon dos, on le rompait. Nombre de gens étaient prêts à rester assis sur les marches, à se suspendre au lustre, à tout, pour assister à la première. Sur le fond de nombreux visages connus se détachaient ceux d’étrangers, journalistes et diplomates en smokings et nœuds papillon. Tous étaient si excités par le pressentiment de l’œuvre à venir qu’ils n’écoutèrent qu’à moitié la symphonie de Mozart de la première partie du concert et eurent du mal à attendre la fin de l’entracte.

Ce qui eut lieu pendant la seconde partie du concert peut surtout se comparer à un service religieux à l’église ou à la synagogue, peu importe, de par le pieux silence qui régnait dans la salle, personne ne toussa, ne se moucha, ne remua la jambe. La musique de Chostakovitch retentit à la fois comme une prière à la mémoire de toutes les victimes innocentes et comme un puissant glas sonnant pour elles et appelant à ce que semblable tragédie ne se répète pas. À ce propos, en URSS, le roman d’Hemingway, bien qu’écrit quelque vingt ans plus tôt, n’était pas encore connu d’un large public. Il était paru pour la première fois en 1962 aux Éditions de littérature étrangère à un petit tirage et destiné uniquement à des personnes figurant sur une liste spéciale approuvée par le CC du PCUS.

L’ovation se prolongea cinquante minutes. J’avais les mains quasiment paralysées, mais je ne pouvais cesser d’applaudir : nous étions témoins de la victoire de l’Art sur toutes les simagrées idéologiques. En tout cas, nous le pensions sincèrement.

Dmitri Chostakovitch et Evgueni Evtouchenko après la création de la Symphonie n° 13, le 18 décembre 1962. Photo : Semion Khenkine / DSCH Publishers

Rentré chez moi, je fus incapable de me calmer et décidai d’écouter « les voix » : elles parlaient toutes de la première dans les termes les plus élogieux, mais faisaient la supposition qu’une menace pesait sur le destin ultérieur de la symphonie. Elle ne fit pas l’objet d’une retransmission par notre radio soviétique, et ce, sous un prétexte grotesque : les personnes haut placées s’étaient dit qu’en entendant dans la première partie le mot d’ordre « Cogne les Juifs, sauve la Russie ! », le peuple soviétique, obéissant, se ruerait réellement sur les haches. Il y avait de quoi rire et pleurer ! Parole d’honneur !

Malheureusement, les « voix » se révélèrent clairvoyantes. Evguenii Evtouchenko ne supporta pas la pression et réécrivit son poème qui devint deux fois plus long et nettement plus faible que dans la version initiale. Que devait faire Chostakovitch ? Refaire sa première partie ou mettre une croix sur toute la symphonie ? Kondrachine proposa une solution géniale dans sa simplicité : ne pas toucher à la musique et modifier un tout petit peu le texte. En fait, ce fut là l’unique concession au pouvoir. Pour finir, le texte fut modifié en deux endroits.

À la place de :

Il me semble là — que je suis juif.

Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,

Là agonisant, sur cette croix,

Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.

Il y eut :

Je suis là comme auprès d’une source,

Qui me donne foi en notre fraternité.

Ici gisent Russes et Ukrainiens,

Dans la même terre que les Juifs.

À la place de :

Et je suis moi-même

un immense hurlement silencieux

au-dessus de ces mille milliers de morts.

Je suis

chaque vieillard fusillé ici.

Je suis

chaque enfant fusillé ici.

Il y eut :

Je pense à l’exploit de la Russie,

Qui, par son corps, a barré la route au fascisme,

Jusqu’à la plus infime goutte de rosée,

Elle m’est proche par tout son être, toute sa destinée.

Avoir conservé le mot « Juifs » était une audace à ne pas sous-estimer.

« Corrigée » de la sorte, la symphonie résonna encore deux fois à Moscou en février de l’année 1963, puis trois fois à Minsk. Après quoi, il fut jugé « inapproprié » de continuer à la jouer et une espèce d’imbécile accusa Chostakovitch de n’avoir, soi-disant, pas compris « de quoi la société avait besoin ». Alors que, justement, lui avait tout compris, et « la société », non. »

P.-S. Le Ténor russe Solomon a paru en russe en 2025 aux éditions Vremya. Le livre peut être commandé en Russie et en Europe sur les sites de vente en ligne habituels. Le présent extrait a été traduit par Marianne Gourg-Antuszewicz, qui signe également la traduction française du livre, à paraître à l’automne 2027 aux Éditions Noir sur Blanc.

Commentaires ()

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Лазарь Фрейдгейм septembre 18, 2026

Динамичные и яркие воспоминания! Спасибо. Для меня - погружение в те давние дни. Мне довелось быть на втором исполнении 20 декабря 1962 г. Сохранилась программка и даже билет. Было ясно - это эпохальное явление. В моей коллекции есть и Литературка с первой публикацией "Бабьего Яра" и даже сохранились последующие публикации критики, включая пасквиль Маркова "Мой ответ" со словами "Какой ты настоящий русский, когда забыл про свой народ. Душа, как брючки, стала узкой, пустой, как лестничный пролёт" (и такая пакость запомнилась). Дорогая Надежда! С глубокой благодарностью за Вашу рубрику.
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Sikorsky septembre 18, 2026

Это Вам большое спасибо, уважаемый Лазарь! Как прекрасно, что "есть еще свидетели событий"! Будьте здоровы!
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky est née et a grandi à Moscou. Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou, elle y a également poursuivi des études doctorales et obtenu un doctorat en histoire. Elle a travaillé pendant 13 ans à l’UNESCO, d’abord à Paris, puis à Genève. Après avoir occupé le poste de directrice de la communication de la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle crée en 2007 NashaGazeta.ch, le premier quotidien russophone en ligne de Suisse.

En 2022, Nadia Sikorsky a rejoint le Forum des 100 du Temps, qui réunit des personnalités ayant, selon la rédaction, « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », issues de la vie publique, économique, politique, scientifique et culturelle.

Après 18 ans à la tête de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de se consacrer à ce qui a toujours occupé une place particulière dans son travail de journaliste : la culture dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’est né « L’Accent russe », un blog culturel trilingue en russe, français et anglais, au cœur de l’Europe, en Suisse, devenue sa seconde patrie et dont le multiculturalisme et le multilinguisme ont contribué à façonner le caractère de ce nouveau projet.

Au cœur du projet se trouve le regard d’une Européenne d’origine russe, forte de plus de 35 ans d’expérience professionnelle et d’une connaissance approfondie des deux traditions culturelles. Nadia Sikorsky conçoit son rôle comme celui d’une médiatrice entre ces deux cultures. Le titre du blog, « L’Accent russe », reflète cette idée : l’accent n’est ici ni une barrière linguistique ni un positionnement politique, mais une empreinte culturelle singulière dans le contexte européen.

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