Horizons finlandais, à moitié russes

29.09.2026
Lac Luonteri, vue depuis Mikkeli, Finlande. © Adrián Pérez, Wikimedia Commons

Les 8 et 10 octobre, l’Orchestre de la Suisse Romande prendra des accents finlandais, dans son Victoria Hall genevois puis à Évian, en France. Ne manquez pas l’occasion d’entendre une musique qui, pour beaucoup, sera certainement une découverte.

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit sur la musique, dont, selon Ossip Mandelstam dans Silentium, est née la parole. Mais la nouvelle saison ne fait que commencer, les occasions ne manqueront pas, je me rattraperai.

Pour moi, cette saison s’ouvrira avec un programme de l’Orchestre de la Suisse Romande dont une partie m’est totalement inconnue et que j’espère entendre deux fois, à Genève comme à Évian, d’autant que, honte à moi, je ne suis encore jamais allée à La Grange au Lac.

« Située dans la forêt de mélèzes du Parc de l’Évian Resort, à mi-chemin entre la grange savoyarde et la datcha russe, La Grange au Lac est sans aucun doute l’une des plus belles salles de concert au monde. Cet écrin exceptionnel, qui se dévoile comme par surprise, est né de l’amitié très forte liant Antoine Riboud, alors PDG de BSN (futur groupe Danone) à l’immense violoncelliste Mstislav Rostropovich. Un défi architectural et acoustique qui fut relevé par l’architecte Patrick Bouchain. » C’est ainsi que le lieu est présenté sur le site officiel, qui précise également : « La Grange au Lac sonne comme l’intérieur d’un violoncelle ; en fond de scène, les 120 bouleaux rappellent la patrie du violoncelliste qui en fut le dédicataire, Mstislav Rostropovich. » Bon, Mstislav Leopoldovitch est en fait né à Bakou, où les bouleaux font plutôt figure d’exception : on y trouve davantage de hêtres, de charmes et de chênes. Mais passons.

Le concert s’intitule Horizons finlandais, et ce titre convient parfaitement à sa première partie. À la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, la Finlandaise Eva Ollikainen ; en soliste, la soprano finlandaise Anu Komsi ; au programme, Kaija Saariaho et Jean Sibelius. Après l’entracte, en revanche, les horizons finlandais cèdent la place aux horizons russes : toute la seconde partie est consacrée à la Sixième Symphonie de Tchaïkovski. Géographiquement parlant, il serait donc plus juste de partager la soirée en deux : 50 % de Finlande, 50 % de Russie. Fifty-fifty.

Mais d’abord, cap au Nord, où les bouleaux sont omniprésents.

La cheffe d’orchestre Eva Ollikainen © Nikolaj Lund

Le programme de ces prochains concerts poursuit une orientation devenue assez visible ces dernières années à l’OSR : la recherche d’un équilibre entre les sexes, ou du moins la volonté de s’en approcher. J’avoue que si je ne suivais pas d’aussi près les programmes de cet orchestre, je ne saurais probablement pas qu’il existe dans le monde autant de femmes chefs d’orchestre et compositeurs. Avec tout le respect que j’ai pour ces dames, je n’arrive toujours pas à les appeler « cheffes » et « compositrices ».

Eva Ollikainen appartient à cette école finlandaise de direction d’orchestre qui, au cours des dernières décennies, a propulsé la petite Finlande sur les plus grandes scènes musicales. En 2003, à seulement 21 ans, elle a remporté le Concours international de direction d’orchestre Jorma Panula, après avoir étudié avec ce dernier à l’Académie Sibelius. Cette victoire a lancé sa carrière internationale. De 2020 à 2026, Eva Ollikainen a été cheffe principale de l’Orchestre symphonique d’Islande et a dirigé parallèlement de nombreux autres orchestres en Europe, aux États-Unis et au Canada.

Eva Ollikainen a déjà travaillé avec l’Orchestre de la Suisse Romande : en décembre 2024, elle a dirigé au Victoria Hall la Sixième Symphonie de Mahler, interprétée par les forces réunies de l’OSR et de l’orchestre de la Haute école de musique de Genève. Pour sa compatriote Anu Komsi, en revanche, les prochains concerts marqueront ses débuts avec l’OSR. Anu Komsi est l’une des sopranos coloratures finlandaises les plus connues, même si son répertoire cadre mal avec l’idée que l’on se fait habituellement d’une soprano colorature. Il va de la Renaissance et du bel canto au jazz et aux musiques les plus exigeantes des XXe et XXIe siècles. Depuis plus de trente ans, Komsi ne se contente pas d’interpréter la musique contemporaine : elle commande également de nouvelles œuvres, élargissant ainsi le répertoire destiné à son type de voix.

La soprano Anu Komsi © Ville Paasimaa

C’est précisément une telle voix qu’exige Mirage de Kaija Saariaho (1952-2023). Saariaho, qui a passé les quarante dernières années de sa vie à Paris et est morte en 2023 d’un cancer du cerveau, s’était depuis longtemps imposée comme l’une des grandes compositrices de notre temps, mais sa musique reste relativement peu connue du grand public.

D’une durée de douze minutes, Mirage a été composé en 2007 sur commande de l’Orchestre de Paris, du BBC Symphony Orchestra et du Deutsches Symphonie-Orchester Berlin pour une formation pour le moins inhabituelle : soprano, violoncelle et orchestre. L’œuvre a été créée à la Salle Pleyel, à Paris, en mars 2008. Vous serez sans doute surpris d’apprendre qui est l’auteure du texte poétique qui commence par ces mots : « I am a woman who flies » (« Je suis une femme qui vole »). Il est de María Sabina, guérisseuse et chamane mexicaine que, dans les années 1960, des gens venaient du monde entier observer lors de ses transes. Le texte s’appuie sur ses chants rituels, enregistrés et traduits en anglais. Dès les premières minutes du programme, « l’horizon finlandais » se révèle donc bien plus vaste que les frontières géographiques de la Finlande.

Le partenaire d’Anu Komsi dans ce singulier dialogue rituel sera Lionel Cottet, bien connu du public genevois et premier soliste des violoncelles de l’OSR depuis 2022. Né à Genève, il a étudié à la Juilliard School, au Mozarteum, ainsi qu’à Zurich et à Genève. Avant de rejoindre l’OSR, il était violoncelle solo de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise.

De la Finlande contemporaine, le programme nous transporte ensuite dans la Finlande mythologique, dans l’univers du Kalevala, épopée poétique carélo-finnoise composée de cinquante chants (runes), élaborée par le linguiste et médecin Elias Lönnrot à partir des textes folkloriques qu’il avait recueillis. La première version a été publiée en 1835, la version définitive en 1849.

C’est ici que les concepteurs du programme ont placé côte à côte deux œuvres de Jean Sibelius, La Fille de Pohjola et Luonnotar, entre lesquelles existe un curieux lien de parenté.

Robert Wilhelm Ekman, Ilmatar, 1860. Ilmatar, la « fille de l’air », est l’esprit féminin primordial du premier chant du Kalevala, dont la figure est à l’origine de Luonnotar de Jean Sibelius. © Finnish National Gallery

Composée en 1906, la fantaisie symphonique La Fille de Pohjola raconte un épisode de la huitième rune du Kalevala : le vieux sage Väinämöinen aperçoit la belle fille du pays septentrional de Pohjola, assise sur un arc-en-ciel et tissant une étoffe d’or. Il lui propose de l’accompagner, mais la belle, comme il se doit, lui impose une série de tâches difficiles à accomplir. A-t-il réussi à les accomplir ou non ? La musique vous le dira.

Curieusement, pendant qu’il travaillait à ce qui allait devenir La Fille de Pohjola, Sibelius l’appelait Luonnotar. L’œuvre a fini par recevoir un autre titre et une autre intrigue, mais le compositeur n’a pas oublié ce nom : sept ans plus tard est apparue une tout autre Luonnotar, op. 70, poème symphonique pour soprano et orchestre.

Cette fois, il ne s’agit plus d’une épreuve amoureuse digne d’un conte, mais du mythe de la création du monde. Luonnotar, la « fille de l’air », est l’esprit féminin primordial de la nature. Sibelius se tourne vers la première rune du Kalevala, qui raconte la naissance de la terre et du ciel. L’œuvre a été écrite pour la célèbre chanteuse finlandaise Aino Ackté, à laquelle Sibelius l’a dédiée, et créée en 1913 à Gloucester, en Angleterre.

La première moitié du programme est ainsi parfaitement construite : de la transe mystique de María Sabina dans la musique de Saariaho à l’ancienne épopée finlandaise ; d’une voix féminine contemporaine à celle d’une femme qui donne naissance au monde.

Puis vient l’entracte, après lequel les horizons finlandais prennent fin : toute la seconde partie est consacrée à la Sixième Symphonie de Tchaïkovski, la Pathétique. Géographiquement, cependant, nous ne nous éloignons pas beaucoup de la Finlande : la Sixième a été créée le 16 (28) octobre 1893 sous la direction du compositeur à Saint-Pétersbourg, sur les rives du golfe de Finlande et, pourrait-on dire, à deux pas de la Finlande, qui faisait alors encore partie de l’Empire russe. La frontière finlandaise de l’époque ne se trouvait qu’à quelques dizaines de kilomètres du centre de Saint-Pétersbourg, et les territoires finlandais situés au-delà de la rivière Sestra, dont Terijoki (aujourd’hui Zelenogorsk), sont devenus un lieu de villégiature très prisé des Pétersbourgeois. L’horizon était donc presque le même.

Terijoki (aujourd’hui Zelenogorsk). Golfe de Finlande, 1915.  

Compte tenu du caractère multilingue de mon lectorat, je voudrais attirer votre attention sur le titre de la symphonie de Tchaïkovski : lorsqu’on le traduit, les distances deviennent beaucoup plus grandes. Le russe « Патетическая » (Patetitcheskaïa) et le français Pathétique ne résonnent vraiment pas de la même manière à l’oreille contemporaine. En français, pathétique peut parfaitement désigner quelque chose de pitoyable, qui suscite davantage la gêne que l’admiration : « C’est pathétique ! » En russe, en revanche, l’adjectif « патетический » (patetitcheski) renvoie avant tout au pathos, à l’exaltation émotionnelle, à la passion. C’est dans ce sens que Modeste Tchaïkovski, le frère du compositeur, a proposé ce titre, que Piotr Ilitch a accepté.

En anglais, c’est encore pire : aujourd’hui, pathetic signifie avant tout « pitoyable », « lamentable », voire « minable », et peut facilement devenir presque insultant : That’s pathetic! Rien d’étonnant à ce que l’anglais conserve généralement la forme française Pathétique dans le titre de la symphonie : Pathetic Symphony aurait certainement vexé Piotr Ilitch ! Dès 1889, Tchaïkovski envisageait une nouvelle symphonie dans laquelle il voyait le couronnement de son œuvre. Il écrivait au grand-duc Constantin Romanov : « J’ai un désir irrésistible d’écrire une grande symphonie qui serait en quelque sorte l’achèvement de toute ma carrière de compositeur... Le plan encore imprécis d’une telle symphonie me trotte depuis longtemps dans la tête, mais il faut que de nombreuses circonstances favorables soient réunies pour que je puisse mener mon projet à bien. J’espère ne pas mourir avant d’avoir réalisé cette intention. »

Tchaïkovski a réalisé son intention et est mort neuf jours après la création. La cause officielle de sa mort a été le choléra, qui sévissait à Saint-Pétersbourg à l’automne 1893. Selon la version la plus connue, le compositeur a contracté la maladie après avoir bu de l’eau non bouillie, même si les circonstances entourant ce verre fatal font toujours débat.

P. I. Tchaïkovski. Sixième Symphonie, op. 74. Première édition de l’arrangement du compositeur pour piano à quatre mains. Moscou, P. Jurgenson, 1893.

La première édition de l’arrangement de la Sixième Symphonie pour piano à quatre mains, réalisé par Tchaïkovski lui-même, a paru à Moscou chez Piotr Jurgenson du vivant du compositeur. La première partition d’orchestre complète a été publiée par le même Jurgenson après sa mort, en 1894. Quelques jours avant de mourir, Tchaïkovski a écrit à Jurgenson, qui avait publié pour la première fois la plupart de ses œuvres, pour lui donner ses instructions concernant la page de titre : « S’il te plaît, mon cher, mets ce qui suit sur la page de titre de la symphonie… » Il a ensuite indiqué de sa propre main Symphonie Pathétique, no 6, ainsi que la dédicace à son neveu Vladimir Davydov. La lettre est datée du 18/30 octobre 1893.

Reste à voir comment Eva Ollikainen réussira à réunir ces deux horizons, finlandais et russe, en un seul paysage musical. On s’y retrouve ? Le plus simple est d’acheter les billets sur le site de l’Orchestre de la Suisse Romande.

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky est née et a grandi à Moscou. Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou, elle y a également poursuivi des études doctorales et obtenu un doctorat en histoire. Elle a travaillé pendant 13 ans à l’UNESCO, d’abord à Paris, puis à Genève. Après avoir occupé le poste de directrice de la communication de la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle crée en 2007 NashaGazeta.ch, le premier quotidien russophone en ligne de Suisse.

En 2022, Nadia Sikorsky a rejoint le Forum des 100 du Temps, qui réunit des personnalités ayant, selon la rédaction, « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », issues de la vie publique, économique, politique, scientifique et culturelle.

Après 18 ans à la tête de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de se consacrer à ce qui a toujours occupé une place particulière dans son travail de journaliste : la culture dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’est né « L’Accent russe », un blog culturel trilingue en russe, français et anglais, au cœur de l’Europe, en Suisse, devenue sa seconde patrie et dont le multiculturalisme et le multilinguisme ont contribué à façonner le caractère de ce nouveau projet.

Au cœur du projet se trouve le regard d’une Européenne d’origine russe, forte de plus de 35 ans d’expérience professionnelle et d’une connaissance approfondie des deux traditions culturelles. Nadia Sikorsky conçoit son rôle comme celui d’une médiatrice entre ces deux cultures. Le titre du blog, « L’Accent russe », reflète cette idée : l’accent n’est ici ni une barrière linguistique ni un positionnement politique, mais une empreinte culturelle singulière dans le contexte européen.

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