Giles Milton est un écrivain britannique spécialisé dans le récit historique, et plus particulièrement dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Ses ouvrages se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires au Royaume-Uni et ont été traduits dans vingt-cinq langues, parmi lesquelles, autant que j’ai pu le vérifier, ne figure pas le russe. Le public francophone, en revanche, a déjà pu découvrir douze de ses livres grâce aux Éditions Noir sur Blanc, certains ayant même connu plusieurs éditions.
Publié pour la première fois en 2024, L’Affaire Staline : l’impossible alliance qui a permis de vaincre Hitler est consacré à l’alliance extrêmement fragile et paradoxale entre Joseph Staline, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale. Milton n’écrit pas tant une « grande histoire militaire », figée dans la mémoire collective par les photographies de la « grande triade » à Téhéran et à Yalta, qu’une histoire de personnalités, de méfiance réciproque autant que d’attraction mutuelle, d’intrigues diplomatiques et de jeux psychologiques autour de l’alliance des États-Unis et de la Grande-Bretagne avec l’URSS. Une alliance imposée par les circonstances : l’ouverture d’un second front était indispensable pour vaincre l’ennemi commun et répondait aux intérêts de tous. L’une des grandes forces du livre réside dans l’utilisation de journaux intimes, de lettres et de témoignages peu connus, notamment ceux liés au diplomate américain Averell Harriman et à sa fille Kathleen, dite Kathy. L’impressionnante bibliographie à la fin du livre inspire le respect pour le travail accompli par l’auteur et la confiance dans ses conclusions.

Habituée à penser – et à écrire – dans plusieurs langues à la fois, je ne peux m’empêcher de m’arrêter sur le titre du livre. Il y a là quelque chose d’intéressant : le titre original, The Stalin Affair, comme sa traduction française L’Affaire Staline, se prêtent à plusieurs lectures. On peut y entendre à la fois une affaire, une histoire, un épisode, un scandale, voire un incident diplomatique. Cette pluralité de sens, ce mélange d’intrigue displomatique et de drame politique, correspond parfaitement au style du livre, dans lequel la guerre apparaît comme un mélange de diplomatie, de théâtre psychologique et de relations personnelles.
La version russe, en revanche – «Дело Сталина» («Delo Stalina») – produirait immédiatement un autre effet. Elle prendrait immédiatement une résonance judiciaire : « l’affaire Untel », autrement dit l’affaire d’un accusé, d’un inculpé, d’un prévenu. Avec toutes les associations inévitables pour un lecteur russophone : l’affaire Dreyfus, l’affaire Beilis, l’affaire des blouses blanches, etc. Le mot lui-même introduit aussitôt un registre politico-judiciaire et sonne comme une accusation, même lorsqu’il ne s’agit formellement que d’un « récit » ou d’une « histoire ». En ce sens, le titre russe serait plus sévère que l’original anglais et pousserait le lecteur à attendre une condamnation morale de Staline, personnage au sujet duquel il n’existe toujours pas en Russie de véritable consensus.
Mais Giles Milton est britannique, et son livre est plus subtil. Il montre surtout les mécanismes de séduction politique, de la naïveté politique et de l’alliance forcée avec une dictature. C’est précisément pour cette raison que le titre fonctionne si bien : il promet à la fois une « affaire » au sens judiciaire et une véritable étude de cas diplomatique.
Le style de Milton est typique de cette tradition anglo-saxonne du récit historique : très cinématographique, centré sur les scènes, les caractères et la dramaturgie. L’auteur sait transformer un ouvrage historique en quasi-thriller politique. C’est à la fois sa force et sa limite : certains historiens universitaires lui reprochent de romancer la matière documentaire, mais le livre se lit avec un véritable plaisir.
Ce livre n’apportera probablement pas de révélations majeures à un spécialiste de l’histoire soviétique : la plupart des événements évoqués sont bien connus. Mais son intérêt réside précisément dans ce mélange réussi de faits connus, de portraits vivants et dans la manière dont il montre à quel point les dirigeants occidentaux se trompaient sur leur allié provisoire. Le livre oscille constamment entre histoire, mythe politique et ambiguïté morale, occupant précisément cet espace où se déploient aujourd’hui de nombreux débats sur la mémoire de la guerre et la culture historique européenne.
Lorsqu’on lit un livre ou que l’on regarde un film historique, on est presque toujours tenté de lire le présent à travers le passé. Or le livre de Giles Milton invite presque délibérément à une telle lecture, d’autant que les mécanismes de diplomatie personnalisée, d’illusion politique, de spectacle médiatique et, tout simplement, de vanité humaine n’ont nullement disparu.
En lisant ce livre aujourd’hui, il est difficile de ne pas éprouver une impression de déjà-vu.
Roosevelt, convaincu qu’il était capable de « séduire » Staline et d’établir avec lui une relation presque personnelle, paraît étonnamment moderne. Sa conviction qu’il était capable de négocier directement avec un dictateur, en contournant les mécanismes institutionnels de prudence et de méfiance, résonne parfois comme un écho des discours actuels sur la « relation personnelle » avec Vladimir Poutine du côté du président Trump, jusqu’au protocole ostensiblement théâtral de leur récente rencontre en Alaska avec tapis rouge à la clé. Et cela alors même que le président russe, comme le généralissime soviétique aujourd’hui largement réhabilité par le pouvoir russe, considérait « la liberté d’expression comme la plus grande faiblesse des démocraties ». Convenons-en : voilà une citation particulièrement frappante à l’heure où l’on parle tant de la « faiblesse » des sociétés ouvertes, de « l’inefficacité » des démocraties et des avantages supposés des régimes autoritaires en période de crise et de guerre informationnelle.
Une autre parallèle est tout aussi frappante : les missions diplomatiques les plus importantes étaient alors, comme aujourd’hui, souvent confiées non pas à des diplomates professionnels, mais à des hommes appartenant au cercle personnel de confiance du président. Donald Trump charge ainsi l’homme d’affaires Steve Witkoff de négociations cruciales ; dans le livre de Milton, l’une des figures centrales est le millionnaire et diplomate américain Averell Harriman. Son nom est probablement plus familier à l’ancienne génération russe qu’au lecteur occidental contemporain, bien qu’il ait été donné au Harriman Institute de l’Université Columbia à New York.
Il convient donc de rappeler que ce grand industriel américain, incarnation de l’« American Dream » à la deuxième génération, participa en mars 1941, sur mandat du président des États-Unis, aux négociations de Londres sur le prêt-bail ; qu’il fut représentant spécial de Roosevelt en Grande-Bretagne et en URSS entre 1941 et 1943, où il coordonna la coopération interalliée autour de ce programme ; puis ambassadeur des États-Unis en Union soviétique de 1943 à 1946, rencontrant fréquemment Staline. Mais c’est précisément là que la comparaison commence à montrer ses limites : Harriman, contrairement à beaucoup d’intermédiaires contemporains, se débarrassa assez rapidement de ses illusions sur le dirigeant soviétique et devint sans doute l’un des observateurs les plus lucides de toute cette histoire.
« Staline voulait des voisins faibles, parce que des voisins faibles pouvaient être dominés », comprit-il peu après la conférence de Yalta qui redessina la carte de l’Europe. « Nous devons reconnaître que nos objectifs et ceux du Kremlin sont irréconciliables. Le Kremlin veut promouvoir des dictatures communistes contrôlées par Moscou, alors que nous voulons, autant que possible, voir un monde où les gouvernements obéissent à la volonté du peuple. » Ou encore : « Dès que nous montrons des signes de faiblesse, dans quelque domaine que ce soit, il faut s’attendre à une attaque immédiate. Nous devons donc non seulement être forts, mais aussi le montrer. »
Toutes ces réflexions nous sont parvenues grâce aux journaux intimes de Robert (« Bob ») Meiklejohn, assistant de Harriman pendant ses « années soviétiques ». Ces témoignages précieux détruisent le mythe répandu d’une « ignorance naïve » : hélas, le problème ne réside parfois pas dans le manque d’informations, mais dans l’absence de volonté politique d’en tirer les conclusions nécessaires.
Il est d’ailleurs intéressant de voir avec laquelle violence la presse américaine s’est alors déchaîné contre Harriman : selon elle, s’il craignait l’URSS, c’était uniquement parce qu’il était millionnaire ! Le diplomate soviétique Oleg Troïanovski se souvenait que Staline avait déclaré en 1947 à propos de Harriman : « cet homme porte sa part de responsabilité dans la détérioration de nos relations après la mort de Roosevelt ».
Et Churchill, cet homme politique si intelligent, si expérimenté ? Qu’en était-il de lui ? « C’est un homme doué d’une personnalité hors du commun, adaptée aux temps agités et graves qu’il a traversés. Un homme d’une volonté et d’un courage inépuisables, qui est direct et même brutal dans ses propos », déclarait-il aux parlementaires britanniques après sa rencontre avec Staline. « Aucune mention des purges criminelles, des millions d’assassinats, des camps du Goulag. Churchill dressa un portrait tout à fait positif de Staline et dit même l’avoir trouvé sympathique et d’une franchise impressionnante », note Giles Milton, soulignant moins une quelconque « trahison » du Premier ministre britannique que le mécanisme d’auto-persuasion des dirigeants démocratiques pendant la guerre.
Peu à peu, ils commencent à décrire le dictateur en termes de force de caractère, d’efficacité, de grandeur historique, comme si ces qualités pouvaient faire oublier le prix auquel elles sont obtenues. Le mot franchise est ici particulièrement révélateur. Oui, les dirigeants autoritaires donnent souvent l’illusion de la franchise précisément parce qu’ils ne dissimulent pas leur brutalité ; et pour une partie des élites occidentales, cette brutalité assumée finit paradoxalement par paraître plus « authentique » que le langage complexe de la politique démocratique.
Le livre de Giles Milton est également passionnant lorsqu’il montre non seulement les dirigeants eux-mêmes, mais aussi toute l’infrastructure du pouvoir : interprètes, conseillers, journalistes, accompagnateurs, dont les jugements diffèrent souvent de ceux des « premiers rôles ». Les interprètes deviennent ainsi de véritables coauteurs invisibles de l’histoire. Leur professionnalisme, la précision de leur intonation, les atténuations ou durcissements volontaires de certaines formulations influençaient directement l’atmosphère des négociations et la perception des propos échangés, ce qui résonne aujourd’hui de manière étonnamment actuelle à l’ère de la traduction « automatique ». On ne peut que regretter que l’interprète soviétique Vladimir Pavlov, présent à toutes ces rencontres historiques, n’ait laissé aucun souvenir écrit, contrairement à ses collègues américain et britannique.
Le rôle de la presse apparaît lui aussi d’une modernité saisissante. Milton montre avec dureté des journalistes prêts à sacrifier la complexité au profit d’un titre spectaculaire et d’une mise en scène politique, cherchant moins à comprendre ce qui se passait qu’à produire un scoop, sans le moindre souci des conséquences. Ainsi, un article caricatural sur l’amour supposé de Churchill pour le caviar faillit discréditer dans l’opinion publique l’importante mission à Moscou de septembre 1941. Certains journalistes fermaient délibérément les yeux sur l’évidence, séduits par le théâtre soviétique soigneusement mis en scène : Staline comprenait parfaitement le pouvoir des symboles, capables d’agir aussi efficacement que des mémorandums diplomatiques.
L’un des personnages les plus inattendus du livre est Kathleen Harriman, la fille adorée d’Averell Harriman, qui accompagne partout son « Popsie ». Jeune, brillante, parfaitement éduquée, ayant appris le russe, elle devient une véritable vedette du monde diplomatique moscovite. On l’admire, on l’observe, on cherche à l’utiliser.
Puisque le livre repose en grande partie sur des journaux intimes, il regorge d’observations personnelles et de réflexions de personnages très différents, ce qui fait tout son charme. Je ne m’attendais pourtant pas à ce qu’il touche aussi une corde profondément intime en moi. Mon cœur s’est soudain serré à la page 119, là où commence le récit de l’évacuation du corps diplomatique de Moscou vers Kouïbychev, l’actuelle Samara, le 15 octobre 1941. Il se trouve que la veille, le 14 octobre, un train était parti de la même gare de Kazan pour Kouïbychev, emportant ma grand-mère, mon grand-père et mon oncle âgé de neuf ans : le Théâtre du Bolchoï était évacué. Les artistes et leurs familles avaient le droit d’emporter une seule valise ; les diplomates, je l’ai appris grâce à ce livre, deux. Les premiers parcoururent les 1 013 kilomètres en quatre jours, les seconds en cinq, mais tous furent logés à leur arrivée dans des établissements scolaires vidés de leur mobilier, dans des conditions spartiates.
« La seule distraction était le ballet du Bolchoï, dont les danseurs avaient été transférés de Moscou. Mais même Le Lac des cygnes perdait de son attrait quand on le voyait pour la énième fois », reconnaissait l’ambassadeur britannique Sir Archibald Clark Kerr. Il est tout à fait possible qu’il ait entendu mon grand-père dans Le Barbier de Séville ou Guillaume Tell, mais ils n’auraient de toute façon jamais pu faire connaissance : les citoyens soviétiques n’avaient pas le droit d’entrer en contact avec des étrangers.
Je pourrais encore dire beaucoup de choses sur ce livre, mais je ne veux pas vous priver du plaisir de vos propres découvertes. Je me limiterai donc à une dernière citation. Averell Harriman quitta Moscou en janvier 1946 avec des sentiments profondément contradictoires à l’égard du dirigeant soviétique.
« J’ai du mal à concilier dans mon esprit la courtoisie et la considération dont il a fait preuve à mon égard, et la cruauté sans nom de ses grandes liquidations, écrit-il. D’autres, qui ne l’ont pas connu personnellement, ne voient en Staline qu’un tyran. J’ai vu aussi l’autre facette : sa grande intelligence, son incroyable attention aux détails, son habileté, et la surprenante sensibilité humaine dont il était capable, au moins pendant les années de guerre. [...] Je l’ai trouvé mieux informé que Roosevelt, plus réaliste que Churchill, et je considère qu’il était, à certains égards, le plus compétent des dirigeants pendant la guerre. Dans le même temps, il était, bien entendu, un tyran et un assassin. Je dois avouer que, pour moi, Staline reste le personnage le plus contradictoire et le plus énigmatique que j’aie jamais rencontré, et je laisse le soin à l’histoire de le juger. »
L’histoire se répète rarement à l’identique. Mais certains mécanismes politiques, comme le montre le livre de Milton, se révèlent d’une étonnante permanence.
