Les décorations impériales russes du dernier roi d’Italie

05.03.2026
Photo © Piguet

Conservées jusqu’à présent au sein de la famille, les reliques personnelles du dernier roi d’Italie seront présentées pour la première fois au public à Genève : en mars, la maison de ventes Piguet mettra aux enchères un ensemble unique d’ordres de chevalerie et de décorations ayant appartenu à Humbert II (1904–1983). Elles seront exposées dans les salons de la Maison du 12 au 15 mars, avant d’être proposées aux collectionneurs durant la semaine de ventes débutant le 16 mars.

Les « lots russes » sont depuis longtemps une spécialité de Piguet Hôtel des Ventes, fondé à Genève en 1978 et trouvant chaque année de nouveaux propriétaires pour quelque 15 000 œuvres d’art et témoins de l’histoire. Au fil de notre amitié, j’ai eu l’occasion de raconter bien des lots étonnants, de la correspondance de Nicolas II aux créations de Fabergé, jusqu’aux effets personnels de Serge Lifar ou de Peter Ustinov. Dans tous ces cas, le propriétaire initial avait un lien direct avec la Russie ; cette fois, il s’agit d’un Italien.

Humbert II, surnommé « le Roi de Mai » (il Re di Maggio), quatrième et dernier roi d’Italie, vécut 79 ans mais ne régna qu’un peu plus d’un mois, du 9 mai au 12 juin 1946, entre l’abdication de son père Victor-Emmanuel III et la proclamation des résultats du référendum abolissant la monarchie, remporté par le camp républicain. Tous les membres masculins de la maison de Savoie furent alors, conformément à la Constitution, contraints à l’exil. Humbert II s’installa à Genève, où il mourut en 1983 – ce qui explique pourquoi ses effets personnels sont restés ici entre les mains de ses descendants. Une partie de ses objets peut aujourd’hui rejoindre des collections privées.

Son Altesse Royale le prince Humbert lors de sa visite aux troupes du Corps italien de libération, Sparanise et Polipo, Naples, Italie, mai 1944. © Alfred Reuben Tanner/Domain public

L’ensemble comprend 44 lots majeurs permettant de lire l’histoire européenne du XXᵉ siècle à travers le prisme des relations diplomatiques monarchiques. La plupart des décorations furent reçues par le futur roi lorsqu’il était encore prince de Piémont – héritier du trône né au château royal de Racconigi. Fils unique du roi Victor-Emmanuel III et de la reine Elena de Monténégro, Humbert se trouva très tôt au cœur d’un réseau complexe d’alliances et d’échanges cérémoniels entre les maisons régnantes d’Europe et du monde. Son mariage avec la princesse belge Marie-José, fille du roi Albert Ier et sœur de Léopold III, renforça encore ces liens dynastiques, et la multitude d’ordres reçus permet de retracer la cartographie diplomatique des monarchies – de la France et de la Belgique à la Russie, au Vatican, à la Suède, au Portugal et au Japon. Selon Bernard Piguet, directeur et commissaire-priseur de la Maison, des ensembles d’une telle ampleur apparaissent rarement dans une seule vente, la majorité des ordres étant présentés dans leurs plus hauts grades.

La portée géographique de la collection dépasse largement l’Europe. Parmi les distinctions asiatiques et moyen-orientales figurent l’Ordre suprême du Chrysanthème du Japon, l’Ordre du Soleil du Pérou, l’Ordre de Muhammad Ali — distinction d’État du sultanat d’Égypte — ainsi que l’Ordre de la dynastie Chakri de Thaïlande, remis à Humbert II en 1933. (Rappelons que la dynastie Chakri, maison royale régnante depuis 1782, figure dans le Livre Guinness des records parmi les dynasties les plus durables.) Selon les organisateurs, cette perspective internationale révèle l’ampleur du rayonnement de la monarchie italienne dans la première moitié du XXᵉ siècle.

l’Ordre suprême du Christ (lat. Supremus Ordo Christi), la plus haute distinction pontificale © Piguet

Parmi les pièces majeures figure également l’Ordre suprême du Christ (lat. Supremus Ordo Christi), la plus haute distinction pontificale, conférée par le pape. Humbert, alors âgé de vingt-cinq ans, en fut décoré en 1929 dans le contexte des accords du Latran, qui consacrèrent l’indépendance du Vatican. Aujourd’hui presque inaccessible, cet ordre symbolise un moment clé de l’histoire politique et religieuse européenne. La collection comprend aussi les plus hautes distinctions de Suède et de Belgique – l’Ordre des Séraphins et le grand-cordon de l’Ordre de Léopold – ainsi que la Légion d’honneur française, l’Ordre de Saint-Charles de Monaco et des décorations de Roumanie, de Bulgarie, des Pays-Bas, de Serbie et d’autres pays.

Lot 1799 - l’Ordre impérial de Saint-André Apôtre le Premier Nommé, la plus haute distinction de l’Empire russe © Piguet

Pour ma part, ce sont surtout les distinctions impériales russes qui ont retenu mon attention. Il convient de rappeler qu’elles ne furent pas attribuées pour des mérites personnels au sens moderne, mais avant tout comme marques d’honneur dynastiques et diplomatiques, selon une pratique courante des cours européennes au début du XXᵉ siècle. Ainsi, le lot phare – l’Ordre impérial de Saint-André Apôtre le Premier Nommé, la plus haute distinction de l’Empire russe – fut remis en 1910 au prince de Piémont, âgé de six ans, en tant qu’héritier d’une monarchie alliée. Institué par Pierre Ier en 1698, cet ordre est représenté par un insigne et un collier en or et émail réalisés par l’orfèvre Johann Lindstedt pour la maison Édouard, accompagnés d’une plaque et de leur écrin d’origine. Sur les cérémonies de cour, la large écharpe bleue, la croix de Saint-André et le riche collier d’or identifiaient immédiatement son porteur comme membre du « club des monarchies ». Traditionnellement, l’Ordre de Saint-André s’accompagnait d’un ensemble d’autres distinctions russes – Sainte-Anne, Saint-Alexandre Nevski, Aigle blanc et Saint-Stanislas – formant une véritable hiérarchie honorifique illustrant le degré de faveur impériale et la profondeur des relations dynastiques. Un rare ensemble de ces quatre ordres sera également présenté aux enchères genevoises.

Lot 1800. Un ensemble d’autres distinctions russes – Sainte-Anne, Saint-Alexandre Nevski, Aigle blanc et Saint-Stanislas © Piguet

Sorties d’un coffre-fort après plus de quarante ans de conservation, ces décorations seront montrées au public pour la première fois. La collection raconte non seulement le destin d’un prince brièvement devenu roi, mais évoque aussi le monde aujourd’hui disparu des cours européennes et de leurs rituels diplomatiques.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer un autre lot russe, sans lien avec le dernier roi d’Italie, mais qui me plaît beaucoup. C’est un kovsh de présentation en vermeil et émail cloisonné portant le poinçon du maître Pavel Ovchinnikov, réalisé à Moscou entre 1908 et 1917. Frise ornée de baies, corps et anse décorés de rinceaux formant des médaillons de fleurs et d’étoiles stylisées… Cette pièce séduisante de 27 cm de long, d’un poids brut de 665 g, est estimée entre 15 000 et 18 000 francs suisses.

Un kovsh portant le poinçon du maître Pavel Ovchinnikov, réalisé à Moscou entre 1908 et 1917. © Piguet

***

Expositions publiques : du 12 au 15 mars dans les salons Piguet (rue Prévost-Martin 44-51, Genève).
Ventes aux enchères : du 5 au 19 mars avec les clôtures du 16 au 19 mars. 
Catalogue en ligne est disponible dès aujourd'hui. 

Commentaires ()

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Лазарь Фрейдгейм mars 05, 2026

Надежда Сикорская обладает удивительной способностью информативно и ярко писать о разных событиях культурной жизни страны: опере, балете, концертах. Сегодня о коллекционных редкостях и аукционе Piguet... У меня особое отношение к публикациям автора: несколько лет тому назад я прочёл сообщение об аукционе с золотой шкатулкой, приписанной одному из мастеров Фаберже. Я был знаком с такой уникальной шкатулкой, но предполагал, что её автором является другой мастер. Большое исследование подтвердило для меня ошибочность и позволило установить имя действительного автора. Спасибо за каждый сюжет!
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Sikorsky mars 05, 2026

Спасибо, Лазарь 😊
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky est née et a grandi à Moscou. Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou, elle y a également poursuivi des études doctorales et obtenu un doctorat en histoire. Elle a travaillé pendant 13 ans à l’UNESCO, d’abord à Paris, puis à Genève. Après avoir occupé le poste de directrice de la communication de la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle crée en 2007 NashaGazeta.ch, le premier quotidien russophone en ligne de Suisse.

En 2022, Nadia Sikorsky a rejoint le Forum des 100 du Temps, qui réunit des personnalités ayant, selon la rédaction, « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », issues de la vie publique, économique, politique, scientifique et culturelle.

Après 18 ans à la tête de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de se consacrer à ce qui a toujours occupé une place particulière dans son travail de journaliste : la culture dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’est né « L’Accent russe », un blog culturel trilingue en russe, français et anglais, au cœur de l’Europe, en Suisse, devenue sa seconde patrie et dont le multiculturalisme et le multilinguisme ont contribué à façonner le caractère de ce nouveau projet.

Au cœur du projet se trouve le regard d’une Européenne d’origine russe, forte de plus de 35 ans d’expérience professionnelle et d’une connaissance approfondie des deux traditions culturelles. Nadia Sikorsky conçoit son rôle comme celui d’une médiatrice entre ces deux cultures. Le titre du blog, « L’Accent russe », reflète cette idée : l’accent n’est ici ni une barrière linguistique ni un positionnement politique, mais une empreinte culturelle singulière dans le contexte européen.

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