L’année dernière, 2025, a été doublement jubilaire pour le professeur honoraire de l’Université de Genève Georges Nivat : 90 ans depuis sa propre naissance et 40 ans depuis la mort de Vasyl Stus, poète et dissident ukrainien dont l’œuvre et le destin occupaient ces dernières années les pensées de l’éminent slaviste. Le professeur Nivat s’est donné pour objectif de rétablir la justice et de faire connaître au public francophone l’œuvre d’un homme qu’il considère comme le second poète national de l’Ukraine après Taras Chevtchenko et qu’il compare, par la puissance du don poétique, à Paul Celan et Ossip Mandelstam.
Bien que le professeur Nivat se soit sérieusement intéressé à la langue et à la littérature ukrainiennes il y a six ans déjà, la guerre en Ukraine a bien sûr influencé cette décision. « Stus était un jeune poète du Donbass, un avant-gardiste, héritier de la tradition de la “Renaissance fusillée” des années 1920. Certains d’entre eux furent exécutés à Sandarmokh, certains se suicidèrent, une poignée se soumit et devint les coryphées de Staline. Stus est né en 1938 et est mort à la suite d’une grève de la faim dans un camp en 1985. C’est précisément à la Kolyma qu’il comprit que “la vie est un instant qui disparaît”. Le séjour dans l’enfer de la Kolyma fit de lui un poète européen. Comme Byron, Lermontov, Celan et Mandelstam, il appartient aux poètes “brûlés”. Le travail sur les traductions de Stus m’a aidé à traverser la catastrophe actuelle, me donnant la possibilité d’aider l’Ukraine dans la mesure de mes forces », a-t-il déclaré très clairement en intervenant à la fin de l’année dernière au Cercle russe de l’Université de Genève.
Cette aide à la mesure des forces du professeur Nivat s’est transformée en un volume de 600 pages qui se termine par ses mots : « Vasyl, tu naquis quatre ans après moi, tu mourus il y a un demi-siècle. Et je suis encore là pour t’écouter, et tenter de faire entendre le tragique de tes vers dans la langue d’Agrippa d’Aubigné, l’universel de ta poésie dans celle de Hugo, l’infernal grotesque et divin de tes Palimpsestes dans celle de Rimbaud. Ta voix prophétique m’immerge dans un volcan nul ne verra s’éteindre, car ta voix vient du présent éternel des poètes. Mais surtout, ta voix qui semble venir directement d’outre-tombe, provoque en moi un frisson jamais ressenti. Tu es la rumeur et l’appel d’un pays martyrisé mais mystérieusement bienheureux. Que tes mots guérissent l’Europe, et passent de génération en génération ! Que redevienne ce pays béni la nouvelle Hellade qu’il a été!»
(J’anticipe la remarque de lecteurs vigilants : non pas un demi-siècle, mais quarante ans. Bien sûr, Georges Nivat le sait parfaitement, mais comme il me l’a dit avec l’humour qui lui est propre, à son âge dix ans de plus ou de moins ne font pas grande différence, on peut arrondir. Ce qui compte vraiment, en revanche, c’est la passion de cet auteur dont l’âme est restée jeune. Que Dieu lui accorde la santé !)

Mea culpa ! Connaissant assez bien l’œuvre de Taras Chevtchenko, que nous étudiions à l’école soviétique, et ayant une idée très précise de son visage grâce au monument érigé au centre de Moscou - qui, soit dit en passant, se trouve toujours non loin du quai portant le nom du poète -, je n’avais entendu parler de Vasyl Stus que vaguement, jusqu’au moment où Georges Nivat a commencé à m’en parler avec une insistance croissante. Que puis-je dire pour ma défense ?
Vasyl Stus était un « antisoviétique ». En 1972 il a été condamné à cinq ans de camps en Mordovie et à deux ans d’exil à Magadan. Pourquoi ? Le prétexte a été un incident survenu lors de la première à Kiev du film de Sergueï Paradjanov Les Ombres des ancêtres oubliés, quand Stus a appelé les spectateurs à se lever pour protester contre les arrestations d’intellectuels ukrainiens. On lui a reproché également d’avoir accusé publiquement des agents ukrainiens du KGB du meurtre de l’artiste et dissidente Alla Gorska en 1970. Après un court passage en liberté, il a reçu en 1980 une nouvelle condamnation : dix ans de camps et cinq ans d’exil. Les gardiens le surveillaient avec un zèle particulier. Le journaliste Andreï Filimonov racontait qu’en août 1985 Stus a été envoyé au cachot du camp « Perm-36 » pour avoir, disait-on, appuyé son coude sur la couchette pendant qu’il lisait. En signe de protestation Stus a entamé une grève de la faim sèche et est mort une semaine plus tard, selon la version officielle d’un arrêt du cœur. Mais il existe aussi une version selon laquelle il aurait été battu à mort par les gardiens.
Comme vous le comprenez, avec une telle biographie il ne pouvait être question de publications officielles – autant que je sache, aucun des recueils du poète, qui écrivait toujours en ukrainien, n’a été publié en russe dans une édition académique. Cependant j’ai trouvé sur Internet de nombreuses traductions de sa poésie, dont certaines sont apparues encore du vivant de Vasyl Stus. Parmi ceux qui s’en sont occupés figuraient par exemple Alexandrina Krouglenko de Donetsk et la militante des droits humains Elena Sannikova, qui avait elle-même connu l’exil en Sibérie – son recueil de traductions est paru en 1994 dans la série « Les poètes - prisonniers du Goulag », puis un volume de traductions de Marlena Rakhlin a été publié à Kharkiv. Pourtant, pour le large public russophone, il reste encore inconnu, et j’espère que, comme le disait Ostap Bender, le héros du roman Les Douze Chaises, « l’Occident nous aidera », et que le livre de Georges Nivat attirera l’attention sur Vasyl Stus aussi bien en Russie que dans la diaspora.
Dans ce contexte, le titre que Georges Nivat a donné à son travail, Palimpsestes, se révèle particulièrement heureux. Il ne contient pas seulement un écho du recueil du même nom de Vasyl Stus, qui rassemble des poèmes écrits entre 1971 et 1977, mais aussi un profond sens philosophique, car un palimpseste est un manuscrit ancien sur parchemin dont on a gratté ou effacé l’écriture précédente pour pouvoir le réutiliser. Et de même que les technologies modernes permettent de lire les couches inférieures cachées de l’écriture, Georges Nivat ouvre au lecteur d’aujourd’hui un auteur qui est resté « caché » pour lui pendant des décennies. Il est évident que ce livre n’est pas pour l’éminent professeur « l’un de plus », mais l’accomplissement de la mission qu’il s’est lui-même assignée.
Le livre se compose d’une introduction de Georges Nivat, de presque 400 poèmes traduits par lui avec ses commentaires, du « Cahier de camp » de Vasyl Stus, miraculeusement conservé et absolument extraordinaire, qui commence par ces mots : « Ainsi, que le 5 mars, j’arrivai arrivé à la Kolyma » – précisément le 5 mars, jour anniversaire de la mort de Staline ! – ainsi que de plusieurs de ses lettres à ses proches et à ses amis. J’avoue que, en lisant sur la couverture que « Stus incarne la résistance de la langue et de la culture ukrainiennes à l’oppression russe », je m’attendais à quelque chose de nationaliste et de militant. Mais je me trompais. Tous ces divers textes donnent une image très claire d’un homme qui aimait l’Ukraine de toute son âme et qui a sacrifié pour son indépendance et sa prospérité d’abord sa liberté, puis sa vie. Le nationalisme de Stus n’a pourtant rien de commun avec le sens primitif et répugnant que l’on donne si souvent à ce mot.
Se trouvant dans un camp soviétique, sur le territoire russe, et comprenant, je pense, l’impasse de sa situation, Vasyl Stus apprenait l'anglais, traduisait Rilke, réfléchissait à Hermann Hesse, Dostoïevski, Lermontov, Pasternak, Mandelstam et Tsvetaïeva, et écrivait que Maïakovski n’était pas coupable du fait que Staline l’aimait. Plus encore, dans l’un des poèmes qui m’ont le plus impressionnée, le refrain répète : « Je vous pardonne, bourreaux furieux ! » (« Прощаю вас, лихi кати моï »). Une telle démonstration d'indulgence suppose une indiscutable supériorité morale.
La poésie lyrique de Vasyl Stus a été pour moi une surprise aussi inattendue que merveilleuse, qu’il s’agisse de poèmes ouvertement amoureux et érotiques (par exemple le poème « Dis-moi, Modigliani était un idiot ?» (« А скажи - Модiльянi був iдiот? ») ou, si l’on peut dire, de poésie « paysagère » – de nombreux poèmes contiennent de magnifiques descriptions de la nature rude du Nord. Je pense que, grâce à Georges Nivat, le mot russe merzlota, laissé sans traduction, entrera dans le lexique international : ce mot désigne le sol gelé en permanence de la Kolyma, le sol dur comme la pierre, que les prisonniers des camps du Goulag étaient contraints de travailler à la main. Et à coup sûr, pour certains lecteurs, « la merzlota des âmes comprimées » pénétrera jusqu’au cœur – c’est par ces mots que commence l’un des poèmes.
S’adressant à Dieu à plusieurs reprises dans sa poésie, à l’occasion du 1500e anniversaire de Kiev Vasyl Stus réfléchit au christianisme en Ukraine et déclare qu’il ne l’aime pas. Voici ce passage qui me semble important pour comprendre l’histoire et le présent de ce pays : « Je réfléchis au millénaire de la chrétienté en Ukraine. Je crois que la première erreur a été le rite byzantino-moscovite, qui nous a rattachés, nous qui sommes les membres les plus à l’Est de l’Occident, à l’Orient. Notre esprit individualiste occidental, étouffé par le despotisme de l’orthodoxie byzantine, n’a pas pu se libérer de cette dualité de l’esprit, dualité qui, plus tard, a élaboré en nous un complexe d’hypocrisie. Il semble que l’esprit passéiste de l’orthodoxie a pesé comme une roche sur l’esprit encore immature du peuple – et nous a conduits à une sorte de féminisation spirituelle, devenue notre principal attribut. L’esprit russe, lui, a été fertilisé par la discipline de fer tataro-mongole, lui a conféré agressivité et goût des pyramides. L’esprit ukrainien n’a pas su se libérer du poids de cette roche de foi passéiste. C’est peut-être une des raisons de notre tragédie nationale. Je n’aime pas le christianisme. Non !»
Ses généralisations sur l’intelligentsia soviétique sont également très intéressantes, tout comme la question qu’il se pose à lui-même sur l’existence d’une intelligentsia ukrainienne. Il la juge à ce moment-là encore immature, composée « à 95 % de bureaucrates et à 5 % de patriotes », et encore de patriotes « superficiels ». Dans la correspondance conservée apparaît en revanche un mari tendrement aimant, un fils attentionné, un père et un frère. En essayant de persuader son fils d’embrasser la profession de médecin, voici les arguments auxquels il fait appel : « Je me dis : et si Dmytro, déçu par la profession d’électricien, pensait à la médecine. C’est un métier merveilleux, et pour qui est d’étudier la psychologie, c’est l’unique vraie base (c’est par la médecine que Tchekhov a trouvé sa vocation ; Joyce, Proust, Dostoïevski sont devenus grands grâce à la psychologie, etc.). La psychologie, en fait, c’est tout simplement la philosophie pratique. Et, après tout, médecin est une bonne profession. Ni technocrate ni philologue. C’est peut-être la seule occupation absolument inattaquable.»
Et un nœud se forme dans la gorge lorsqu’on lit les dernières lignes d’une lettre adressée par Vasyl Stus à ses amis en 1982 : « Je vous demande de ne pas abandonner ma maman. Stus Olena Iakovna, née en 1900. Son adresse est : 340026, Donetsk, rue Tchouvaska, n° 19. Elle vit avec sa fille, Maria Semenovna (née en 1935, professeur de mathématiques). Maman a surtout besoin d’un appui moral, elle n’a plus de larmes à pleurer pour son fils. Bonnes gens, écrivez-lui, qu’elle ne soit pas seule dans son chagrin. Fortifiez son esprit ! » Comment ne pas se souvenir de la lettre de la mère de Vassili Grossman, écrite avant sa mort dans le ghetto nazi de la ville ukrainienne de Berdytchiv, et entièrement intégrée au roman Vie et destin comme la lettre de la mère du héros Viktor Chtroum ?
… Après avoir lu le livre et en me préparant à écrire à son sujet, j’ai appris qu’en 1989 les cendres de Vassili Stus ont été solennellement transférées en Ukraine et inhumées à Kiev, au cimetière Baïkove, et qu’en 2005 il a reçu à titre posthume le titre de Héros de l’Ukraine. J’ai également appris que dans la nuit du 5 mai 2015 des inconnus ont détruit le bas-relief et la plaque commémorative de Vasyl Stus sur le plus ancien bâtiment de l’Université nationale de Donetsk – le bâtiment de la faculté de philologie où le poète avait étudié de 1954 à 1959. J’en suis sûre : les salauds qui ont fait cela n’avaient pas lu ses poèmes. Et j’en suis sûre aussi : Vasyl Stus n’aurait pas appelé à se venger d’eux en détruisant un monument à Pouchkine.
P.S. Je suis très touchée par l’attention de Georges Nivat, qui m’a envoyé son livre avec une dédicace. Souhaitez-vous avoir votre propre exemplaire ? Venez le 20 mars au Salon du livre de Genève. Georges Nivat y conversera d’abord avec l’écrivain ukrainien Andreï Kourkov sur ce que signifie écrire et traduire en temps de guerre, puis il signera des autographes. Tous les détails ici. D’ailleurs, l’entrée au Salon du livre est gratuite : il suffit de remplir le formulaire.

Yelena Ernst mars 12, 2026