La formule selon laquelle « tout art a été contemporain un jour » est attribuée à Goethe.
Elle m’est revenue à l’esprit lorsque, après avoir visité l’exposition Alberto Giacometti, j’ai décidé de passer également voir celle de Kerry James Marshall, dont je savais seulement qu’il s’agissait d’un artiste américain contemporain. Plus précisément, un artiste afro-américain. Je pense par association, et le fil m’a aussitôt menée à James Baldwin, dont la rencontre a éveillé pour intérêt pour la littérature américaine « noire » dès mes années d’études. De là, au roman Homme invisible, non pas celui de H. G. Wells que tout le monde connaît, mais celui de Ralph Waldo Ellison (1914-1994), auquel ce seul roman, inachevé de surcroît, a valu en 1953 le National Book Award. Ce livre, traduit en français dès sa parution en 1952 et en russe seulement en 2024, m’a été apporté d’Amérique par mon professeur Yassen Zassoursky, grand spécialiste soviétique des États-Unis ; il souhaitait que j’en fasse le sujet de ma thèse et que j’examine comment un écrivain né en 1914 à Oklahoma City en est venu à enseigner la littérature russe au prestigieux Bard College dans l’État de New York. Avec Professeur Zassoursky, j’ai visité pour la première fois, à Dallas, une église méthodiste et j’y ai entendu des gospels noirs en direct, qui ont exercé une influence considérable sur la soul, le R&B et le rock and roll.
Et voilà que, tant d’années plus tard, les souvenirs de ce livre remarquable, qui, par la voix d’un narrateur à la fois invisible et sans nom, embrasse une histoire condensée de l’humanité en quête d’identité, ainsi que celui de ma première rencontre avec une musique fondée sur des textes bibliques, m’ont submergée au Kunsthaus de Zurich.
Il est vite apparu que mes pensées n’avaient rien d’original : le premier texte de salle de l’exposition s’intitule Homme invisible et explique notamment que c’est sous l’influence du roman de Ralph Ellison que Kerry James Marshall, né en 1955 à Birmingham, en Alabama, s’est lancé dans une série de peintures où des figures noires sont représentées sur un fond sombre, ce qui les rend presque invisibles – seuls le blanc des yeux et les dents brillent. Le tableau Homme invisible (1986) est présenté à Zurich, mais ne figurait pas dans la sélection d’images de presse préparée par le musée, et je n'ai pas réussi de prendre une photo de qualité avec mon IPhone.
Le tableau suivant, devant lequel je me suis longtemps attardée, date de 1988 et représente un danseur coiffé d’une sorte de couronne de notes. Il est intitulé If I Had Possession Over Judgment Day. Les amateurs de blues reconnaîtront immédiatement l’incipit de l’une des chansons les plus célèbres de Robert Johnson, enregistrée en 1936 et ensuite reprise par de nombreux artistes, dont Eric Clapton et Led Zeppelin.
Les toiles de Kerry James Marshall, qui comprennent des portraits, des scènes de la vie quotidienne et des peintures d’histoire, frappent avant tout par leurs dimensions, certaines atteignant jusqu’à sept mètres de largeur, et par leur richesse des couleurs. Mais derrière cette apparente légèreté et insouciance, se déploient des récits complexes consacrés aux droits civiques, à l’esclavage transatlantique, aux échanges culturels et, bien sûr, à l’expérience quotidienne des Noirs, chère à l’artiste. Ce n’est pas un hasard si l’exposition s’intitule The Histories, avec une majuscule. Regardez par exemple un détail du tableau Terra incognita (1991), avec la liste des marchandises d’un navire négrier : « or, ivoire, nègres ». C’est l’une des cinq œuvres présentées dans l’exposition qui témoignent de la tentative de Marshall d’aborder l’histoire du Middle Passage, cette traversée périlleuse de l’Atlantique au cours de laquelle de nombreux Africains captifs mouraient avant d’atteindre les marchés d’esclaves des Amériques.

Et comme le tableau Gulf Stream, présenté pour la première fois à la Biennale de Venise en 2003, est chargé de tension ! Le cartel précise que Marshall y revisite une œuvre de l’artiste américain Winslow Homer, également intitulée The Gulf Stream (1899/1906), représentant un marin noir naufragé dont l’embarcation est entourée de requins. Chez Marshall, cependant, la scène est transposée sur les côtes américaines contemporaines : les amis à bord du yacht semblent profiter d’une sortie en mer, mais des nuages d’orage apparaissent déjà à l’horizon, annonçant des temps incertains.
Le portrait de Phillis Wheatley (vers 1753-1784), première autrice d’origine africaine dans les colonies américaines à avoir publié un livre et souvent qualifiée de « mère de la littérature afro-américaine », réalisé par Kerry James Marshall en 2023, est désormais connu même de ceux des Américains qui ne fréquentent pas les musées : en 2025, le United States Postal Service l’a choisi pour la 49e émission de la série Black Heritage (« héritage noir »). « Phillis Wheatley-Peters est morte à l’âge de 31 ans, femme libre de couleur, tournée vers l’avant. L’image que j’ai créée pour ce timbre vise à la commémorer ainsi. C’est ainsi que j’ai choisi d’honorer son héritage », a commenté l’artiste lui-même.
Dans la série The Academy, Marshall transforme la tradition occidentale de l’attachement aux écoles d’art en plaçant des figures noires au centre de ses compositions, à la fois comme créateurs et comme spectateurs. Ces œuvres attirent l’attention par la richesse des nuances de noir, ce qui trouve immédiatement son explication : « Marshall utilise différents pigments noirs pour rendre les carnations, en les superposant ou en les juxtaposant : noir d’ivoire, noir de Mars et noir de carbone, en les mélangeant à d’autres couleurs afin de rendre le noir pleinement chromatique. Comme il l’a dit : “si vous dites noir, vous devez voir le noir”. Bien que ses noirs soient complexes, Marshall cherche rarement à rendre les bruns des carnations réelles. Ses figures sont à la fois des individus et des exemples d’une “blackness” affirmée, réelle et rhétorique ».
Le policier noir représenté par Marshall en 2015, assis avec assurance sur le capot d’une voiture de patrouille, semble sortir tout droit d’un film américain – quiconque a vecu aux États-Unis le reconnaît. Mais le tableau prend un sens bien moins évident si l’on sait que dès la fin des années 1970, Marshall a réalisé un collage pour protester contre les brutalités policières à l’égard des Afro-Américains, avant de soutenir le mouvement Black Lives Matter apparu en 2013, dont les manifestants réclamaient souvent la suppression du financement de la police.
L’exposition, arrivée au Kunsthaus Zürich depuis Londres, y restera jusqu’au 16 août 2026, avant de se rendre à Paris, de sorte que mes lecteurs dans différents pays pourront la voir. Je ne peux que la recommander vivement.
En attendant, vous pourriez écouter un enregistrement remarquable de If I Had Possession Over Judgment Day par Robert Johnson. Je parie que vous aurez envie de battre la mesure !
