Couleurs vives des « hommes invisibles »

10.04.2026
© Kunsthaus Zürich

Le Kunsthaus Zürich présente la première exposition rétrospective en Suisse consacrée à l’artiste américain contemporain Kerry James Marshall, préparée en collaboration avec la Royal Academy of Arts de Londres et le Musée d’Art Moderne de Paris.

La formule selon laquelle « tout art a été contemporain un jour » est attribuée à Goethe.
Elle m’est revenue à l’esprit lorsque, après avoir visité l’exposition Alberto Giacometti, j’ai décidé de passer également voir celle de Kerry James Marshall, dont je savais seulement qu’il s’agissait d’un artiste américain contemporain. Plus précisément, un artiste afro-américain. Je pense par association, et le fil m’a aussitôt menée à James Baldwin, dont la rencontre a éveillé pour intérêt pour la littérature américaine « noire » dès mes années d’études. De là, au roman Homme invisible, non pas celui de H. G. Wells que tout le monde connaît, mais celui de Ralph Waldo Ellison (1914-1994), auquel ce seul roman, inachevé de surcroît, a valu en 1953 le National Book Award. Ce livre, traduit en français dès sa parution en 1952 et en russe seulement en 2024, m’a été apporté d’Amérique par mon professeur Yassen Zassoursky, grand spécialiste soviétique des États-Unis ; il souhaitait que j’en fasse le sujet de ma thèse et que j’examine comment un écrivain né en 1914 à Oklahoma City en est venu à enseigner la littérature russe au prestigieux Bard College dans l’État de New York. Avec Professeur Zassoursky, j’ai visité pour la première fois, à Dallas, une église méthodiste et j’y ai entendu des gospels noirs en direct, qui ont exercé une influence considérable sur la soul, le R&B et le rock and roll.

Et voilà que, tant d’années plus tard, les souvenirs de ce livre remarquable, qui, par la voix d’un narrateur à la fois invisible et sans nom, embrasse une histoire condensée de l’humanité en quête d’identité, ainsi que celui de ma première rencontre avec une musique fondée sur des textes bibliques, m’ont submergée au Kunsthaus de Zurich.

 Ce livre a voyagé avec moi de Moscou à Paris, de Paris à Genève, et ainsi de suite. © N. Sikorsky

Il est vite apparu que mes pensées n’avaient rien d’original : le premier texte de salle de l’exposition s’intitule Homme invisible et explique notamment que c’est sous l’influence du roman de Ralph Ellison que Kerry James Marshall, né en 1955 à Birmingham, en Alabama, s’est lancé dans une série de peintures où des figures noires sont représentées sur un fond sombre, ce qui les rend presque invisibles – seuls le blanc des yeux et les dents brillent. Le tableau Homme invisible (1986) est présenté à Zurich, mais ne figurait pas dans la sélection d’images de presse préparée par le musée, et je n'ai pas réussi de prendre une photo de qualité avec mon IPhone.

Le tableau suivant, devant lequel je me suis longtemps attardée, date de 1988 et représente un danseur coiffé d’une sorte de couronne de notes. Il est intitulé If I Had Possession Over Judgment Day. Les amateurs de blues reconnaîtront immédiatement l’incipit de l’une des chansons les plus célèbres de Robert Johnson, enregistrée en 1936 et ensuite reprise par de nombreux artistes, dont Eric Clapton et Led Zeppelin.

Kerry James Marshall. "f I Had Possession Over Judgment Day", 1988 г. Private collection, Courtesy of Jack Shainman gallery, New York

Les toiles de Kerry James Marshall, qui comprennent des portraits, des scènes de la vie quotidienne et des peintures d’histoire, frappent avant tout par leurs dimensions, certaines atteignant jusqu’à sept mètres de largeur, et par leur richesse des couleurs. Mais derrière cette apparente légèreté et insouciance, se déploient des récits complexes consacrés aux droits civiques, à l’esclavage transatlantique, aux échanges culturels et, bien sûr, à l’expérience quotidienne des Noirs, chère à l’artiste. Ce n’est pas un hasard si l’exposition s’intitule The Histories, avec une majuscule. Regardez par exemple un détail du tableau Terra incognita (1991), avec la liste des marchandises d’un navire négrier : « or, ivoire, nègres ». C’est l’une des cinq œuvres présentées dans l’exposition qui témoignent de la tentative de Marshall d’aborder l’histoire du Middle Passage, cette traversée périlleuse de l’Atlantique au cours de laquelle de nombreux Africains captifs mouraient avant d’atteindre les marchés d’esclaves des Amériques.

Kerry James Marshall. Terra incognita, 1991 et un fragment. Private collection

Et comme le tableau Gulf Stream, présenté pour la première fois à la Biennale de Venise en 2003, est chargé de tension ! Le cartel précise que Marshall y revisite une œuvre de l’artiste américain Winslow Homer, également intitulée The Gulf Stream (1899/1906), représentant un marin noir naufragé dont l’embarcation est entourée de requins. Chez Marshall, cependant, la scène est transposée sur les côtes américaines contemporaines : les amis à bord du yacht semblent profiter d’une sortie en mer, mais des nuages d’orage apparaissent déjà à l’horizon, annonçant des temps incertains.

Kerry James Marshall. Gulf Stream, 2003. Сollection Walker Art Center, Minneapolis, MN.T. B. Walker Acquisition Fund, 2004 © Kerry James Marshall, Courtesy the artist and David Zwirner, London.

Le portrait de Phillis Wheatley (vers 1753-1784), première autrice d’origine africaine dans les colonies américaines à avoir publié un livre et souvent qualifiée de « mère de la littérature afro-américaine », réalisé par Kerry James Marshall en 2023, est désormais connu même de ceux des Américains qui ne fréquentent pas les musées : en 2025, le United States Postal Service l’a choisi pour la 49e émission de la série Black Heritage (« héritage noir »). « Phillis Wheatley-Peters est morte à l’âge de 31 ans, femme libre de couleur, tournée vers l’avant. L’image que j’ai créée pour ce timbre vise à la commémorer ainsi. C’est ainsi que j’ai choisi d’honorer son héritage », a commenté l’artiste lui-même.

Kerry James Marshall. Phillis Wheatley-Peters (1753-1784), 2023. Courtesy the artist and David Zwirner, London

Dans la série The Academy, Marshall transforme la tradition occidentale de l’attachement aux écoles d’art en plaçant des figures noires au centre de ses compositions, à la fois comme créateurs et comme spectateurs. Ces œuvres attirent l’attention par la richesse des nuances de noir, ce qui trouve immédiatement son explication : « Marshall utilise différents pigments noirs pour rendre les carnations, en les superposant ou en les juxtaposant : noir d’ivoire, noir de Mars et noir de carbone, en les mélangeant à d’autres couleurs afin de rendre le noir pleinement chromatique. Comme il l’a dit : “si vous dites noir, vous devez voir le noir”. Bien que ses noirs soient complexes, Marshall cherche rarement à rendre les bruns des carnations réelles. Ses figures sont à la fois des individus et des exemples d’une “blackness” affirmée, réelle et rhétorique ».

Kerry James Marshall. Untitled (Policeman), 2015 © Kerry James Marshall. Photo: © 2026. Digitalimage, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

Le policier noir représenté par Marshall en 2015, assis avec assurance sur le capot d’une voiture de patrouille, semble sortir tout droit d’un film américain – quiconque a vecu aux États-Unis le reconnaît. Mais le tableau prend un sens bien moins évident si l’on sait que dès la fin des années 1970, Marshall a réalisé un collage pour protester contre les brutalités policières à l’égard des Afro-Américains, avant de soutenir le mouvement Black Lives Matter apparu en 2013, dont les manifestants réclamaient souvent la suppression du financement de la police.

Kerry James Marshall. Сувенир II, 1997 Addison Gallery of American Art, Phillips Academy, Andover, Massachusets. Purchased as the gift of the Addison Advisory Council in honor of John ("Jack") M. Reynolds's directorship of the Addison Gallery of American Art (1989–1998)
Je ne doute pas que même un visiteur peu intéressé d’ordinaire par les questions afro-américaines s’arrêtera devant les œuvres créées en 1997-1998 pour l’exposition Mementos à la Renaissance Society de Chicago. Nous voyons des intérieurs de maisons de la classe moyenne, dont les murs sont ornés de portraits du président américain assassiné John F. Kennedy et du docteur Martin Luther King. Leur disposition évoque la proximité avec des icônes représentant des martyrs et, comme le soulignent à juste titre les commissaires de l’exposition, rappelle la décennie tumultueuse des années 1960, marquée par un optimisme déçu et des bouleversements politiques.

L’exposition, arrivée au Kunsthaus Zürich depuis Londres, y restera jusqu’au 16 août 2026, avant de se rendre à Paris, de sorte que mes lecteurs dans différents pays pourront la voir. Je ne peux que la recommander vivement.

En attendant, vous pourriez écouter un enregistrement remarquable de If I Had Possession Over Judgment Day par Robert Johnson. Je parie que vous aurez envie de battre la mesure !

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe (plus de 35 ans en Europe, passés 25 ans en Suisse) au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel – ceci au niveau international. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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