À Genève, il existe des lieux qu’il est très difficile de décrire – mieux vaut les voir une fois. Parmi eux, le Pavillon SICLI, présenté sur son site comme suit : « Conçue et réalisée par l’architecte Constantin Hilberer et l’ingénieur Heinz Isler entre 1966 et 1970, l’ancienne usine SICLI – aujourd’hui Pavillon SICLI – est reconnue parmi les bâtiments d’intérêt du XXe siècle à Genève et en Suisse. Objet phare du quartier industriel de la Praille-Acacias, le bâtiment a été construit pour abriter l’administration, la logistique et la production de la société SICLI SA (Secours Immédiat Contre L’Incendie), spécialisée dans la fabrication et la distribution de matériel de lutte contre le feu. Il se compose de deux volumes de tailles différentes réunis sous une seule coque asymétrique appuyée en sept points. D’une extrême finesse, ce voile en béton précontraint aux formes libres fait du bâtiment genevois l’une des réalisations les plus originales et les plus sophistiquées du célèbre ingénieur suisse ».
Mais comment expliquer simplement cette coque asymétrique et les sept points sur lesquels elle repose ? Ce qui rassure, c’est qu’elle y reposera, semble-t-il, éternellement : en 2011, l’entreprise Sicli a déménagé, l’État de Genève a acquis le bâtiment pour y créer un centre culturel dédié à l’architecture, à l’urbanisme et au design, et en 2012 il a été inscrit à l’inventaire cantonal des monuments historiques et se trouve depuis protégé de la démolition.
Je suis passée devant ce bâtiment un nombre incalculable de fois sans jamais me demander ce qu’il y avait à l’intérieur. Mais récemment, en repassant à proximité, j’ai remarqué une nouvelle banderole sur le fronton : « Pavillon Simone Weil ». J’ai tout de suite pensé à cette Simone Veil qui a connu Drancy, Auschwitz et Bergen-Belsen et qui est devenue une grande figure politique de la France et de l’Europe, et je me suis même étonnée de voir à quel point cette banderole correspondait peu à son image toujours stricte et élégante. Mais j’ai décidé d’entrer.
Je l’avoue, je me suis arrêtée sur le seuil, tant ce que je voyais m’a frappée. Dans cet immense espace qui ressemblait davantage à un hangar qu’à un lieu d’exposition, à droite de l’entrée se déroulait un entraînement de boxe, tandis qu’à gauche des gens se pressaient autour d’une table couverte de livres – sur les couvertures de nombreuses éditions figurait un seul et même nom : Simone Weil. Voilà donc l’explication ! Non pas Veil, mais Weil, c’est-à-dire une Simone tout autre, dont je n’avais jamais entendu parler, bien que son « accent russe » est, comme je l’ai découvert, bien réel. Et ce visage, reproduit en très grand format, me regardait depuis tous les murs et des panneaux spécialement installés : un visage typique d’intellectuelle du début du XXe siècle, cheveux courts, lunettes, regard intelligent, sourire sincère…
C’est ainsi que l’artiste suisse Thomas Hirschhorn, connu pour ses créations collectives et interactives – on se souvient de la sculpture géante de l’écrivain Robert Walser installée à Bienne en 2019 – a choisi de rendre hommage à Simone Weil, qui l’a attiré par sa « radicalité et sa singularité », ainsi que par sa théorie de l’attention et sa réflexion sur la grâce.
À côté de la « carte de la vie de Simone Weil » dessinée par Thomas Hirschhorn, figure une explication de son projet par l’auteur lui-même, qu’il est utile de lire pour tout visiteur. En voici le texte : « Stupide que j’étais, j’ai toujours refusé de lire Simone Weil à cause de la religion, du christianisme et du catholicisme. Ce n’est que maintenant que j’ai compris : elle est souveraine, elle est libre, elle est extraordinaire, elle est fière. Elle a tout sacrifié pour la pureté de l’Amour, de la Vérité, du Travail. J’aime son extrémisme, sa folie, son anorexie, sa radicalité absolue et sa singularité. Elle est un exemple pour tout artiste. Elle n’a pas eu peur de prendre au sérieux l’idée d’aimer l’autre et d’en payer elle-même le prix. Elle n’a pas trahi l’Art, elle n’a pas menti. Quel destin émouvant. »
Après avoir parcouru toute l’installation – c’est sans doute ainsi qu’il faut désigner la forme artistique proposée par Thomas Hirschhorn – et avoir observé aussi bien de jeunes personnes assises devant des écrans d’ordinateur que d’autres, moins jeunes, installées sur des canapés recouverts, pour une raison obscure, de plastique, je suis rentrée chez moi et me suis immédiatement mise à chercher des informations sur internet.
Les pages Wikipédia consacrées à Simone Weil, penseuse religieuse et philosophe française, existent en 65 (!) langues. Elles varient en longueur, mais, dans sa forme la plus concise, le parcours de vie, court – seulement 34 ans –, de cette femme incontestablement hors du commun peut être résumé ainsi.
Elle naît en 1909 à Paris dans une famille de juifs agnostiques ; son père, Bernard Weil, chirurgien militaire, est originaire d’Alsace, et sa mère, Saloméa Reinherz, est née à Rostov-sur-le-Don et a été élevée en Belgique. Selon ses propres mots, Simone n’a reçu aucune éducation religieuse : « J’ai été élevée par mes parents et par mon frère dans un agnosticisme complet ». En revanche, elle a manifestement reçu beaucoup d’amour et d’attention, ce qui a marqué toute sa vie, et d’abord ses succès scolaires : entrée en octobre 1917 au lycée de jeunes filles de Laval, elle termine l’année scolaire avec un prix d’excellence. En 1928, à l’âge de 19 ans, elle est reçue sixième sur 218 au concours d’entrée de l’École normale supérieure, rue d’Ulm. C’est à l’École normale supérieure que Simone, avec ses camarades, s’engage dans des actions politiques – pétitions, collectes pour les fonds de grève des syndicats et pour les caisses de chômage – et, à l’issue de ses études, elle enseigne la philosophie dans différents établissements en France.
Je ne sais pas si le fait qu’elle ait commencé sa formation au moment même où se déroulait en Russie la révolution d’Octobre a joué un rôle dans sa vie, mais je suis convaincue que cet événement était largement discuté dans la famille Weil, si bien qu’en 1919 déjà, à l’âge de dix ans, la jeune fille se déclare bolchevique, sans doute sans en mesurer pleinement le sens. Une coïncidence attire l’attention : cette même année 1919 paraît à New York le livre du journaliste américain John Reed, qui a fixé pour toujours l’image de la révolution comme « Dix jours qui ébranlèrent le monde », ce qui a beaucoup plu à Lénine.
Malgré cette déclaration d’enfance et l’intérêt actif qu’elle manifeste par la suite pour le marxisme, le trotskisme et l’anarchisme, intérêt caractéristique des jeunes gens instruits de sa génération, Simone Weil n’adhère jamais au parti communiste ; en revanche, après avoir étudié de près les œuvres de Karl Marx, elle comprend rapidement à quel point sa théorie diverge de la pratique en URSS. Il est possible que sa participation au Cercle des communistes démocratiques de Boris Souvarine – né à Kiev sous le nom de Lifschitz, cofondateur du Parti communiste français, qui s’est choisi un pseudonyme d’après un révolutionnaire russe du roman Germinal de Zola – ait contribué à nourrir ces réflexions.
Avant de devenir théoricienne, Simone Weil est une praticienne très active. En 1932, elle se rend en Allemagne pour aider des militants marxistes dans la lutte antifasciste ; après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, elle accueille des émigrés de gauche allemands fuyant le régime hitlérien et aide Léon Trotski, alors déjà déclaré ennemi de la révolution en Russie, à organiser des réunions clandestines dans l’appartement de son père. Au milieu des années 1930, elle travaille dans des usines automobiles pour mieux comprendre les aspirations du prolétariat, et en 1936 on peut la trouver en Espagne – munie d’une carte de journaliste, dans un détachement anarchiste combattant du côté des républicains. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Simone Weil vit dans un monastère dominicain à Marseille et participe à la Résistance ; en 1942, elle se réfugie en Angleterre, où elle rejoint la France libre de Charles de Gaulle et prépare des émissions de radio pour celle-ci, sans en partager toutes les convictions. C’est également à cette époque que, par solidarité avec les victimes du nazisme, elle limite sa consommation de nourriture au niveau des rations des camps de concentration hitlériens, ce qui conduit à sa mort prématurée par insuffisance cardiaque aggravée par la tuberculose.
On note que, à la fin des années 1930, Simone Weil adopte le christianisme, qu’elle qualifie elle-même de non confessionnel, bien que l’on sache que ses convictions ont également été influencées par les traditions mystiques juives et grecques anciennes, ainsi que par l’hindouisme et le bouddhisme – peut-être en raison de la question commune de la souffrance, et en particulier de la souffrance des innocents. C’est ainsi que j’explique que la première traduction de l’un de ses textes, La Pesanteur et la Grâce, paraît en russe en 1972 non pas n’importe où, mais dans le Le Messager: périodique de l'Action Chrétienne des Étudiants Russes, publié à Paris depuis 1925. En URSS, ses œuvres ne sont pas publiées ; la première publication est celle de L’Iliade, ou le poème de la force dans la revue « Novy Mir » en 1990, avec une introduction de Sergueï Averintsev, célèbre philologue et historien, devenu la même année président de la Société biblique russe, et une postface d’Alexandre Soukonik, qui avait émigré en Occident dès 1974 et consacré une grande partie de son œuvre à la question de la dualité de la pensée culturelle russe, menant inévitablement à des tragédies. Un tel accompagnement donne à penser que, même à la fin de la « période Gorbatchev », les textes de Simone Weil étaient encore abordés avec prudence ; ils ont toutefois suscité un réel intérêt – depuis, d’autres de ses écrits ont été publiés, et les Éditions Ivan Limbach à Saint-Pétersbourg ont fait paraître ses Cahiers en trois volumes.

Je le reconnais volontiers : je n’ai encore lu aucun de ses livres, pour la plupart publiés après sa mort, et je m’apprête seulement à le faire, sans être certaine d’adhérer à toutes ses idées. Je commencerai sans doute par les Réflexions sur la guerre, un article de Simone Weil paru en novembre 1933 dans le numéro 10 de la revue La Critique sociale, dirigée par Boris Souvarine; il est aujourd'hui disponible en français en ligne. Voici la première phrase : « La situation actuelle et l’état d’esprit qu’elle suscite ramènent une fois de plus à l’ordre du jour le problème de la guerre. On vit présentement dans l’attente perpétuelle d’une guerre ; le danger est peut-être imaginaire, mais le sentiment du danger existe, et en constitue un facteur non négligeable. »
Une autre phrase de Simone Weil a également trouvé un écho dans mon cœur. Elle accueille les visiteurs du Pavillon SICLI jusqu’au 16 juin et se formule ainsi : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ». C’est si bien dit, n’est-ce pas ? Je vous remercie donc de l’attention que vous portez à mes textes, chers lecteurs.
P.S. Il y a quelques jours, et après la rédaction de ce texte, j'ai appris que des dérapages ont eu lieu dans le cadre de l'œuvre de Thomas Hirschhorn au Pavillon Sicli à Genève. Selon le journal Le Temps, ils seraient dus à l’alcool distribué gratuitement sur le site. L'artiste reconnaît une erreur, mais pointe aussi du doigt la question de la précarité au sein de la population genevoise, rendue plus visible avec ce projet. Encore une triste fin d’intentions que ne je ne doute pas bonnes.
