L’artiste britannique Monster Chetwynd a installé dans la cour du plus grand musée d’art de Suisse une sculpture gigantesque que l’on peut non seulement toucher, mais aussi explorer de l’intérieur, en y pénétrant et en y grimpant.
Quel parent appellerait sa fille Monster ? Aucun, bien sûr. L’artiste britannique Monster Chetwynd, qui vit à Zurich depuis quelques années, s’appelait Alalia à sa naissance, en 1973. Puis, pour des raisons qui nous échappent, elle est devenue Spartacus Chetwynd, ensuite Marvin Gaye Chetwynd, avant de se transformer en Monster en 2018 et de l’annoncer sur les réseaux sociaux. Va donc pour Monster. Après tout, pourvu que la personne soit sympathique, peu importe le nom qu’elle se donne.
Si ce nom ne vous dit rien, vous vous souvenez peut-être de l’installation de Noël qui ornait la façade de la Tate Britain, à Londres, en 2019 : deux limaces géantes illuminées par des guirlandes scintillantes de LED bleues et blanches à faible consommation d’énergie. Il faut un réel talent pour transformer des créatures qui n’inspirent généralement que du dégoût en objets de contemplation et d’admiration !
À la fin du mois de mars de cette année, une surprise attendait également les clients du luxueux centre commercial Pacific Place, à Hong Kong. Monster Chetwynd y avait fait « atterrir » trois énormes insectes lumineux dans l’atrium central. Elle ne fait pas dans la demi-mesure ! Ils étaient posés sur un sol en vinyle aux motifs aquatiques, orné d’images de danseurs et d’esquisses de feuilles de nénuphars. Sa création la plus récente, Lanternfly Ballet (2025), constituait l’unique projet hors les murs du secteur Encounters d’Art Basel Hong Kong, consacré aux œuvres monumentales.
Après les limaces et les insectes, car l’artiste semble décidément avoir un faible pour les insectes et les mollusques, le tour des personnages humains était venu. Enfin, presque humains. La première commande passée à Monster Chetwynd par un musée de la ville où elle réside aujourd’hui était destinée au Jardin de l’Art du Kunsthaus Zürich, conçu par David Chipperfield (lisez notre article d’archives consacré à ce projet). Elle a pris la forme, une fois encore, d’une tête gigantesque et assez inquiétante. Pour tout spectateur nourri de culture russe, elle évoquera aussitôt la Tête parlante de Rouslan et Ludmila. Pourtant, ce n’est pas dans l’imagination d’Alexandre Pouchkine que l’artiste a puisé son inspiration, mais parmi les habitants du Parc des Monstres, également appelé Bois sacré (Parco dei Mostri, Sacro Bosco), un étrange jardin aménagé au XVIe siècle par le prince Orsini à la villa delle Meraviglie, dans la petite ville italienne de Bomarzo. À cela s’ajoutent l
Chaque visiteur du Jardin de l’Art verra sans doute quelque chose de différent dans cette étrange tête. Selon les responsables du musée, « Chetwynd y associe références historiques et culture pop, énergie performative et stratégie féministe. Haute de plus de huit mètres, cette tête géante n’est ni un monument ni un lieu de mémoire, mais un lieu de réflexion : un espace où vivre, jouer et interroger les notions d’échelle ». Après tout, on peut aussi voir les choses ainsi.
Plus sérieusement, c’est bien le concept de « folie », associé aux petites constructions décoratives typiques des jardins anglais, tous ces temples, tours, ruines artificielles et grottes édifiés sans la moindre utilité pratique, dans le seul but de susciter l’étonnement, qui occupe une place centrale dans cette œuvre. N’oublions pas que Chetwynd est britannique ! Elle a repris cette tradition ancienne pour la métamorphoser en sculpture contemporaine.
À première vue, la sculpture de Chetwynd obéit au même principe « insensé » : dépourvue d’utilité fonctionnelle au sens classique du terme, elle tire sa signification de sa présence, de sa forme et du mystère qui l’entoure. Mais surtout, cette tête géante est interactive : on peut y pénétrer, y « vivre » et l’explorer de l’intérieur. L’artiste ne cache pas qu’elle incarne ses propres fantasmes. « J’ai toujours voulu créer une grande tête et vivre à l’intérieur. Je ne sais pas pourquoi, dit-elle. Je crois que j’ai tout simplement un penchant naturel pour les grandes têtes, les têtes colossales. » Dès ses études d’anthropologie, elle a commencé à s’intéresser aux sculptures gigantesques et aux monuments fragmentaires de l’Antiquité. Pour réaliser son projet au Kunsthaus, elle a travaillé avec des architectes et des ingénieurs, notamment avec Contouro, une start-up issue de l’ETH Zurich et liée à la chaire Digital Building Technologies.
Une autre source d’inspiration importante pour Monster Chetwynd a été Zardoz, le film britannique de science-fiction dystopique réalisé par John Boorman en 1974, qui invitait les spectateurs à se projeter en 2293. Notons que le titre Zardoz est formé à partir de celui du livre de L. Frank Baum, The Wonderful Wizard of Oz, Le Magicien d’Oz, connu en Russie sous le titre Le Magicien de la Cité d’Émeraude. Dans cette dystopie surréaliste, une tête de pierre traverse en volant un monde morcelé. Mais pour Chetwynd, cette référence visuelle recèle également un potentiel subversif : « J’y vois une manière de saper les représentations patriarcales du pouvoir, précisément en les transposant dans le grotesque. »
À ses yeux, l’effet féministe consiste à modifier les codes de la monumentalité : la tête menaçante devient un espace accessible et ludique, propice à l’expérimentation. À l’intérieur, une gigantesque structure à escalader invite enfants et adultes à l’explorer physiquement, à la fois comme une sculpture, un terrain de jeu et un objet de réflexion. Chetwynd crée ainsi un espace qui permet une approche sensorielle de l’art tout en incitant à réfléchir et à prendre son temps. Après tout, une tête, c’est bien fait pour penser !
Et puisque l’on peut y grimper et y réfléchir tout à fait gratuitement, ne manquez pas de profiter de ces deux possibilités lors de votre prochain passage à Zurich !
