Pavel Kouchner : « Vendre son âme ou mourir »

27.07.2026
Photo © N. Sikorsky

Il y a deux ans, j’étais la première, en Suisse, à raconter le destin du pianiste russe Pavel Kouchner. Aujourd’hui, à l’occasion du deuxième anniversaire de sa mort, j’aimerais revenir sur son histoire et y ajouter quelques éléments.

Pavel Kouchner est mort le 27 juillet 2024 au centre de détention provisoire de Birobidjan, à moins de deux mois de son quarantième anniversaire. Il était né en septembre, sous le signe de la Vierge. Si l’on en croit les astrologues, les personnes nées sous ce signe se distinguent par leur esprit analytique, leur sens pratique, leur attention aux détails, leur goût de l’ordre et leur quête de perfection. À mes yeux, Pavel ne correspondait pas toujours à ce portrait — pour ce qui est du sens pratique, par exemple. En revanche, il allait souvent bien au-delà des limites qu'impose précisément ce même sens pratique.

Pavel Kouchner est né le 19 septembre 1984 à Tambov, une ville d’environ 300 000 habitants — modeste à l’échelle de la Russie. Issu d’une famille de musiciens, il commence très tôt l’apprentissage du piano dans l’une des écoles de musique de la ville. Après des études au Collège de musique Sergueï-Rachmaninov, à Tambov, il est admis au Conservatoire de Moscou, l’établissement d’enseignement musical le plus prestigieux de Russie, dont le diplôme ouvre généralement la voie à une brillante carrière.

Ayant obtenu ce diplôme en 2007, Pavel choisit pourtant, au lieu de faire carrière, de retourner dans la Russie des provinces pour y enseigner la musique et l'interpréter. Il travaille successivement à Iekaterinbourg, Koursk et Kourgan, mais, comme on l’apprend plus tard, ses relations avec les directions successives ne se passent jamais bien. Ses amis l’expliquent par son intransigeance, une qualité qui favorise rarement une ascension professionnelle.

C’est ainsi que, tout à fait par hasard, et non par quelque conviction idéologique que ce soit, il se retrouve à Birobidjan, capitale administrative de la Région autonome juive de Russie. La ville compte moins de 80 000 habitants, dont les Juifs représentent moins de deux pour cent. (Si vous souhaitez en savoir davantage, je vous recommande L’Inconnue de Birobidjan de Marek Halter.)

Là, Pavel semble enfin avoir trouvé sa place. Dans une ville de province, un soliste de la Philharmonie diplômé du Conservatoire de Moscou, qui anime en outre une série d’émissions intitulée Les Mazurkas du mercredi, consacrée à une analyse détaillée de toutes les mazurkas de Chopin, est quelqu'un qui compte.

Bien avant de s’installer sur les rives de l’Amour, Pavel crée, dès 2011, une chaîne YouTube. Sans grand succès : en treize ans, elle ne rassemble que cinq abonnés. Cinq. Puis, après avoir catégoriquement rejeté la guerre contre l’Ukraine, il publie, à partir de novembre 2022, quatre vidéos dans lesquelles il critique la politique des autorités russes, les lois qu’elles font adopter ainsi que l’agression contre l’Ukraine. Son auditoire de cinq personnes suffit aux autorités pour y voir une menace contre la sécurité nationale.

En mai 2024, Pavel Kouchner est arrêté pour « appels publics à des activités terroristes ». Maigre, pâle, avec ses lunettes, il entame une grève de la faim dès le jour de son arrestation. Il avait déjà eu recours à cette forme de protestation auparavant : au début de l’année 2024, il avait tenu cent jours. Cette fois, pourtant, il va plus loin et choisit une grève de la faim « sèche », refusant non seulement toute nourriture, mais aussi toute eau. Selon les médecins, une telle grève peut durer entre huit et dix jours.

La sienne en dure cinq. Et il meurt.

Pavel Kushnir en 2015. Wikipedia

Au moment de sa mort, la page que Wikipédia lui consacrait en russe ne comptait que quelques courts paragraphes. Depuis, elle s’est considérablement enrichie.

On y trouve désormais des informations sur son œuvre littéraire. On apprend notamment que son roman antimilitariste Russkaïa narezka (« Découpages russes »), publié une première fois en Allemagne en 2014 puis réédité dix ans plus tard, est construit selon la technique du cut-up, à partir de ses propres journaux, du Journal d’Anne Frank, du Faust de Goethe et de quatorze romans consacrés à la Seconde Guerre mondiale.

La page mentionne également les réactions de responsables politiques européens et de musiciens qui n'avaient jamais entendu parler de lui de son vivant et qui ont ensuite salué son talent. Elle indique aussi qu’en décembre 2024, des artistes russes et étrangers ont créé en Israël le Fonds international et la Bourse Pavel Kouchner, sous le patronage de Martha Argerich et d’Evgueni Kissine. Dès l’année universitaire 2025-2026, treize jeunes musiciens originaires d’Arménie, du Bélarus, de Russie et d’Ukraine ont été retenus comme boursiers, parmi lesquels une étudiante de la Haute école de musique de Lucerne.

Enfin, le 13 décembre 2025, est sorti le documentaire Kouchner de Sergueï Erjenkov, un film de quatre-vingt-dix minutes construit à partir des journaux de Pavel Kouchner. Ce film apporte une réponse à la question que je posais il y a deux ans : la Russie verrait-elle un jour naître son propre Roman Polanski, capable de raconter l’histoire de ce pianiste, lui aussi ?

La réponse est oui.

Par un véritable miracle, le Journal de Birobidjan a lui aussi survécu. Avant son arrestation, Pavel avait réussi à envoyer son cahier à son amie, la pianiste Olga Chkrygounova, installée à Berlin. L’ouvrage est paru l’année dernière aux éditions Meduza, sous la direction de Dmitri Voltchek.

Pavel Kouchner a tenu ce journal pendant trois mois. La première entrée est datée du 22 septembre 2022, au lendemain de l’annonce de la « mobilisation partielle » en Russie ; la dernière, du 25 décembre. Un détail touchant : le livre contient la reproduction d’une page du manuscrit, glissée entre ses pages. J’ai lu ce journal récemment. C’est lui qui m’a donné envie de vous reparler aujourd’hui de Pavel Kouchner.

Comme vous le savez, je cherche presque toujours un accent russe dans les lieux ou les histoires que je découvre. Cette fois, à ma grande surprise, j’y ai trouvé un accent suisse, et même plusieurs.

J’ai ainsi découvert que la véritable figure d'inspiration de Pavel Kouchner était l’actrice américaine Jean Seberg, devenue célèbre grâce au rôle de Patricia dans À bout de souffle de « notre » Jean-Luc Godard, avant de mourir à Paris en 1979 dans des circonstances qui, aujourd’hui encore, restent inexpliquées et n’excluent pas une implication du FBI.

J’ai également appris que, contrairement à des nombreux francophones, il connaissait bien l’œuvre de Simone Weil, à laquelle Genève consacrait récemment une exposition. https://rusaccent.ch/fr/blogpost/que-savez-vous-de-simone-weil

Sans parler du fait que la construction de Birobidjan, sur le tracé du Transsibérien, était supervisée à la fin des années 1920 par l’architecte suisse et directeur du Bauhaus Hannes Meyer. Voici comment Pavel Kouchner décrit la ville dans une lettre adressée à Olga Chkrygounova. J'en reproduis le texte en respectant scrupuleusement la ponctuation de l'auteur : « je veux t’envoyer un plan de Birobidjan. la ville a été construite presque entièrement à partir de rien comme un projet unique, un peu comme Saint-Pétersbourg, mais pour les juifs des shtetls ; ce n’est donc pas le signe d’une capitale froide, mais celui d’un village chaleureux. en plus, le projet était l’œuvre d’un architecte suisse, communiste convaincu, qui avait quitté la Suisse pour l’URSS, si bien que l’esprit de l’idéalisme et du панкобрь est impossible à extirper de cette ville. » [Панкобрь est un néologisme forgé par Pavel Kouchner lui-même. Ce mot-valise associe le préfixe « pan- », au sens d'« universel », à une allusion à la Révolution d'Octobre 1917 – N.S.]

Le journal est déroutant, il ressemble à aucun autre. Les dates n'y sont pas toujours indiquées, la chronologie s'y trouve parfois bouleversée, voire complètement inversée. Personnellement, l'abondance des grossièretés me heurte, et je ne souscrirais pas non plus à certains propos particulièrement radicaux ; la ponctuation y est étrange, lorsqu'elle existe, tout comme le style. Mais tout cela reste secondaire. Au fond, ce journal est la confession d'un homme à l'agonie.

Oui, le lecteur assiste à l'agonie de Pavel Kouchner : celle d'un homme pleinement conscient de son impuissance et pourtant résolu à aller jusqu'au bout. Une agonie, parce que, pendant ces trois mois, chaque jour il s'attend à recevoir son ordre de mobilisation. Chaque journée passée en liberté lui paraît donc unique : « aujourd'hui je suis encore libre, aujourd'hui on ne m'a toujours pas remis d'ordre de mobilisation ».

Nous découvrons combien il a peur de sortir dans la rue pour inscrire des slogans contre la guerre sur les poteaux : « la peur ce n'est pas encore la fin ; on peut avoir très peur et agir quand même ». Nous rencontrons d'autres courageux solitaires, lisons comment les autorités les persécutent et découvrons, aussitôt après, l’incompréhension de Pavel devant ceux qui restent passifs : « à 17 h la place était vide : personne. les flics passaient en voiture, le vide obéissant. »

Nous apprenons son profond désaccord avec sa mère qui, après son décès, refuse qu'une expertise indépendante soit menée afin d'en établir la cause.

Son immense solitude : « je vais très mal, je vais vraiment très mal ». Sa compréhension de l'absurdité d'une guerre qui a divisé chacun entre les siens et les autres. De ses réflexions inévitables sur le rôle de l'intelligentsia russe, qui le conduisent à cette conclusion : « La véritable vocation de l'intelligentsia russe est de survivre. » Et de la Russie elle-même : « des gens ont été chassés du pays, et ceux qui sont restés en Russie ont perdu le désir d'enflammer les cœurs par le Verbe » et : « nous essayons tous de survivre et nous sombrons dans la faillite morale. »

Enfin, de sa profonde déception à l'égard de ses compatriotes : « le discours d'un "agent de l'étranger" est vu moins de dix fois ; les tracts, les affiches non plus n'intéressent personne ».

Et bien d'autres choses encore.

La politique et la philosophie alternent avec des réflexions sur la musique : les Suites anglaises et les Variations Goldberg de Bach, Vers la flamme de Scriabine, les mazurkas de Chopin dont il parlait dans ses émissions, la Marche funèbre, Prokofiev, le Troisième Concerto pour piano de Rachmaninov, Sergueï Taneïev, Charles Ives...

Et cette observation : « dans la musique classique il existe un motif descendant qui signifie : la rencontre avec Dieu ».

Qu'un musicien professionnel réfléchisse à la musique n'a, après tout, rien d'étonnant. Ce qui frappe tout autant, en revanche, c'est l'étendue de sa culture littéraire. Dans ces pages se côtoient Allen Ginsberg et Pouchkine, Vladimir Vyssotski et Orwell, Emmanouïl Kazakevitch et Kurt Vonnegut, Iouri Dombrovski et Frank Herbert...

Et puis il y a le cinéma, son autre grande passion. Pavel rêvait de faire renaître un ciné-club dans sa ville natale de Tambov, sans jamais y parvenir. Les notes de Dmitri Voltchek nous apprennent toutefois que le premier film inscrit à son programme aurait été La Passion selon Andreï, titre initial d'Andreï Roublev d'Andreï Tarkovski.

... Comment un homme aussi cultivé, honnête et profondément sensible a-t-il pu, au XXIᵉ siècle, devenir à ce point dangereux pour son propre pays qu'il en est mort de faim en prison ?

Et fallait-il vraiment mourir pour être enfin vu et entendu ?

En méditant cette question, qui n'a rien de rhétorique, écoutez les Préludes de Rachmaninov interprétés par Pavel Kouchner.

Le Journal de Birobidjan n'est, pour l'instant, disponible qu'en russe. J'espère que ce n'est qu'une question de temps.

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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky a grandi à Moscou où elle a obtenu un master de journalisme et un doctorat en histoire à l’Université d’État de Moscou. Après 13 ans passés au sein de l’Unesco, à Paris puis à Genève, et avoir exercé les fonctions de directrice de la communication à la Croix-Verte internationale fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle développe NashaGazeta.ch, premier quotidien russophone en ligne, lancé en 2007.

En 2022, elle s’est trouvée parmi celles et ceux qui, selon la rédaction du Temps, ont « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », figurant donc parmi les faiseurs d’opinion et leaders économiques, politiques, scientifiques et culturels : le Forum des 100.

Après 18 ans en charge de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de revenir à ses sources et de se concentrer sur ce qui la passionne vraiment : la culture dans toute sa diversité. Cette décision a pris la forme de ce blog culturel trilingue (russe, anglais, français) né au cœur de l’Europe – en Suisse, donc, son pays d’adoption, le pays qui se distingue par son multiculturalisme et son multilinguisme.

Nadia Sikorsky ne se présente pas comme une "voix russe", mais comme une voix d’Européenne d'origine russe au bénéfice de plus de 30 ans d’expérience professionnelle dans le monde culturel. Elle se positionne comme médiatrice culturelle entre les traditions russes et européennes ; le titre de sa chronique, "L'accent russe", capture cette essence – l’accent n’étant pas une barrière linguistique, ni un positionnement politique mais une empreinte culturelle distinctive dans le contexte européen.

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