Evgeny Kissin et Sir András Schiff à nouveau réunis

13.10.2026
Evgeny Kissin et Sir András Schiff. Photo © N. Sikorsky & AI

Le 28 octobre, deux pianistes d’exception se produiront en duo à Genève dans le cadre de la série « Les Grands Interprètes » de l’agence Caecilia. Au fil d’œuvres bien connues se révèlent des liens inattendus, musicaux, littéraires et historiques.

Il y a quatre ans, Evgeny Kissin et Sir András Schiff s’étaient déjà produits ensemble au Victoria Hall, dans des œuvres de Mozart, Schumann, Smetana et Dvořák. Le prochain concert reprendra presque intégralement ce programme, avec un seul ajout, mais de taille : les Bilder aus Osten (Images d’Orient) de Schumann. Évidemment, lorsque deux musiciens de cette envergure se retrouvent, reprendre le même programme ne signifie pas pour autant reproduire le même concert, ni les émotions qu’il suscite.

« András Schiff et moi nous sommes souvent croisés, à Verbier et ailleurs, et nous avons même joué ensemble, mais pas en duo : nous avons interprété la Sonate de Smetana pour deux pianos à huit mains, me racontait Evgeny Kissin en 2022. Me connaissant, je pense que c’est lui qui a proposé que nous donnions des concerts ensemble. Quant au programme, eh bien, on le construit comme on le fait toujours à deux : chacun fait ses propositions, puis on en discute jusqu’à parvenir à un accord. »

Le duo pianistique est l’une des plus anciennes formes de musique de chambre instrumentale. Les deux interprètes peuvent être assis côte à côte au même instrument ou chacun à son propre piano, mais l’essentiel reste le même : il s’agit d’un dialogue musical qui exige non seulement une parfaite cohésion, mais aussi cette faculté rare de savoir écouter l’autre. Un tel dialogue est particulièrement passionnant lorsque se rencontrent des musiciens aux personnalités aussi affirmées que Kissin et Schiff.

Le programme s’ouvrira avec la Sonate en ré majeur pour deux pianos, KV 448, de Mozart, une œuvre qui semble faite pour la rencontre de deux virtuoses d’égal à égal. Composée à Vienne en novembre 1781, elle a été créée le 23 novembre chez les Auernhammer par Mozart lui-même et son élève Josepha Auernhammer. C’est l’une des deux seules œuvres achevées que Mozart ait composées pour deux claviers sans orchestre. Ici, les deux pianos ne se partagent pas les rôles de soliste et d’accompagnateur : la pensée musicale passe sans cesse de l’un à l’autre, transformant l’interprétation en une conversation virtuose.

Cette sonate a également connu une singulière célébrité posthume. C’est elle qui a été utilisée dans l’expérience de 1993 à l’origine de l’expression « effet Mozart » : après avoir écouté la KV 448, des étudiants ont obtenu des résultats légèrement meilleurs à certaines tâches de raisonnement spatial. Les auteurs de l’étude ont par la suite eux-mêmes souligné qu’ils n’avaient jamais affirmé que Mozart augmentait l’intelligence en général : ils avaient observé un effet de courte durée lors de l’accomplissement d’un type précis de tâches. Quant à la sonate elle-même, elle n’a bien entendu nul besoin que la science vienne attester ses qualités.

Robert Schumann. Bilder aus Osten (Images d’Orient), op. 66. 
Page de titre de la première édition. F. Kistner, Leipzig, 1849.

Deux œuvres de Schumann figurent au programme. L’Andante et Variations en si bémol majeur, op. 46, figurait déjà au programme de Kissin et Schiff il y a quatre ans. Cette fois vient s’y ajouter Bilder aus Osten (Images d’Orient), op. 66, un cycle de six pièces pour piano à quatre mains.

Et c’est ici que commence à se dessiner l’un des fils cachés du programme. L’« Orient » de Schumann n’est ni une notion géographique ni un simple jeu de couleurs exotiques. Le compositeur a puisé son inspiration dans les Maqâmât de l’écrivain arabe médiéval al-Hariri, un cycle de récits en prose rimée relatant les aventures d’Abou Zayd, qu’il a découvert dans la traduction allemande du poète et orientaliste Friedrich Rückert. Ce voyageur, aventurier et virtuose du verbe a tellement captivé l’imagination de Schumann que le compositeur lui-même a reconnu l’influence d’Abou Zayd sur le caractère particulier de sa musique. Ainsi se noue, par-delà les siècles et les frontières, un lien entre un romantique allemand du XIXe siècle et la littérature arabe médiévale.

Il y a encore un autre élément intéressant. Bilder aus Osten a été composé en 1848, quatre ans après la tournée de concerts de Robert et Clara Schumann dans l’Empire russe. À Saint-Pétersbourg et à Moscou, c’est Clara qui était la grande vedette ; Robert lui-même était encore relativement peu connu, même si son épouse inscrivait ses œuvres à ses programmes. Il a pourtant fallu peu de temps pour que le regard porté sur sa musique en Russie change radicalement : dans la seconde moitié du XIXe siècle, Schumann exercera une influence considérable sur les compositeurs russes. Le cercle de Balakirev, futur « Groupe des Cinq », n’a pas fait exception : Rimski-Korsakov se souvenait que Glinka et Schumann figuraient parmi les compositeurs particulièrement appréciés de ses membres.

Le 21 juin 1966, au Festival d’Aldeburgh, Sviatoslav Richter et Benjamin Britten ont joué ce cycle à quatre mains, Richter tenant la partie primo et Britten la partie secondo. L’enregistrement a été conservé et est aujourd’hui disponible sur YouTube ; il reste l’une des interprétations les plus remarquables de Bilder aus Osten. Sir András Schiff connaît lui aussi Images d’Orient depuis longtemps. Dès 1981, il interprétait le cycle avec son compatriote Peter Frankl ; leur enregistrement a ensuite été inclus dans un recueil des œuvres de Schumann pour piano à quatre mains paru en 1991. Il reste à espérer que l’interprétation de Schiff et Kissin sera elle aussi enregistrée, pour que la postérité ait, elle aussi, de quoi comparer.

Bedřich Smetana. Vltava. Partition autographe. Musée national – Musée Bedřich Smetana, Prague.

Après l’entracte, place à deux compositeurs tchèques, Smetana et Dvořák. Et une autre correspondance musicale se dessine, peut-être plus inattendue encore.

Le thème principal de Vltava de Bedřich Smetana est familier même à ceux qui ignorent le titre du poème symphonique. On rattache son origine mélodique à une ancienne chanson italienne, La Mantovana, apparue vers 1600 avant de se diffuser à travers l’Europe sous de multiples variantes. L’une d’elles est parvenue en Bohême et a trouvé un écho dans Vltava ; une autre, transmise par la tradition musicale roumaine, est liée à la mélodie de Hatikvah, « L’Espoir », devenue par la suite l’hymne national d’Israël.

Cette parenté musicale a acquis aujourd’hui une résonance supplémentaire.

Le 6 novembre 2025, Sir András Schiff est monté sur la scène de la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris pour interpréter le Cinquième Concerto pour piano de Beethoven avec l’Orchestre philharmonique d’Israël sous la direction de Lahav Shani. Le concert a été interrompu à plusieurs reprises par des militants propalestiniens : des cris ont retenti, des tracts ont été lancés, des fumigènes ont été allumés dans la salle et des affrontements ont eu lieu. Sur les vidéos qui ont ensuite largement circulé sur les réseaux sociaux, on voit Schiff sur scène, observant ce qui se passe dans la salle.

On ne peut que deviner ce qu’il éprouvait à cet instant. Schiff est né à Budapest dans une famille juive profondément marquée par la Shoah. Son père avait perdu sa première épouse et son fils de quatre ans à Auschwitz ; sa mère avait été déportée en 1944 et avait échappé de justesse à l’envoi dans le même camp.

Evgeny Kissin, de son côté, a rédigé alors qu’il était encore enfant un testament dans lequel il demandait que soient gravés sur sa tombe ces mots : « Ici repose Evgeny Kissin : fils du peuple juif, serviteur de la musique. »

Je n’ai bien entendu aucune raison d’affirmer que les pianistes eux-mêmes donnent un tel sens au choix de cette œuvre, d’autant que le programme avait été établi avant les événements tragiques du 7 octobre 2023. Mais la musique possède cette faculté étonnante de se charger de nouvelles associations sans perdre les anciennes. Le fleuve tchèque de Smetana et l’« Espérance » israélienne se trouvent ainsi reliés par une mélodie qui avait commencé son voyage à travers l’Europe plusieurs siècles avant la naissance de ces deux œuvres.

Le programme s’achèvera par une sélection des Danses slaves d’Antonín Dvořák, tirées des op. 46 et 72. Elles sont aujourd’hui indissociables de l’éclat de l’orchestre, mais Dvořák avait à l’origine composé les deux cycles pour piano à quatre mains. Kissin et Schiff les ramènent ainsi à leur forme première.

Il y a quatre ans, j’avais intitulé mon article sur le concert de Kissin et Schiff « En quatre mains et sur deux pianos ». Ce titre conviendrait tout aussi bien aujourd’hui. Mais on y entend désormais quelque chose de plus. Le programme lui-même devient une sorte de voyage : de la Vienne de Mozart à l’Orient imaginaire de Schumann, de la Bohême de Smetana au monde slave de Dvořák. Musique, images littéraires et mélodies passent d’un pays à l’autre, d’un siècle à l’autre, changeant de sens tout en préservant la mémoire. Et tout cela, oui, à quatre mains et sur deux pianos.

J’espère que vous ne manquerez pas l’occasion d’assister à ce concert, pour lequel les dernières places sont encore disponibles ici. 

Commentaires ()

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Bernard octobre 13, 2026

Très bel article, merci Nadia de nous montrer ce qu’il y a au-delà de la performance musicale! Espérons 😇
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Sikorsky octobre 13, 2026

Merci beaucoup, Bernard!
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Federica Brunelli octobre 13, 2026

Un concert à ne surtout pas manquer ! PS Merci de m'avoir fait découvrir l'existence de la "Mantovana"!!
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Sikorsky octobre 13, 2026

On no, je ne vais pas le manquer :)
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A propos de l’auteur

Nadia Sikorsky

Nadia Sikorsky est née et a grandi à Moscou. Diplômée de la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou, elle y a également poursuivi des études doctorales et obtenu un doctorat en histoire. Elle a travaillé pendant 13 ans à l’UNESCO, d’abord à Paris, puis à Genève. Après avoir occupé le poste de directrice de la communication de la Croix-Verte internationale, fondée par Mikhaïl Gorbatchev, elle crée en 2007 NashaGazeta.ch, le premier quotidien russophone en ligne de Suisse.

En 2022, Nadia Sikorsky a rejoint le Forum des 100 du Temps, qui réunit des personnalités ayant, selon la rédaction, « sensiblement contribué au succès de la Suisse romande », issues de la vie publique, économique, politique, scientifique et culturelle.

Après 18 ans à la tête de NashaGazeta.ch, Nadia Sikorsky a décidé de se consacrer à ce qui a toujours occupé une place particulière dans son travail de journaliste : la culture dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’est né « L’Accent russe », un blog culturel trilingue en russe, français et anglais, au cœur de l’Europe, en Suisse, devenue sa seconde patrie et dont le multiculturalisme et le multilinguisme ont contribué à façonner le caractère de ce nouveau projet.

Au cœur du projet se trouve le regard d’une Européenne d’origine russe, forte de plus de 35 ans d’expérience professionnelle et d’une connaissance approfondie des deux traditions culturelles. Nadia Sikorsky conçoit son rôle comme celui d’une médiatrice entre ces deux cultures. Le titre du blog, « L’Accent russe », reflète cette idée : l’accent n’est ici ni une barrière linguistique ni un positionnement politique, mais une empreinte culturelle singulière dans le contexte européen.

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