Anna Politkovskaïa, vingt ans après : vengeance ou châtiment ?
Il y a vingt ans, le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble à Moscou. Par une coïncidence extraordinaire – mais était-ce vraiment une coïncidence ? –, ce jour-là était aussi celui de l’anniversaire de Vladimir Poutine. Une date maudite, ce 7 octobre, vous ne trouvez pas ? Le président russe, alors en visite à Dresde, a réagi à la nouvelle en déclarant que ce crime « odieux par sa cruauté » avait causé à la Russie et au pouvoir en place bien plus de tort que les publications de la journaliste, qui avait consacré les dernières années de sa vie à enquêter sur ce qui se passait en Tchétchénie.
Je me souviens parfaitement de l’horreur que j’ai ressentie à l’époque et je comprends tout aussi bien pourquoi ceux qui ont connu Anna Stepanovna ne peuvent pas l’oublier : c’était une personnalité hors du commun, une journaliste talentueuse, intègre et courageuse. Au cours des vingt années écoulées depuis sa mort tragique, de nombreux livres lui ont été consacrés et plusieurs pièces de théâtre ont été montées, non seulement en Russie, mais aussi en France, en Italie, en Suède, en Bulgarie et dans d’autres pays. Parmi ces spectacles, l’un des tout premiers me paraît particulièrement intéressant : Femme non rééducable (Donna non rieducabile), du dramaturge italien Stefano Massini, qui a redonné une voix à Anna en s’appuyant avant tout sur ses propres reportages, articles et témoignages. Créée au cours de la saison 2007-2008, cette pièce est reprise cette saison. En octobre 2011, son adaptation française, mise en scène et interprétée par Mireille Perrier, a été présentée à Genève, à la Maison Saint-Gervais. J’avais alors réalisé un long entretien avec Mireille Perrier, qui m’avait confié qu’Anna ne cessait de l’étonner.
Et voici que, vingt ans après sa mort tragique, l’écrivain et journaliste français Jean-François Bouthors, qui avait autrefois travaillé à l’édition des livres d’Anna Politkovskaïa chez Buchet/Chastel, publie La Vengeance d’Anna P., un roman écrit à la première personne, comme pour donner à la journaliste assassinée la possibilité de raconter elle-même ce qui, depuis lors, est arrivé à la Russie et au reste du monde.

C’est là que j’ai éprouvé ma première réserve à sa lecture. Non que je rejette par principe le fantastique en littérature : la fiction autorise les conventions les plus invraisemblables, y compris les conversations avec les morts. Mais je sais combien il est difficile de se glisser dans la peau d’un autre, surtout lorsqu’on ne l’a pas connu de très près, et je ne suis pas certaine que Jean-François Bouthors y soit tout à fait parvenu. À mon sens, c’est sa propre voix que l’on entend davantage dans le roman, une voix qui porte des jugements sans nuance sur l’actualité politique. D’où l’impression que Bouthors se sert avant tout de Politkovskaïa comme d’une autorité morale conférant un poids supplémentaire à ses propres réflexions sur la Russie contemporaine et sur la guerre en Ukraine, qui occupe une place centrale dans le récit.
Une deuxième réserve concerne le procédé littéraire lui-même. Depuis le succès du Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli, auquel Bouthors fait d’ailleurs référence, raconter la Russie de Vladimir Poutine à travers des personnages de fiction inspirés de personnalités bien réelles ne paraît plus particulièrement d’original. Mais il existe entre les deux romans une différence essentielle : da Empoli nous fait découvrir les coulisses du pouvoir au Kremlin à travers le regard d’un personnage fictif, tandis que Bouthors donne la parole à une victime de ce pouvoir, une femme qui a réellement vécu, écrit et été assassinée.
C’est précisément ce qui rend, à mes yeux, l’expérience littéraire de Jean-François Bouthors plus discutable. Mais rendons-lui cette justice : il faut un certain courage, appelons cela ainsi, pour faire commenter à son héroïne la réaction de la société à son propre assassinat. Voici ce qu’on lit dans le roman :
« Ma mort, par deux balles dans la peau, dans la cage d’escalier de mon immeuble, n’a pas déclenché l’ombre d’un mouvement de foule – tout juste quelques rassemblements désolés et très sages, parce que chacun savait que le premier qui lèverait le petit doigt irait goûter, dans le meilleur des cas, l’air frais des cellules de garde à vue, avec tous les désagréments qu’ils sont capables d’y inventer. »
Peut-on affirmer qu’Anna Politkovskaïa aurait fait preuve d’une telle compréhension face à l’indifférence du plus grand nombre devant le prix ultime qu’elle avait payé pour son engagement ? Pour ma part, je ne prendrais pas cette liberté.
En lisant le roman, je me suis surprise à repenser aux cours d’Elizaveta Petrovna Koutchborskaïa, qui nous avait enseigné à toutes les deux la littérature antique. Oui, Anna Politkovskaïa et moi avons toutes deux étudié à la faculté de journalisme de l’Université d’État de Moscou. Anna Stepanovna en avait obtenu le diplôme cinq ans avant mon arrivée. Mais nous avions les mêmes professeurs. Ainsi, Koutchborskaïa, véritable légende de l’Université de Moscou, nous entraînait dès la première année dans ce monde de la Grèce antique qui lui était si cher, nous parlant avec passion des dieux et des héros, de la Pythie, par la bouche de laquelle s’exprimait Apollon, des Érinyes, déesses qui ne se contentaient pas d’appeler au châtiment, mais l’infligeaient elles-mêmes, et de Cassandre, la prophétesse troyenne qui prévoyait la catastrophe tout en étant condamnée à ne jamais être crue…
Et j’avais de plus en plus l’impression que Bouthors transformait Anna Politkovskaïa en une sorte de mélange de Pythie, d’Érinye et de Cassandre : une prophétesse omnisciente appelant au châtiment. Mais Anna n’était pas une figure mythologique. C’était une journaliste plongée dans la réalité la plus brûlante, qui recherchait la vérité et la justice non pas dans l’au-delà, mais ici-bas, sur terre, jusque dans ses zones de conflit. La vérité et la justice, mais pas la vengeance. Je ne sais pas si Anna Stepanovna était croyante ni si elle croyait à une vie après la mort, mais même si tel avait été le cas, rien ne dit qu’elle se serait reconnue dans cette voix venue de l’au-delà, imaginée pour elle et dispensant ses leçons aux personnages bien vivants du roman.
Car tel est bien le projet de Jean-François Bouthors : Anna Politkovskaïa s’adresse aux vivants depuis l’au-delà. D’abord à un certain Oleg Karamzine, originaire de Bachkirie, « homonyme » du célèbre historiographe de la cour impériale russe qui, entre autres mérites, a beaucoup contribué à faire connaître l’Helvétie aux lecteurs russes. Oleg est un journaliste proche du Kremlin, derrière lequel on reconnaît sans peine un modèle bien réel : Pavel Zaroubine, présentateur de l’émission Moscou. Kremlin. Poutine, né à Beloretsk, en Bachkirie. Mais le fait qu’un modèle soit reconnaissable ne suffit pas à rendre un personnage littéraire convaincant : ce propagandiste professionnel fait preuve d’une sensibilité décidément trop raffinée.
De temps à autre, Anna Stepanovna s’adresse aussi, en dehors du personnage fictif d’Oleg, à ses « chères lectrices et lecteurs », et parfois directement à Vladimir Poutine, qu’elle appelle familièrement Vova. Ces passages adressés à Poutine sont en italique. Mais il est parfaitement évident que Jean-François Bouthors écrit pour un public occidental, et plus précisément pour des lecteurs peu familiers des réalités russes. Il faut donc tout lui expliquer en détail, quasiment depuis le début, et presque comme à un enfant.
Et c’est là que surgit une autre difficulté, liée cette fois au titre du roman et surtout à sa traduction en russe, une langue qui permet ici une distinction que le français ne rend pas tout à fait de la même manière. « Месть Анны П. » (La Vengeance d’Anna P.) en serait la traduction littérale et la plus naturelle. Mais le mot russe месть, « vengeance », évoque une offense personnelle, le désir de régler ses comptes avec celui qui vous a fait du tort. Appliqué à Politkovskaïa, ce mot prend une résonance mesquine, qui ne rend pas justice à la stature morale de la journaliste. « Возмездие Анны П. », que l’on pourrait rendre par « Le Châtiment d’Anna P. », possède une résonance beaucoup plus solennelle, presque biblique. Il ne s’agit plus d’une vengeance personnelle, mais de la punition du mal commis, d’un crime. Du jugement suprême. Et revoilà les Érinyes. Et Dostoïevski avec elles. Ce qui m’amène à une nouvelle difficulté, littéraire cette fois.
Anna Politkovskaïa connaissait et aimait réellement la littérature. L’abondance des références littéraires dans le roman pourrait donc paraître parfaitement justifiée. Mais cette abondance finit par devenir surabondance et par gêner la lecture, même pour une passionnée de littérature comme moi. Citations, allusions, noms d’écrivains et parallèles littéraires se succèdent, au point de masquer parfois le sujet même du propos et de donner l’impression que l’auteur cherche à faire montre de son érudition tout en cherchant à enrichir la culture de ses lecteurs, prêtant ces deux ambitions à son héroïne. Le roman finit ainsi par ressembler moins à une œuvre de fiction qu’à une conférence ou à un long essai politico-historique, auquel la voix d’Anna Politkovskaïa sert de simple cadre narratif. Les voix des personnages fictifs contribuent elles aussi à ce dispositif : Oleg, sa femme Lena, dont les activités au service du régime se dissimulent derrière la vente de sacs à main de grandes marques de luxe, et sa maîtresse passagère Lioudmila, professeure de littérature qui entreprend de remettre Oleg sur le droit chemin. Leurs propos tiennent davantage de la déclamation que de la parole vivante. C’est particulièrement frappant dans les prétendues « scènes intimes ». Désolée, mais je n’y crois pas une seconde !
Quant à la littérature, tout en affublant Vladimir Poutine des épithètes les moins flatteuses, Anna l’appelle le plus souvent Akaki Akakiévitch. Ce n’est pas une invention de Jean-François Bouthors : Anna Politkovskaïa avait intitulé tout un chapitre de son livre La Russie selon Poutine (2004) « Akaki Akakiévitch Poutine II », établissant un parallèle direct entre le président russe et le Bachmatchkine de Gogol, ce fameux « petit homme » du Manteau, œuvre dont serait issue, selon la formule consacrée, toute la littérature russe ultérieure. À propos, la célèbre formule traditionnellement attribuée à Dostoïevski figure dans Le Roman russe (1886), du diplomate et critique littéraire français Eugène-Melchior de Vogüé, qui la cite en l’attribuant à un interlocuteur russe resté anonyme.
Ce parallèle littéraire présente d’ailleurs une particularité intéressante. Dans un entretien accordé au quotidien britannique The Independent, publié le 15 octobre 2004, Anna Politkovskaïa déclarait: « Putin is like Gogol's Akaky Akakievich. He is a small grey person who really wants not to be grey. Putin had a historic chance to be great and not to be grey but he is still grey. » Autrement dit : « Poutine ressemble à l’Akaki Akakiévitch de Gogol. C’est un petit homme gris qui ne veut pas rester gris. L’Histoire a donné à Poutine une chance de devenir grand et de cesser d’être gris, mais il est toujours gris. »
Or, dans la traduction russe de cet entretien, publiée sur le site NEWSru.com, le sens est exactement inversé : on y lit qu’Akaki Akakiévitch, lui, veut rester gris. Voilà ce qui s’appelle « lost in translation » !
J’ai du mal à imaginer la véritable Anna Politkovskaïa prononcer les paroles suivantes :
« Vous avez perçu, il me semble, mon amour de Gogol, sans lequel on ne comprend pas grand-chose de la Russie. Au fond, à côté des poétesses de l’Âge d’argent, Akhmatova et Tsvetaïeva, j’ai trois maîtres en littérature russe. Laissez de côté votre Dostoïevski adoré, génial sans doute, quoique son écriture soit lourdingue, mais antisémite, nationaliste et slavophile ; abandonnez Tolstoï, ce bouffeur de femmes égocentrique, un type odieux – je vous concède toutefois La Mort d’Ivan Ilitch – ; et lisez Gogol, Tchekhov et Boulgakov. Nous parlerons de Pouchkine un autre jour… Je ne lui pardonne pas Poltava et sa haine méprisante de Mazepa dont on entend encore les échos dans la prose de notre Dictateur-ès-sciences-historiques. »
Pourtant, outre les auteurs déjà cités, on trouve dans ce livre Lermontov, Grossman, Pasternak, Mandelstam (Lioudmila, grande admiratrice du poète, porte même le patronyme Ossipovna), Rilke, Romain Gary, Philip Roth, Paul Éluard, Vasyl Stus, que Georges Nivat a fait découvrir au public francophone au début de cette année seulement, et bien d’autres encore, chacun ayant, à sa manière, porté un regard sur son époque ou sur le passé.
… À la fin du roman, les deux femmes dans la vie du journaliste-propagandiste Karamzine trouvent la mort : Lena, semble-t-il, aux mains du FSB, dont elle finit par ne plus partager les vues, et Lioudmila, tuée par un missile russe du système Iskander-M. Quant à Oleg, non seulement il commence à entendre des voix, mais il semble même entendre celle de l’actrice Alissa Freindlic dans le monologue final de la femme du Stalker dans le film d’Andreï Tarkovski. Or, comme nous l’apprenons aussitôt, le personnage de Bouthors n’a jamais vu ce film et n’en a même jamais entendu parler ! Voici comment cela se présente dans le roman :
« Pourtant, ce matin-là, il entendit distinctement, alors que l’aube pointait à peine et qu’il dormait encore, suspendu à l’impalpable lisière du réveil, ces ultimes paroles du film, celle de la femme du passeur, qui l’avait si longtemps attendu : “Je savais qu’il y aurait bien des malheurs, mais un bonheur amer vaut mieux qu’une vie grise et maussade… Quand il est simplement venu vers moi et m’a dit : ‘Suis-moi’, je l’ai suivi et je ne l’ai jamais regretté. Jamais…” Et il crut reconnaître le timbre délicat de sa “Mila”. Je dois la retrouver, pensa-t-il. La retrouver et la suivre. Il était prêt à s’enfuir pour te rechercher, douce Liouda. »
En cherchant à redonner la parole à Anna Politkovskaïa, à lui permettre de s’adresser de nouveau aux vivants et de réfléchir à des événements qu’elle n’a pas connus, Jean-François Bouthors était sans aucun doute animé des meilleures intentions. Il ne fait aucun doute non plus qu’Anna Stepanovna se serait opposée à la guerre en Ukraine par tous les moyens à sa disposition. Mais le procédé littéraire choisi par l’auteur ne m’a pas convaincue. J’espère sincèrement que la mémoire d’Anna Politkovskaïa restera vivante encore de très longues années et que d’autres poursuivront l’œuvre à laquelle elle a sacrifié sa vie : la recherche de la vérité et de la justice. Quant à prédire combien de temps le livre de Jean-François Bouthors retiendra l’intérêt des lecteurs, je m’en garderai bien, ne sachant pas combien de temps durera la situation politique actuelle. Je ne prétends pas jouer les Cassandre.