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« Selfie avec Anton Tchekhov »

30.09.2022.

Dominique de Rivaz est tombée amoureuse de ce portrait de Tchekhov. Image tirée du film Selfie avec Anton Tchekhov

Il n’est pas nécessaire de présenter Dominique de Rivaz, cinéaste suisse qui partage depuis longtemps sa vie entre Berne et Berlin et qui s’intéresse depuis longtemps à la Russie. J’ai déjà évoqué ses voyages dans le village de Choïna, sur les rives de la mer Blanche, ainsi qu’à Kaliningrad, plus proche de Berlin. Les deux somptueux albums photographiques réalisés en collaboration avec le photographe biélorusse Dmitri Lelchouk ont été publiés par les éditions lausannoises Éditions Noir sur Blanc. Et il se trouve que le nouveau projet de Dominique de Rivaz, qu’elle qualifie elle-même d’« essai cinématographique », sera lui aussi présenté pour la première fois dans la capitale du canton de Vaud, où se trouve la Cinémathèque suisse, archive nationale du cinéma et l’une des dix plus importantes au monde.

De toutes les œuvres de Dominique de Rivaz que je connais, Selfie avec Anton Tchekhov est la plus romantique. Plus encore, c’est une déclaration d’amour d’une heure au grand écrivain russe. Comme elle l’explique dès les premières minutes du film, où elle apparaît également comme narratrice et guide à travers les lieux liés à Tchekhoviens, elle est tombée amoureuse d’Anton Pavlovitch d’après une photographie, au premier regard. Sur cette image, le Tchekhov de vingt-quatre ans, encore inconnu, « mesurant 1,86 m », comme le précise Dominique de Rivaz, est véritablement irrésistible. Il est saisi au sommet de son activité créatrice, puisque c’est précisément entre vingt-trois et vingt-sept ans qu’il a écrit des centaines de nouvelles. Dans le regard ironique et attentif de Tchekhov posé sur elle, Dominique de Rivaz a perçu une « invitation muette mais évidente » à laquelle elle n’a pas pu résister. Mais au commencement, il y a le mot.

« Ich sterbe… » Ces deux mots ont bouleversé mes projets cinématographiques. Les derniers mots d’Anton Tchekhov. Deux mots prononcés non pas en russe, sa langue maternelle, mais en allemand, langue qu’il maîtrisait à peine. « Je meurs. » Il avait quarante-quatre ans.

C’est ainsi que Dominique de Rivaz entame son récit, en privilégiant une explication romantique du choix de cette langue par Tchekhov à une interprétation plus pragmatique. Dans les derniers instants de sa vie, passés dans la ville allemande de Badenweiler, il était auprès de son médecin, le docteur allemand Schwörer, qui constata sa mort et en informa l’épouse de l’écrivain, Olga Knipper-Tchekhova. Quoi qu’il en soit, Dominique de Rivaz a suivi les traces de Tchekhov dans son dernier voyage, en construisant une structure polyphonique de son essai en écho à celle de ses pièces, où de multiples voix se répondent, se font écho ou s’éteignent pour laisser place au silence.

Dominique de Rivaz part de Moscou pour Berlin

On pourrait avoir l’impression que ce film, qui ne laissera pas indifférents les amateurs de littérature russe, parle davantage de la mort de Tchekhov que de sa vie. À moins de savoir que les premiers signes de la tuberculose, ce « sida du XIXe siècle », sont apparus alors qu’il n’avait que vingt-quatre ans. Cette maladie, qui, comme le rappelle Dominique de Rivaz, a emporté « Chopin, Schubert, Kafka et les trois sœurs Brontë », était alors incurable, ce que le médecin Tchekhov savait parfaitement, et les vingt années qui ont suivi se passent dans une attente ironique de la fin inévitable, parallèlement au plaisir de la vie jusqu’au dernier instant.

Les mots de Tchekhov « Ich sterbe », ont également retenu l’attention de la grande écrivaine française Nathalie Sarraute. Dans le film de Dominique de Rivaz, on entend sa voix, conservée dans la « Bibliothèque des voix », lisant un essai consacré à Tchekhov. (D’ailleurs, mes lecteurs savent-ils que Nathalie Sarraute, née Natalia Tcherniak, est née le 18 juillet 1900 à Ivanovo-Voznessensk, près de Moscou, dans une famille juive assimilée ?)

Une place particulière revient dans le film aux extraits des lettres de Tchekhov, dont Dominique de Rivaz a choisi de ne pas nommer les destinataires. Certains sont évidents, sa sœur Macha, à qui Anton Pavlovitch donne peu avant sa mort des instructions pour nettoyer un water-closet, ou encore le docteur Schwörer. Mais qui sont les autres ? Je dois avouer que je n’ai pas su les identifier immédiatement. J’ai cependant consulté les derniers volumes des Œuvres complètes et trouvé les réponses. « Adolf Fiodorovitch » est Adolf Fiodorovitch Marx, venu en Russie en 1859 depuis Stettin et fondateur de la « Société d’édition et d’imprimerie A. F. Marx » ainsi que du premier hebdomadaire illustré de grande diffusion en Russie, destiné à la lecture familiale, Niva. « Isaac Naoumovitch » est le médecin de Yalta I. N. Altchouller, qui soigna Tchekhov et correspondit avec lui jusqu’aux derniers jours de sa vie. Quant à « Grigori Ivanovitch », il s’agit du condisciple de Tchekhov à l’Université de Moscou, le professeur neurologue Rossolimo.

Dominique de Rivaz devant le buste de Tchekhov à Badenweiler

Avec la réalisatrice du film, nous regardons de vieilles affiches dans les archives du Théâtre d’Art de Moscou, où eut lieu en 1898 la première moscovite de La Mouette, avec un immense succès. Nous visionnons des extraits de plusieurs mises en scène contemporaines des pièces de Tchekhov, dont celle de Timofeï Kouliabine, qui nous a tant marqués et qui, comme le souligne justement Dominique de Rivaz, « a amplifié les voix des Trois Sœurs en les rendant muettes ». Nous écoutons Le Chant du cygne de Tchekhov interprété par l’acteur suisse Robert Bouvier, spectacle dont nous avons également parlé. Nous prenons des photos avec des touristes chinois devant la tombe de Tchekhov au cimetière de Novodievitchi à Moscou et nous nous joignons au selfie de trois jeunes Russes. Nous prenons le train Moscou-Berlin depuis la gare Leningradski, anciennement Nikolaïevski, sur fond de « Matin brumeux ». Nous nous promenons dans les rues de Badenweiler, observant les plaques commémoratives…

Manuscrit de La Cerisaie

Et, bien sûr, à la lumière des événements actuels, nous écoutons avec une attention particulière les mots bien connues de Piotr Trofimov dans La Cerisaie, la dernière pièce de Tchekhov : « Nous avons au moins deux cents ans de retard, nous n’avons encore absolument rien, aucune attitude définie envers le passé, nous philosophons seulement, nous nous plaignons de mélancolie ou buvons de la vodka. Il est pourtant clair que, pour commencer à vivre dans le présent, il faut d’abord racheter notre passé, en finir avec lui, et l’on ne peut le racheter que par la souffrance, par un travail extraordinaire et ininterrompu. »

Un employé allemand pédant d’une entreprise de pompes funèbres établit une facture détaillant tout, jusqu’au coussin de soie placé sous la tête de Tchekhov, pour 12 marks. Comme on le sait, Anton Pavlovitch fut rapatrié dans un wagon portant l’inscription « Pour le transport d’huîtres fraîches », détail digne de l’une de ses pièces. « Le cœur se serre en moi, et je suis prêt à hurler, à rugir, à me battre de colère et d’indignation. Pour lui, peu importe, on pourrait transporter son corps dans un panier à linge sale, mais pour nous, pour la société russe, je ne peux pardonner le wagon “pour huîtres”. Dans ce wagon se trouve précisément cette vulgarité de la vie russe, cette absence de culture qui révoltait tant le défunt », écrit Maxime Gorki. À la gare Nikolaïevski, le cercueil de Tchekhov arriva en même temps que celui d’un général quelconque, si bien que l’orchestre militaire ne jouait pas pour lui.

Arrivée du cercueil d’Anton Tchekhov à la gare Nikolaïevski

« Lire Tchekhov, c’est comprendre la Russie d’aujourd’hui. Filmer Tchekhov, c’est lui dire merci », conclut Dominique de Rivaz.

Je me permets d’ajouter que voir ce film, c’est aussi réfléchir une fois de plus, profondément, à ce qui nous trouble tous aujourd’hui.


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