Montagnes, fruits, nus et crânes : la queue pour Cézanne
Pour assister à la preview presse de cette nouvelle exposition – et tenter d’en profiter, sinon dans la solitude, du moins en petit comité – je n’ai pas hésité à quitter Genève à 6 h 30 du matin. Autant dire que la surprise fut de taille lorsque, arrivant devant le musée à cinq minutes de dix heures, je me suis retrouvée face à une impressionnante file d’attente. Les journalistes entraient séparément, certes, mais cela ne changeait rien à l’affluence dans les salles. Pas de conférence de presse non plus : à la place, une vidéo du directeur du musée, Sam Keller, nous avait été adressée. C’est très bien, bien sûr – mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Et les journalistes, on le sait, ont un faible pour l’exclusivité.
Je ne peux pas dire que l’exposition m’ait frappée par l’originalité de son concept. Le plaisir, toutefois, était bel et bien au rendez-vous. Et comment aurait-il pu en être autrement ? L’exposition réunit près de 80 œuvres du maître né à Aix-en-Provence – 58 peintures et 21 aquarelles – et se concentre sur la période tardive de son travail, la plus significative. Une partie des œuvres provient de collections privées ; l’autre est constituée de trésors de la Fondation Beyeler, complétés par des prêts de grandes institutions internationales : le Museum of Modern Art et le Metropolitan Museum à New York, le musée d’Orsay à Paris, le Philadelphia Museum of Art, la National Gallery of Art à Washington ou encore la Tate à Londres.
On retrouve ici tout ce pour quoi Cézanne est tant aimé : des portraits énigmatiques, des figures idylliques de baigneurs et de baigneuses, des paysages provençaux à la sensualité vibrante. Sur le plan chronologique, le parcours débute au milieu des années 1880. À cette époque, Cézanne s’est déjà affranchi de l’influence de l’impressionnisme et a élaboré un langage pictural propre, libéré des conventions traditionnelles – perspective centrale, fidélité anatomique – qui régissaient encore la peinture. Son ambition n’est plus de représenter la nature telle qu’elle apparaît, mais d’analyser et de rendre visible, par la peinture, le processus même de sa perception. Dans son atelier du sud de la France, il s’en remet alors pleinement à son intuition, cherchant à capter le dialogue entre lumière, couleur et forme, et se concentrant sur un nombre restreint de motifs devenus centraux dans son œuvre, au premier rang desquels figurent les paysages de sa Provence natale.
En passant d’une salle à l’autre, on a d’abord l’impression que l’exposition décline plusieurs variations autour de quelques grands thèmes. Et c’est, dans l’ensemble, bien le cas. Le visiteur peut ainsi comparer neuf (!) vues de la montagne Sainte-Victoire, située dans le sud de la France, près d’Aix-en-Provence. Classée patrimoine naturel et protégée à ce titre, la montagne doit son nom à la victoire de Caius Marius sur les Cimbres et les Teutons en 102 av. J.-C. Sa renommée mondiale est pourtant indissociable de Cézanne. « Encore et encore, il installait son chevalet devant ce massif rocheux, y voyant un terrain d’expérimentation idéal pour la question centrale qui l’occupait : comment peindre le monde tel qu’il est réellement perçu ? Pour Cézanne, il ne s’agissait pas simplement de représenter la nature, mais d’en montrer les formes, les couleurs et l’atmosphère – l’art comme parallèle à la nature. Des années 1880 jusqu’à sa mort, il a peint une trentaine de vues de la montagne Sainte-Victoire à l’huile et en a réalisé de nombreuses versions à l’aquarelle », explique le commissaire de l’exposition, Ulf Küster.
La Fondation Beyeler en présente sept peintures et deux aquarelles, révélant le véritable laboratoire de l’artiste, qui transposait sur la toile de pures « sensations colorées » au moyen de « taches de couleur », cherchant à faire naître les formes par la seule puissance chromatique.
L’exposition offre également une occasion rare de voir réunies deux versions majeures des Joueurs de cartes, 1893-1896 – l’une provenant de la Courtauld Gallery à Londres, l’autre du musée d’Orsay à Paris – ainsi que deux versions à l’aquarelle du Garçon au gilet rouge, 1890-1891. Quatorze natures mortes aux fruits complètent l’ensemble. Ces œuvres, qui peuvent sembler au premier regard de simples assemblages de pommes, de poires, d’oranges, de pichets, de pains et de nappes soigneusement drapées, constituent en réalité un champ d’expérimentations approfondies sur la forme, la couleur et l’équilibre.
Tout aussi remarquables sont les huit portraits et autoportraits, parmi lesquels le Portrait de Paul Cézanne de 1895, longtemps resté invisible au grand public. À noter également La Pierre à moudre au parc du Château Noir (La Meule), peinte entre 1892 et 1894 : venue de Philadelphie, cette œuvre est exposée pour la première fois en Europe. Une salle entière est par ailleurs consacrée aux baigneurs et aux baigneuses, un thème auquel Cézanne revenait inlassablement, proposant à chaque fois de nouvelles variations et explorant la relation entre le corps humain et la nature.
Un intérêt particulier se porte sur les œuvres qui semblent inachevées, certaines parties de la toile ayant été laissées vierges. Il ne s’agit évidemment pas d’un oubli, mais d’un choix délibéré : Cézanne opte pour une « fin ouverte », invitant le regard du spectateur à compléter l’image et à participer au processus pictural.
Au milieu de l’exubérance chromatique des paysages comme des fruits, les tableaux représentant des crânes peuvent, à première vue, surprendre. Elles révèlent pourtant la dimension philosophique de l’œuvre de Cézanne, qui, comme tout grand artiste, s’est interrogé sur les questions de la vie et de la mort.
Oui, l’exposition est remarquable, sans aucun doute. Mais il m’a manqué d’y retrouver certaines œuvres de Cézanne, familières depuis mon enfance. En Russie, entre le musée Pouchkine de Moscou et l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, se trouve en effet une collection majeure, constituée au début du XXe siècle par les mécènes Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine. Elle comprend notamment les célèbres Pierrot et Arlequin et Le Grand Pin, toute une série de vues de la montagne Sainte-Victoire, de nombreuses baigneuses et une abondance de natures mortes. Il n’est un secret pour personne que Paul Cézanne exerça une influence déterminante sur l’avant-garde russe du début du siècle dernier, donnant naissance au « cézannisme » chez les artistes du Valet de carreau, parmi lesquels figuraient Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov, Aristarkh Kouprine et Robert Falk. En 1998, le musée Pouchkine présentait d’ailleurs une exposition mémorable intitulée Cézanne et l’avant-garde russe. On ne peut qu’espérer que les visiteurs de la Fondation Beyeler auront, un jour, l’occasion de découvrir à leur tour ces œuvres, et que cette absence ne soit que temporaire.
P.S. Si vous hésitez à aller voir l’exposition, un coup d’œil à ma petite galerie photo devrait suffire à dissiper vos doutes.