Découvertes lucernoises
Il y a quelques semaines, je vous ai déjà raconté l’histoire du festival « Le Piano symphonique », intégré à la saison de l’Orchestre symphonique de Lucerne. Celles et ceux qui auraient manqué cette publication peuvent la retrouver ici. Quant à moi, je vais maintenant partager mes impressions, et c’est avec grand plaisir, car elles sont des plus positives.
Avant tout, un grand merci aux organisateurs du festival pour avoir assuré des conditions météorologiques idéales. Le ciel bleu et le soleil éclatant ont donné à cette ville déjà magnifique, située au bord du lac qui émerveillait Sergueï Rachmaninov, une allure féerique dont on ne pouvait détacher les yeux.
Plus sérieusement, merci pour l’organisation impeccable et pour les excellents programmes de concert, qui permettent à la fois de réentendre des œuvres aimées de longue date et de faire de belles découvertes, tout en se rendant compte que, parfois, une même œuvre peut être entendue tout autrement. Cette dernière observation concerne le concert d’Alexandre Kantorow. Tout récemment, le 7 janvier, je l’avais entendu interpréter le même Troisième Concerto de Prokofiev au Victoria Hall de Genève, et c’était déjà remarquable. Mais à Lucerne, c’était encore mieux. Je ne saurais dire si la raison en était l’humeur du pianiste ou l’acoustique particulière de la salle du KKL, mais le Concerto y sonnait différemment.
En Suisse, la grippe et les refroidissements saisonniers font actuellement des ravages. Les musiciens n’y échappent pas non plus, si bien que l’équipe du festival a dû procéder à des remplacements de dernière minute. Ainsi, aux côtés d’Alexandre Kantorow, ce n’est pas Christoph Eschenbach, comme prévu initialement, qui est monté sur scène, mais Robin Ticciati. Le chef d’orchestre britannique n’en est pas à sa première substitution. En 2005, par exemple, il avait remplacé Riccardo Muti dans un programme de concert à la Scala de Milan et était ainsi devenu le plus jeune chef à avoir jamais dirigé l’orchestre de ce théâtre !
Au lieu du Quatuor avec piano nº 1 de Brahms dans l’orchestration d’Arnold Schoenberg, annoncé au programme, le maestro a « apporté avec lui » à Lucerne la Symphonie N ° 8 de Dvořák. Cette symphonie est magnifique et son écoute est un vrai plaisir, mais, dans ce contexte précis, c’était peut-être un peu trop. Le concert, qui comptait déjà trois parties au lieu des deux habituelles, s’est étiré sur près de trois heures et demie. Vous connaissez l’âge moyen du public des concerts de musique classique. Beaucoup n’ont pas attendu la troisième partie. Et c’est vraiment dommage, car c’est alors qu’Alexandre Kantorow a interprété avec brio, en plus de la Sonate nº 5 de Nikolaï Medtner, des œuvres de deux compositeurs dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu parler. Voici ce que j’ai pu découvrir à leur sujet.
Le premier est Charles-Valentin Alkan (1813-1888), dont le véritable nom était Morhange. Il est né dans une famille juive du quartier du Marais à Paris, où des communautés juives sont présentes depuis le XIIIe siècle. Son père, Alkan Morhange, était professeur de musique particulier et donna les premières leçons à ses enfants. Alkan étudia ensuite au Conservatoire de Paris, où il entra à l’âge de six ans dans la classe de Joseph Zimmermann, lui-même élève de Cherubini. Il mena une intense carrière de concertiste jusqu’à environ vingt-quatre ans et acquit la réputation de l’un des plus grands pianistes virtuoses de son époque, aux côtés de Liszt, qu’il aurait même surpassé sur le plan technique, selon ses contemporains. Par la suite, Alkan se retira presque complètement de la vie publique, bien qu’il ait donné, dans la dernière décennie de sa vie, une série de concerts de musique de chambre semi-privés à Paris, « petits concerts », comme on les appelait.
À certaines périodes, Alkan enseigna en privé et jouissait d’une réputation de pédagogue de premier plan. Le fait que les élèves de Frédéric Chopin se soient tournés vers lui après la mort de ce dernier en 1849 en est déjà une preuve éloquente. On sait peu de choses sur les autres aspects de sa vie, si ce n’est qu’il étudia la Bible et le Talmud et traduisit intégralement en français l’Ancien et le Nouveau Testament, le Talmud, la Torah, le Tanakh, le Psautier, ainsi que de nombreux textes de l’Antiquité, parmi lesquels les mythes grecs, les Odes d’Horace, La Vie des douze Césars de Suétone, les fables d’Ésope, les tragédies d’Eschyle et d’Euripide, la comédie Les Grenouilles d’Aristophane, les élégies d’Ovide, La Divine Comédie de Dante, ainsi que les doctrines philosophiques d’Héraclite d’Éphèse et de Démocrite d’Abdère. Hélas, ces travaux n’ont pas été conservés, pas plus que nombre de ses compositions musicales. En revanche, le cycle des 25 Préludes, composé en 1844 et publié pour la première fois en 1847 sous l’opus 31, nous est parvenu. Alexandre Kantorow en a interprété trois. Ils sont tout simplement magnifiques.
Le second compositeur est le Suédois Anders Hillborg, né en 1954. C’est à Lucerne qu’a eu lieu la création mondiale de son œuvre The Kalamazoo Flow, commandée par Alexandre Kantorow lui-même avec le soutien financier de la fondation Gilmore, dont le siège se trouve à Kalamazoo, dans le Michigan, et dont Kantorow a été l’« artiste de l’année » en 2024. En mai 2026, l’œuvre connaîtra sa première américaine. Son titre, comme celui de la ville de Kalamazoo, vient de la rivière locale. À cette occasion, le projet « De Cliburn à Kantorow : une célébration de Tchaïkovski» sera également présenté, réunissant les lauréats américain et français du Concours international Tchaïkovski de Moscou.
Roman Borisov, en concert le 15 janvier, a pleinement répondu à toutes mes attentes. Dans un programme exigeant, joué d’un seul souffle, il a fait preuve à la fois d’une grande profondeur artistique, d’une intelligence musicale raffinée et de l’excellente formation reçue auprès de sa professeure de Novossibirsk, Mary Lebenzon. C’est bien dommage qu’elle n’ait pas pu vivre ce succès de son élève. J’espère que, lors d’une prochaine édition du festival « Le Piano symphonique », nous pourrons entendre Roman Borisov non plus lors d’un concert en journée à l’hôtel Schweizerhof, mais dans la grande salle du KKL.
Le point culminant de mes deux journées à Lucerne a été, comme prévu, le concert du vendredi soir, intitulé dans le programme « Martha Argerich & Friends ». Un tel format n’étonne plus personne, mais il ne s’agissait pas ici de simples « amis » sous le couvert desquels de jeunes artistes de divers horizons tentent parfois de se faire connaître grâce au prestige des maîtres. C’était une tout autre histoire. Il y a un an, Martha Argerich, qui fêtera ses quatre-vingt-cinq ans cette année, et Mischa Maisky, qui a eu soixante-dix-huit ans le 10 janvier, ont célébré le cinquantième anniversaire de leur première prestation commune à Verbier, bien avant la création du festival de cette station alpine. Voilà de quelle amitié il s’agit. Cinquante années de complicité artistique se faisaient entendre dans la Grande Sonate nº 5 de Beethoven, lorsque le piano et le violoncelle ne faisaient plus qu’un.
Avec le pianiste américain Stephen Kovacevich, né en 1940, Martha Argerich a une fille commune, Stéphanie. Il n’existe pas de mots pour décrire les émotions suscitées non seulement par leur musique, mais aussi par leur simple présence sur scène. Stephen Kovacevich a du mal à marcher. Il s’est avancé vers le piano à petits pas, s’est longuement installé, mais quelle sonorité ils ont créée ensemble à deux pianos dans Debussy ! Et lorsque, entre En blanc et noir, composé en 1915, alors que la Première Guerre mondiale faisait rage et que Debussy venait d’apprendre qu’il était atteint d’un cancer, et le Prélude à L’Après-midi d’un faune dans la version pour deux pianos du compositeur, ils ont décidé de rester sur scène afin de ne pas perdre de temps, la salle a éclaté en applaudissements empreints de compréhension.
La violoniste Janine Jansen ne peut pas se vanter d’une amitié aussi longue avec Martha Argerich, simplement parce qu’elle est née bien plus tard. Mais le fait qu’elle ait été accueillie dans ce groupe montre que les « aînés » ont reconnu en elle l’une des leurs, et ils ne se sont évidemment pas trompés. Interpréter ainsi la Sonate « à Kreutzer » de Beethoven, immortalisée par Léon Tolstoï, qui séjourna à Lucerne en 1857 et écrivit la nouvelle du même nom, n’est possible que pour de véritables complices artistiques.
Lorsque, à la fin du concert, les quatre musiciens sont revenus sur scène en se tenant par la main, toute la salle s’est levée. Je n’ai pas chronométré la durée de l’ovation, mais elle a été longue. C’est pour vivre de telles émotions, de tels moments, que l’on vient à un festival. J’ai l’intention d’y retourner l’année prochaine. Et vous ?