Les récits en noir et blanc d’Ella Maillart
« Photo Elysée présente une partie de ses images réalisées lors de ses voyages en Asie dans les années 1930 », lit-on dans le communiqué de presse diffusé à cette occasion. L’information est incomplète. Ella Maillart a également voyagé dans la partie européenne de l’URSS, notamment à Moscou, comme en témoignent ses photographies. Mais je n’irai pas chercher de sous-entendu politique derrière cette omission, appelons-la ainsi, surtout à quelques jours de la votation sur la neutralité suisse. Parlons plutôt de l’exposition.
Ella Maillart ne rentre décidément pas dans le cadre des fameux « trois K » : enfants, cuisine, église (Kinder, Küche, Kirche), qui délimitaient encore largement, à son époque, le rôle des femmes, y compris en Suisse. On la connaît comme voyageuse, photographe et écrivaine. Mais il faut se rappeler qu’avant tout cela, dès sa plus tendre enfance, elle était une lectrice passionnée, dévorant les romans de Jack London, Joseph Conrad, Herman Melville et Robert Louis Stevenson, puis étudiant les cartes géographiques « sur les traces » de leurs héros. C’est dans cet amour de la lecture que je me sens proche de cette femme étonnante, née en Suisse et libre de ses déplacements, contrairement à moi qui lisais les mêmes livres derrière le rideau de fer. Mais même moi, je pouvais rêver de voyages. Cette phrase d’Ella Maillart qui accueille les visiteurs de l’exposition, « Maintenant, je sais d’une certitude absolue pourquoi l’on voyage : afin de se trouver soi-même », vaut à mes yeux tout autant pour la lecture : chaque livre est un voyage dans un monde nouveau que nous confrontons au nôtre pour mieux le comprendre.
Il est d’ailleurs amusant de constater que nombre des lieux « exotiques » qui attiraient Ella Maillart se trouvaient de mon côté du rideau de fer et que, plusieurs décennies après elle, j’ai moi aussi pu les visiter, alors que je vivais encore en URSS. Puis j’en ai découvert d’autres. Presque tous, à l’exception de l’Afghanistan où, aujourd’hui, même une aventurière aussi intrépide qu’Ella Maillart ne se risquerait sans doute pas à s’y rendre.
« À la hauteur de la tête, il y avait un balcon circulaire creusé dans la falaise d’où l’on voyait des fresques ornant le plafond et les murs. On identifiait des chevaux, des personnages, le soleil, la lune, des tiares et des perles [...] Un arc-boutant de maçonnerie moderne renforçait une partie de la falaise fendue tout à côté du bouddha si souvent abîmé par des fanatiques musulmans », écrit-elle dans La Voie cruelle.
Hélas, les gigantesques statues de Bouddha de Bâmiyân, hautes de 55 et 38 mètres, n’existent plus : les talibans les ont détruites en mars 2001. Maillart a eu le temps de les voir et de les photographier avant que l’UNESCO ne place les monuments de la vallée de Bâmiyân sous sa protection : le « Paysage culturel et vestiges archéologiques de la vallée de Bamiyan » n’a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine mondial en péril qu’en 2003, après la destruction des statues. L’UNESCO est arrivée trop tard : aujourd’hui, elle protège deux niches vides.
Dans la première salle de l’exposition, la vie d’Ella Maillart se déroule le long d’une ligne droite. Au-dessus figurent les événements de sa vie personnelle et les faits divers suisses ; au-dessous, les événements qui se produisaient loin de Genève, où elle est née en 1903, et qui appartiennent désormais à l’Histoire. Cette présentation chronologique permet de visualiser ses 94 années d’existence sous différents angles, comme si l’on ajustait à chaque étape l’objectif d’un appareil photo, tantôt en s’éloignant, tantôt en se rapprochant. Prenons, par exemple, la période de 1914 à 1917. Au-dessus de la ligne : les premières expériences de la toute jeune Ellen Maillart à la barre d’un voilier, à Creux-de-Genthod, près de Genève, en compagnie de son amie adorée Hermine de Saussure, surnommée « Miette ». Au-dessous : le début de la Première Guerre mondiale ; le bref rétablissement de l’Empire en Chine, suivi du retour à la République ; la révolte des Basmatchis en Asie centrale, d’abord contre l’Empire tsariste, puis contre l’URSS ; la révolution en Russie, l’arrivée de Lénine au pouvoir et le début de la guerre civile. Vous apprécierez la différence de taille.
Alors que la Première Guerre mondiale fait rage, Ella Maillart crée à Genève le Champel Hockey Club, premier club féminin de hockey sur terre de Suisse romande ; en 1924, l’année de la mort de Lénine, elle représente la Suisse dans une régate de voile aux Jeux olympiques de Paris ; au moment où Staline affermit son pouvoir en URSS, sur fond de collectivisation et de famine massive, elle part pour Moscou et le Caucase. En 1939, elle entreprend en voiture, avec son amie Annemarie Schwarzenbach, un voyage de Genève à Kaboul, puis passe les années de la Seconde Guerre mondiale en Inde. Ces voyages donnent lieu à des centaines de photographies et fournissent la matière d’articles de presse et de livres. Parmi la jeunesse russe raconte son voyage en Russie soviétique en 1930 ; Des Monts célestes aux sables rouges restitue ses impressions du Turkestan soviétique en 1932 ; La Voie cruelle, sous une forme plus littéraire, relate son voyage de Genève en Afghanistan avec Annemarie Schwarzenbach.
Ce dernier livre paraît en 1952. La ligne de vie d’Ella Maillart, telle que la présente le musée lausannois, fait ensuite un bond de 36 ans : en 1988, elle confie l’ensemble de ses archives photographiques à Photo Elysée et, en 1997, s’éteint paisiblement à Chandolin, pittoresque village du val d’Anniviers, dans le canton du Valais, à quelque 2 000 mètres d’altitude.
Après avoir salué cette femme extraordinaire d’un soupir respectueux, le visiteur passe à l’objet suivant : probablement la carte de l’URSS la plus originale qu’il m’ait été donné de voir. Pas cette immense tache rouge au milieu d’une carte du monde traditionnelle, mais seulement la partie inférieure du pays, sans la capitale ni même toute sa partie européenne, avec seulement les « steppes kirghizes » et les républiques asiatiques. En revanche, cette carte singulière, qui retrace les itinéraires d’Ella Maillart entre 1930 et 1939 et reflète la situation géopolitique de 1939, fait apparaître le Royaume arabo-saoudien, pourtant devenu dès 1932 le Royaume d’Arabie saoudite, ainsi que l’Afrique orientale anglaise, le Soudan anglo-égyptien, la Birmanie et le Siam, rebaptisé Thaïlande précisément le 24 juin de cette même année.
Je comprends ce qui a attiré Ella Maillart dans la Russie de l’époque : sa nouveauté et son mystère. Ce n’est pas un hasard si elle la compare à un laboratoire dans Parmi la jeunesse russe : « À Moscou, je m’étais promis de ne rien écrire sur la Russie moderne ; j’étais noyée dans trop d’impressions disparates, perdue à vrai dire dans un monde différent qui me fascinait. [...] Dans ce pays, ce nouveau laboratoire d’expériences, rien n’est définitif, tout se transforme. Ce qui est juste un mois peut ne plus l’être le mois suivant. » Sur la volatilité de la situation, elle avait vu juste. Et c’est bien pratique, convenons-en, de pouvoir jeter un coup d’œil dans le « laboratoire », voir comment les choses s’y passent, prendre quelques photos et… poursuivre son chemin. Combien d’autres étrangers tout aussi curieux ont visité le pays où je suis née, en quête de nouvelles impressions et d’émotions fortes ! Et le flot ne tarit pas.
À Moscou, Ella Maillart a notamment rencontré les célèbres cinéastes Dziga Vertov et Vsevolod Poudovkine. Le film de Poudovkine Le Descendant de Gengis Khan et les récits passionnés du Caucase de l’écrivain Sergueï Tretiakov, l’un des premiers traducteurs de Bertolt Brecht en russe, fusillé en 1937 et réhabilité en 1956, ont largement déterminé les itinéraires de ses voyages suivants.
Les photographies d’Ella Maillart sont magnifiques. Leur qualité technique est indéniable, mais ce qui me frappe surtout, ce sont les détails qu’elle a su saisir. Si vous allez voir l’exposition, je vous conseille sincèrement de la parcourir sans vous presser, en prenant tout votre temps. Ces images prises il y a près d’un siècle permettent de confronter cette époque à la nôtre et d’arriver à une conclusion étonnante : beaucoup de choses ont radicalement changé, d’autres presque pas.
Je regarde cette série de photographies de Moscou, prises littéralement à la veille de la disparition d’une grande partie de l’ancien paysage urbain. Ostojenka, bien sûr, a profondément changé : c’est aujourd’hui l’une des rues les plus chères de Moscou et un symbole du luxe de la capitale. C’est là qu’Ella Maillart habitait probablement en 1930, puisque la légende d’une photographie indique « Ma rue », et elle avait sous les yeux la chaussée défoncée avec ses éternelles flaques d’eau, les voitures à cheval, un cireur de chaussures, un magasin coopératif… Et voyez-vous, au loin à droite, cette coupole surmontée d’une croix ? Je me suis demandé de quelle église il pouvait s’agir et suis arrivée à la conclusion qu’il s’agissait très probablement de l’église de la Résurrection-du-Verbe à Ostojenka. Elle se trouvait sur Ostojenka, à la sortie de la 1re ruelle Zatchatievski, à peu près à l’emplacement de l’actuel numéro 15. Fermée à la fin des années 1920, elle n’a été entièrement démolie qu’au début de 1935.
Je me suis longuement arrêtée devant une photographie portant cette légende : « Spissok. Liste des habitants, maison N° 5 de la rue Tchertolskom dans laquelle il y a onze appartements, 1930, Moscou, République socialiste fédérative soviétique de Russie, URSS. » Oui, la légende commence bien par le mot russe « Spissok », écrit en caractères latins, avant de se poursuivre en français. Le nom de la rue n’est pas tout à fait exact : il s’agit presque certainement de la ruelle Tchertolski, qui porte encore aujourd’hui le nom qu’elle a reçu en 1922. L’adresse, elle aussi, existe toujours : ruelle Tchertolski, numéro 5. Mais combien d’habitants de ces onze appartements, dont la liste apparaît sur la photographie, ont survécu aux années 1930 ?
Je me demande comment Ella Maillart a appris que le rémouleur en casquette, portant sa meule ambulante sur le dos, était ukrainien. Lui aurait-elle posé la question ?
Quant aux femmes, si l’on fait abstraction de leurs vêtements, beaucoup d’entre elles font encore aujourd’hui la queue, attendent aux arrêts de bus, bricolent dans les moteurs des voitures, tandis que d’autres sont contraintes d’effectuer les travaux les plus pénibles, dans les égouts par exemple.
Avec cette différence qu’à Moscou aujourd’hui, les travaux physiques les plus durs sont souvent effectués par des travailleurs venus d’ailleurs, notamment de ces anciennes républiques asiatiques où Ella Maillart s’est aussi rendue. En 1932, elle a pu prendre à Samarcande plusieurs rares photographies du procès de Basmatchis, qualifiés dans les légendes de « rebelles nationalistes ». Remarquez le buste de Lénine à droite sur la photo correspondante.
Une petite précision pour ceux dont les souvenirs des cours d’histoire sont un peu flous. Les autorités soviétiques appelaient « basmatchis » les participants à la résistance armée en Asie centrale. Ils ne constituaient toutefois pas un mouvement unifié, doté d’une direction et d’une idéologie communes : on trouvait parmi eux des opposants à la soviétisation, des partisans de l’indépendance nationale, des forces religieuses, mais aussi de simples groupes armés locaux. Le mot « basmatchi » lui-même, dérivé d’un verbe turcique signifiant « attaquer, mener un raid », a fini par devenir, dans l’historiographie soviétique, synonyme de « bandit ». Pourtant, en août 2021, la Cour suprême d’Ouzbékistan a réhabilité 115 participants à la résistance antisoviétique réprimés dans les années 1920 et 1930, puis 161 autres en mai 2026. Dans le « laboratoire » dont parlait Maillart, ce n’est donc pas seulement le présent qui s’est révélé volatil, mais aussi l’Histoire : quatre-vingt-dix ans plus tard, les « basmatchis », « bandits » condamnés par le pouvoir soviétique, sont devenus des combattants pour l’indépendance nationale officiellement réhabilités.
Ella Maillart a également préservé pour l’Histoire l’image de ces Kazakhs qui se trouvaient en 1932 à la gare ouzbèke de Tchardjui, alors que la population fuyait massivement le Kazakhstan ravagé par la famine vers l’Ouzbékistan et que commençait le rapatriement forcé des réfugiés. Dans sa légende, Maillart les qualifie de « déportés ».
Avec mes enfants, nous avons voyagé en Ouzbékistan et au Kirghizistan, et ils se souviennent souvent du délicieux plov, des tchaï-hanas », des marchés hauts en couleur, de la chasse au faucon et des moutons qui paissaient tranquillement en attendant, plaisantaient-ils, de finir en « chachlik ». Tout cela a peu changé depuis l’époque d’Ella Maillart, si ce n’est que les médersas restaurées ont aujourd’hui bien plus fière allure.
Et regardez cette photographie de 1932 : « Un Karakirghize avec des lunettes chinoises ». Un cavalier comme celui-ci, un faucon posé sur le bras, on peut encore en rencontrer aujourd’hui au Kirghizistan. Mais pourquoi ces lunettes sont-elles chinoises ? J’ai creusé la question et découvert un détail remarquable. En Asie centrale, à l’époque, de grandes lunettes de fabrication chinoise étaient effectivement répandues et, semble-t-il, elles pouvaient être non seulement un moyen de corriger la vue, mais aussi un signe de statut social. Ella Maillart elle-même en parle dans Des Monts célestes aux sables rouges. Décrivant le bazar de Karakol, elle remarque un Kirghize de haut rang, « avec d’énormes lunettes chinoises jaunes sur le nez », en train d’acheter un poignard. Les produits chinois franchissaient donc déjà à l’époque les frontières et atteignaient les régions les plus reculées d’Asie centrale : la mondialisation ne date pas d’hier.
L’exposition à Lausanne se poursuit jusqu’au 1er novembre 2026. J’espère que vous aurez le temps de la voir.