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Minotaure sans Thésée

23.10.2026.

Image du film Minotaure d’Andreï Zviaguintsev. © Anna Matveeva

Inutile de présenter Andreï Zviaguintsev aux cinéphiles : il est l’un des réalisateurs russes contemporains les plus connus et les plus reconnus au monde. Dès son premier long métrage, Le Retour (2003), il a remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise. Ont suivi Le Bannissement (2007), Elena (2011), récompensé par le Prix spécial du jury dans la section Un certain regard à Cannes et devenu, en décembre 2019, le seul film russe figurant dans la liste des cinquante meilleurs films des années 2010 établie par le magazine américain Rolling Stone, Léviathan (2014), qui a reçu à Cannes le Prix du scénario ainsi que le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère, et Faute d’amour (2017), couronné par le Prix du jury à Cannes. Léviathan et Faute d’amour ont tous deux été présentés par la Russie aux Oscars et ont obtenu une nomination. Et ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg des récompenses.

Il a fallu attendre neuf ans pour découvrir son film suivant. Cette longue interruption s’explique par des raisons à la fois personnelles et extérieures : en 2021, le réalisateur est tombé gravement malade du Covid, a frôlé la mort et a suivi un long traitement et une longue convalescence à l’étranger. La guerre contre l’Ukraine, déclenchée en février 2022, a rendu son retour en Russie impossible. Zviaguintsev avait toutefois déjà pris clairement position dès 2014, en condamnant publiquement l’annexion de la Crimée.

Avec Minotaure, Andreï Zviaguintsev, qui vit désormais en France, a ajouté un nouveau succès à son impressionnant palmarès international. Mais… avec des circonstances aggravantes.

Andreï Zviaguintsev pendant le tournage de Minotaure. © Anna Matveeva

Le 23 mai 2026, en recevant le Grand Prix lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes, Zviaguintsev a appelé le président russe Vladimir Poutine à mettre fin à la guerre contre l’Ukraine. Qui pourrait, a priori, y trouver à redire ? Pourtant, ses paroles ont suscité un débat non moins vif que le film lui-même. Les uns y ont vu une courageuse prise de position contre la guerre ; les autres, la preuve que même les Russes opposés à cette guerre ne mesuraient pas pleinement la responsabilité de leur pays dans ce qui se passait. Les réactions les plus virulentes sont venues de personnalités du monde culturel et de journalistes ukrainiens, qui ont vu dans l’évocation des souffrances « des deux côtés de la ligne de contact » une assimilation inacceptable de l’agresseur et de la victime, et dans l’adresse « Monsieur le Président », une requête presque déférente à l’homme qui avait déclenché la guerre. Certains sont même allés jusqu’à qualifier le discours de Zviaguintsev  de « supplique au tsar ». De son côté, le Kremlin a réagi par la voix de Dmitri Peskov, qui a déclaré que Zviaguintsev n’avait pas le droit moral de s’adresser à Poutine. Mais après tout, comme dit le proverbe, un chien regarde bien un évêque, alors…

Le réalisateur a rejeté les accusations de servilité, soulignant qu’il s’était adressé au seul homme capable d’arrêter le bain de sang et qu’il avait voulu exprimer sa solidarité avec les millions de Russes privés de la possibilité de s’opposer ouvertement à la guerre.

Et moi, qu’est-ce que j’en pense ? Qu’Andreï Zviaguintsev mérite des félicitations sur toute la ligne : pour avoir pris la parole (il aurait très bien pu s’en abstenir, afin de ne pas détourner l’attention de la presse de son propre succès), et pour l’avoir fait en termes respectueux (un homme cultivé n’a pas à s’abaisser à des formules du genre « on ira les buter jusque dans les chiottes », au risque, en plus, de se faire accuser de plagiat). On ne peut pas plaire à tout le monde, c’est un fait. Et inutile même d’essayer.

L’été est passé, l’automne est arrivé et, à deux jours d’intervalle seulement, Andreï Zviaguintsev a reçu deux autres marques de reconnaissance pour le moins singulières. Le 16 septembre, la France a présenté Minotaure aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international ; le 18 septembre, le ministère russe de la Justice a inscrit le réalisateur sur son registre des « agents de l’étranger ». « Tout se déroule comme prévu. »

De nombreux livres ont déjà été consacrés à la guerre qui se poursuit en Ukraine. Il suffit de consulter la Bibliothèque de mon site pour le constater. Des films de fiction ont également été tournés. Mais Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, dont l’action se déroule en Russie à l’automne 2022, est, à ma connaissance, le premier film de fiction d’une telle ampleur à montrer ce qui se passait alors au sein même de la société russe. Le premier. Et il est terrifiant.

Dmitri Mazourov dans le rôle de Gleb Morozov. © MK Productions CG Cinéma

Mais Minotaure n’est pas seulement un film sur la guerre. D’ailleurs, à l’origine, Zviaguintsev envisageait de raconter une tout autre histoire. Son point de départ était La Femme infidèle (1969) de Claude Chabrol, un thriller psychologique sur une famille bourgeoise aisée dont la tranquillité apparente se révèle trompeuse. Un mari commence à soupçonner sa femme d’infidélité, découvre qu’elle a un amant et commet un crime dont les conséquences mettent en péril l’existence même de la famille. Zviaguintsev avait envisagé d’en réaliser une nouvelle version dès 2017–2018, mais il n’avait pas réussi à en acquérir les droits. Il est revenu à ce projet après le début de la guerre en Ukraine, lorsqu’il est devenu évident qu’une histoire d’adultère transposée dans la réalité russe prendrait inévitablement une tout autre dimension.

À bien des égards, Minotaure est un film typique de Zviaguintsev. On y retrouve le thème du manque d’amour, déjà présent dans ses œuvres précédentes, ainsi que les relations familiales douloureuses, auxquelles le réalisateur s’intéresse peut-être en raison de sa propre histoire : son père a quitté la famille alors qu’Andreï était encore tout petit. Dans Le Retour, l’absence du père puis sa réapparition soudaine donnaient lieu à un drame de pouvoir, de soumission et de résistance. Dans Le Bannissement, la tragédie familiale naissait de l’incapacité à écouter et à comprendre un être proche. Dans Elena, le conflit familial révélait les inégalités sociales et la disposition morale à sacrifier la vie d’autrui dans son propre intérêt et celui de ses proches. Dans Faute d’amour, la disparition d’un enfant devenait la terrible conséquence de la désintégration des liens entre deux êtres absorbés par leur propre existence. Quant à Léviathan, la famille s’y désagrégeait sous la pression de l’État, de l’Église et de la trahison humaine, sur fond d’un chaos face auquel l’individu restait impuissant. Mais si, dans Léviathan, Zviaguintsev utilisait l’image biblique d’un monstre marin pour symboliser une force immense qui écrase l’être humain, dans Minotaure, il se tourne vers un mythe de la Grèce antique où le monstre exige des sacrifices humains bien réels.

Peut-être vaut-il la peine de rappeler le « résumé » du mythe. Le Minotaure, créature au corps humain et à la tête de taureau, vivait dans un labyrinthe sur l’île de Crète. Les Athéniens devaient lui livrer en pâture sept jeunes hommes et sept jeunes filles, soit quatorze personnes au total, jusqu’au jour où le héros Thésée a pénétré dans le labyrinthe et tué le monstre.

Andreï Zviaguintsev a tourné le film à Riga à l’automne 2025, mais l’action se déroule en Russie à l’automne 2022, après l’annonce de la « mobilisation partielle ». Le personnage principal, Gleb Morozov (interprété par Dmitri Mazourov), dirige une entreprise de transport dans la région de Moscou, comme l’indique le code régional 760 sur la plaque d’immatriculation de sa voiture. C’est un homme respecté, qui a ses entrées auprès du maire de la ville. Une Volvo flambant neuve et une maison moderne avec vue sur l’eau sont autant de signes de sa réussite professionnelle. Mais dans la littérature russe, qui dit eau dit forcément un noyé, voire un cadavre qu’on a fait disparaître dans l’eau. Les affaires prospèrent, mais les relations entre Gleb et sa femme Galina (interprétée par Iris Lebedeva) sont manifestement mauvaises. On le comprend dès les premières minutes du film, et la tension ne fait que monter au fil du récit. Pourtant, Gleb semble aimer sincèrement sa femme, tout comme leur fils Sergueï, encore écolier. Mais Galina s’est lassée de lui, et voilà qu’un jeune photographe au joli minois a fait son apparition…

Iris Lebedeva dans le rôle de Galina Morozova. © MK Productions CG Cinéma

Pendant ce temps, le maire exige de Gleb qu’il fournisse quatorze de ses employés pour les envoyer faire la guerre en Ukraine. Quatorze, remarquez bien ! Sinon, on les prendra sans son intervention : les hommes du bureau de recrutement militaire viendront tout simplement les chercher dans ses locaux.

Et voilà Gleb confronté d’un seul coup à deux « situations problématiques » : lesquels de ses employés envoyer à la guerre, et que faire de l’infidélité de sa femme. Dans les deux cas, il est question du pouvoir exercé sur le destin d’autrui, de confiance, de trahison et de responsabilité. Mais si, dans sa vie conjugale, Gleb se considère comme la partie lésée, dans ses rapports avec l’État, il devient lui-même un rouage du mécanisme qui transforme d’autres êtres humains en victimes. C’est là que surgit la principale question morale du film : où passe la frontière entre celui qui est contraint de se soumettre aux circonstances et celui qui accepte volontairement d’en suivre les règles pour préserver son propre bien-être ?

Je ne vous raconterai pas comment Gleb résout ses problèmes ni comment il parvient à sortir du labyrinthe : j’espère que vous verrez le film et le découvrirez par vous-mêmes. Mais il s’en sort. Les gens comme lui s’en sortent toujours : ils ont tout sous contrôle. Je voudrais parler d’autre chose.

Gleb ressemble à beaucoup de Russes. Ni lui ni ses amis ne semblent être des partisans convaincus de la guerre, pas plus qu’ils n’en sont des opposants. L’un d’eux compte filer en Thaïlande avec sa jeune maîtresse pour y « attendre que ça passe » ; les autres préfèrent simplement se taire. Comme tant d’autres, Gleb veut préserver son entreprise, son mode de vie habituel, sa position dans la société, et il se moque éperdument de tout le reste. Certes, ce n’est pas lui qui a décidé de déclencher la guerre ou de décréter la mobilisation, mais c’est à lui qu’il revient de traduire les décisions prises par d’autres en destins humains bien réels. Et il le fait. Et devient complice : l’État sait ce qu’il fait, son « invitation à la complicité » tombe sur un terrain soigneusement préparé. Une société où les relations humaines reposent depuis longtemps sur le mensonge, la peur, l’intérêt personnel et l’indifférence se révèle prête à y répondre.

Image du film Minotaure d’Andreï Zviaguintsev. © MK Productions CG Cinéma

Le film a suscité de nombreuses critiques enthousiastes, du Guardian à Variety et du Monde au Figaro. Un compte rendu d’une sévérité inattendue a toutefois paru dans la publication argentine EscribiendoCine. Son auteur estime que l’histoire conjugale de Gleb et Galina ne se distingue guère d’un mélodrame ordinaire mettant en scène des gens riches rongés par la jalousie et l’ennui, et que Zviaguintsev donne à un sujet banal une forme monumentale injustifiée. Qu’il me soit permis de ne pas partager son avis.

Un meurtre, ce n’est tout de même pas banal, du moins aimerait-on le croire. Une fête entre amis à la veille du sacrifice de quatorze êtres humains, encore moins. La possibilité d’échapper à la justice en échange d’un « service » rendu au maire, non plus. Et on ne saurait certainement qualifier de banal cet abject propagandiste qui, sous le regard bienveillant d’un prêtre, exhorte les mobilisés à accomplir leur « devoir sacré ». Quant à ces mobilisés eux-mêmes, qui partent pour une guerre absurde au son de la funeste marche Les Adieux de Slavianka, qui sont-ils : des victimes ou des assassins dociles, voire volontaires ?

Minotaure est terrifiant par sa lenteur, sa banalité, sa « normalité », et par ces personnages si reconnaissables, dont aucun, pris isolément, ne semble vraiment être un monstre. Mais tous ensemble ?.. Ensemble, ils donnent à voir non seulement de la Russie en guerre contre l’Ukraine, mais aussi de la décomposition morale d’une société, décomposition qui commence dans sa « cellule » de base, la famille, et finit par la conduire à un état où une telle guerre devient possible.

… À la fin du film, Gleb et sa famille s’envolent pour des vacances. Où, à votre avis ? En Crète, la patrie du Minotaure.


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