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Zouleikha, ne ferme pas les yeux !

23.04.2020.

Tchoulpan Khamatova dans le rôle de Zouleikha. Image tirée de la série Zouleikha ouvre les yeux

En Russie, la série adaptée du roman de Gouzel Iakhina, dont le dernier épisode a été diffusé hier sur la chaîne Rossiya 1, a déclenché un véritable scandale. Les accusations portées contre ses créateurs nous paraissent symptomatiques de la société russe.

Commençons par un détour. Le 17 avril, soit deux jours après la bousculade dans le métro de Moscou, dont les conséquences restent encore à évaluer, les médias russes ont annoncé que le Conseil de la Fédération avait approuvé le déplacement du Jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale du 2 au 3 septembre. Les auteurs de cette initiative invoquaient la nécessité de « préserver la justice historique à l’égard des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ». Nous n’avons trouvé aucune réaction à cette annonce : la date a été déplacée, et voilà tout.

Le 13 avril, la chaîne Rossiya 1 a diffusé le premier épisode de la série réalisée par Egor Anachkine d’après le roman éponyme de Gouzel Iakhina. Cette fois, l’argument était la préservation de la justice historique à l’égard des victimes des répressions staliniennes, en l’occurrence celles de la dékoulakisation et de la collectivisation. Dès le premier épisode, un scandale a éclaté dans la presse, jusqu’à donner lieu à des menaces directes contre Tchoulpan Khamatova, l’interprète du rôle principal.

Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux tentatives de préserver la justice historique ?

Rappelons que le roman de Gouzel Iakhina a paru en 2015 aux Éditions Elena Choubina, qui font partie du groupe AST, avec une préface de Lioudmila Oulitskaïa. Le premier livre de cette écrivaine de quarante ans s’est aussitôt hissé au sommet de la scène littéraire russe. Dès 2015, il a reçu les prix Bolchaïa Kniga, Iasnaïa Poliana et Livre de l’année, puis, en 2017, le Prix des lecteurs. Cette même année, le roman était déjà traduit en dix-huit langues, dont le français, grâce aux Éditions Noir sur Blanc, à Lausanne.

Peu après, j’ai eu l’occasion de rencontrer Gouzel Iakhina et de vous proposer un entretien dans lequel elle évoquait la part respective des faits et de l’imaginaire dans son œuvre, ses motivations personnelles et sa perception de l’Histoire. Les lecteurs de Nacha Gazeta ont été parmi les premiers à apprendre que le roman serait porté à l’écran. C’est désormais chose faite, avec un effet inattendu – ou fallait-il au contraire s’y attendre ? La série a fait l’effet d’une bombe.

Le parti Communistes de Russie exige l’interruption de sa diffusion au motif qu’elle « noircit le passé ». L’Assemblée spirituelle des musulmans de Russie attend des excuses de ses auteurs. Les mécontents en appellent aux « milieux scientifiques ». Ainsi, une chaîne YouTube dont nous ignorions jusqu’ici l’existence, mais dont le nom, Aurora, est éloquent, a mis en ligne une vidéo de vingt minutes donnant la parole à l’historien Evgueni Spitsyne. Nous avons découvert qu’il était l’auteur de manuels et de cours consacrés à l’histoire de la Russie, ainsi que le lauréat 2016 du prix « Culture impériale » décerné par l’Union des écrivains de Russie. Évoquant la série, ce savant homme n’hésite pas à déclarer qu’il a dû « faire un effort incroyable pour regarder cette absurdité », avant d’avouer : « Je ne sais pas ce que vaut le roman, mais je suppose que ce n’est pas non plus un chef-d’œuvre. » Qui pourrait soupçonner un historien d’un quelconque parti pris ?

Il ne s’agit évidemment pas ici de « critique cinématographique ». Il serait peut-être temps d’inventer un terme comme « critique de séries », puisqu’il s’agit d’un genre tout à fait différent. Ceux qui s’indignent et dont les sentiments ont une nouvelle fois été offensés ne se soucient guère des qualités artistiques de la série, pas plus que de ses défauts ; à nos yeux, elle possède les unes comme les autres. Tout se ramène à la politique et aux différentes lectures – ou faudrait-il dire visions ? – de notre passé commun. Elles divergent à tel point que l’on finit par se demander si ce passé a jamais été véritablement commun et, si tel est le cas, si la société ne souffre pas aujourd’hui d’amnésie collective.

L’adaptation d’un livre, surtout lorsqu’il est bon, dépasse très rarement l’œuvre dont elle est tirée, qu’il s’agisse de Guerre et Paix, de Vie et Destin ou du Maître et Marguerite. C’est donc vers l’auteure du roman, Gouzel Iakhina, que je me suis tournée pour discuter de la situation.

Gouzel Iakhina lors d’un entretien accordé à la radio Écho de Moscou, le 20 avril 2020. Capture d’écranГузель Яхина - скриншот интервью во время радиостанции "Эхо Москвы", 20 апреля 2020 г.

Gouzel, puisque notre conversation est cette fois suscitée par une série télévisée, commençons par vous demander pourquoi vous avez refusé d’en écrire le scénario, ou du moins de participer à son écriture. Vous avez une formation de scénariste : cette proposition vous a certainement été faite.

Oui, bien sûr. Nous en avons parlé dès notre première rencontre avec les représentants de la Compagnie d’État panrusse de télévision et de radiodiffusion, lorsque nous avons discuté du contrat, d’autant que j’avais déjà terminé ma formation de scénariste. J’ai aussitôt refusé, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il m’aurait été difficile de découper ma propre histoire en huit morceaux et de les faire entrer dans le cadre rigide d’une série. Je me suis dit qu’il valait mieux confier ce travail à des professionnels capables de l’aborder avec davantage de distance.

Pour vous, cela aurait été comme tailler dans la chair vive ?

Bien sûr. Ensuite, je ne voulais pas passer plusieurs années supplémentaires – car c’est le temps nécessaire pour créer une série – à vivre avec Zouleikha. J’avais déjà le sentiment de me fondre en elle et, si cette fusion s’était prolongée, je n’aurais peut-être plus jamais été capable d’écrire autre chose. J’ai donc préféré me consacrer à une nouvelle histoire, d’autant qu’elle était déjà dans mon esprit.

La vague de critiques qui s’est abattue sur vous et sur les créateurs de la série montre avec une clarté saisissante à quel point le passé soviétique reste vivant dans la société russe. Nous avons déjà connu tout cela : le fameux « Je n’ai pas lu Pasternak, mais j’ai tout de même mon opinion », la sensation indescriptible d’une foule prête à se jeter sur sa proie au premier signal, et l’affirmation toujours vivace de Lénine selon laquelle le cinéma est le plus important de tous les arts. Reconnaissez que les réactions suscitées par le livre ont été beaucoup plus calmes que celles provoquées par son adaptation.

Vous savez, lorsque le livre est paru, les réactions ont elles aussi été très diverses. J’imagine qu’il a d’abord été acheté par ceux qui souhaitaient le lire et s’intéressaient au sujet. C’est sans doute pour cela que les avis favorables ont été nombreux et que, oui, le roman a reçu des prix.

Mais les voix négatives se sont fait entendre dès le début. Je les entendais parce que les gens m’écrivaient ou exprimaient leurs opinions lors de rencontres, et ces opinions étaient parfois diamétralement opposées. Au Tatarstan, le roman a été très durement critiqué. Ces critiques ne portaient pas sur ses qualités littéraires, mais sur la représentation de tout ce qui était « tatar » : la culture, la langue. Elles venaient essentiellement de l’intelligentsia tatare et se faisaient entendre avec force.

On a accusé le roman de ternir l’image de la femme et de la mère tatares. On l’a qualifié de « bombe placée sous la conscience nationale » et de « morceau de viande farci d’aiguilles »… Les métaphores fleuries n’ont pas manqué. Je comprenais pourquoi ces voix dominaient : elles étaient pleines de colère, et les voix en colère sont généralement les plus fortes.

Dans le même temps, je recevais de Kazan de très nombreux témoignages de sympathie et je sentais ce soutien. Dans les faits, le Tatarstan a favorisé de toutes les manières possibles la parution du livre. Douze mois à peine après l’original russe, une traduction tatare a été publiée. À la même époque, les autorités de Kazan ont commencé à soutenir l’adaptation, et c’est en grande partie grâce à elles que beaucoup de choses ont pu être réalisées rapidement et dans de bonnes conditions.

J’ai aussi entendu des voix affirmer que le peuple russe était présenté sous un jour défavorable : la femme tatare, disaient-elles, est vertueuse et suscite l’empathie, tandis que la femme russe est dépeinte comme dépravée.

Mais le peuple russe est également représenté par Ivan Ignatov, qui suscite lui aussi la sympathie et l’empathie, ainsi que par d’autres personnages « positifs ».

Bien sûr ! Pour moi, cela va de soi, mais apparemment pas pour tout le monde. Certains ont déclaré que le roman était antistalinien, ce que je ne nie nullement. D’autres l’ont au contraire jugé pro-stalinien, parce que tout y serait décrit avec trop de douceur, sans assez de dureté, et que les répressions se trouveraient ainsi réduites à une matière romanesque. Le fait que l’héroïne trouve le bonheur au sein du système du Goulag a été interprété comme une justification du régime.

J’avais donc compris dès cette époque qu’il existait des opinions extrêmement diverses. J’en ai conclu que la critique en dit souvent davantage sur celui qui la formule que sur l’objet auquel elle s’en prend.

Mais une réaction aussi passionnée n’est peut-être pas une mauvaise chose. L’essentiel, pour toute œuvre d’art, n’est-il pas de ne laisser personne indifférent ? Si tel est le cas, le livre comme la série ont atteint leur but.

(Elle pousse un profond soupir.) Je n’irai pas jusqu’à dire que ce scandale me réjouit. Mais il est clair que le sujet ne laisse personne indifférent. Peut-être est-ce sous ces formes étranges que nous tentons d’affronter notre histoire.

Il ne faut pas oublier non plus que la tension liée à l’isolement et au confinement exacerbe actuellement toutes les réactions. Certaines choses sont ressenties avec une acuité extrême et perçues comme à travers une loupe.

Oui, nous l’avons également constaté à travers les réactions inattendues de certains de nos lecteurs. À votre avis, que révèle de la société russe contemporaine le fait que le clergé musulman et les Communistes de Russie se soient retrouvés du même côté des barricades ?

(Elle rit.) C’est effectivement stupéfiant ! Je ne saurais dire ce que cela révèle. Que les gens regardent la série et en discutent. Elle réalise d’excellentes audiences : voilà au moins une consolation pour ses créateurs, qui ne s’attendaient sans doute pas à une réaction aussi violente et disproportionnée.

On ne peut s’empêcher de plaindre Tchoulpan Khamatova, dont les yeux magnifiques expriment plus que tous les mots…

Je suis d’accord. Tchoulpan interprète ce rôle très difficile de manière absolument brillante. Je trouve magnifique le choix de laisser l’héroïne silencieuse.

Et parfaitement logique, puisque le roman nous donne surtout à entendre le monologue intérieur de cette femme opprimée et humiliée. Il fallait bien trouver un moyen de le transposer à l’écran.

Exactement. L’idée est magnifique, tout comme sa réalisation. Je tiens également à saluer le travail de Ramil Sabitov, qui interprète Mourtaza. Dans le premier épisode, Tchoulpan Khamatova et lui entretiennent un extraordinaire « dialogue des regards ».

Dans le dernier épisode, en revanche, elle parle et prend des décisions. Nous avons devant nous une tout autre femme, qui voit désormais les choses autrement. Cette métamorphose est d’une ampleur saisissante, et Tchoulpan la rend, à mes yeux, avec un talent éblouissant. Je crois que c’est l’un de ses meilleurs rôles, sinon le meilleur ; je peux me permettre ici de ne pas être impartiale.

Quant aux attaques dirigées contre Tchoulpan elle-même, elles sont évidemment aussi étranges que sauvages, ne serait-ce que parce qu’elle ne fait qu’interpréter un rôle. Dans la vie, Tchoulpan est une personne extraordinaire. Elle fait tant de bien que beaucoup ne pourraient même pas l’imaginer. Ce qu’elle accomplit pour les enfants malades force l’admiration. Seul un sauvage peut jeter la pierre à Tchoulpan.

Hélas, de tels sauvages existent, et ils sont nombreux.

Je regrette profondément de voir toutes ces critiques quitter le terrain de la littérature et du cinéma pour tourner à la foire d’empoigne. C’est très douloureux et très amer à observer.

Votre livre connaît un immense succès non seulement en russe, mais aussi en français, où les critiques ont été particulièrement élogieuses. Le public francophone ne verra sans doute pas la série russe, mais il est possible que les échos du scandale qui l’entoure parviennent jusqu’en Occident et alimentent le débat sur l’incapacité de la société russe à affronter sa propre histoire. Cette incapacité constitue à son tour un obstacle à son développement, contrairement à ce qui s’est passé, par exemple, en Allemagne, où un travail de mémoire sans ambiguïté a été accompli. Que diriez-vous aux lecteurs étrangers qui se forgent une opinion de la Russie, notamment à travers les traductions de ses auteurs contemporains ?

Oui… Je regrette évidemment infiniment que cette situation se soit produite. Je ne peux dire qu’une seule chose, que je répète depuis plusieurs années déjà : j’ai bien peur qu’il nous faille simplement davantage de temps.

Je le répète aussi : je sens une vague extrêmement puissante de chaleur et de soutien. Malheureusement, elle ne réussit pas à se faire entendre au-dessus de la vague de colère.

Vous restez donc malgré tout optimiste et, même dans cette situation difficile, vous percevez un certain équilibre entre le bien et le mal ?

Je n’emploierais pas le mot « optimiste ». Je m’efforce de considérer la situation avec calme, ne serait-ce que parce que je m’attendais à une certaine réaction, même si je n’en avais pas prévu l’ampleur.

Oui, les avis sont diamétralement opposés et ce sont surtout les réactions négatives qui se déversent dans les médias. Mais croyez-moi, les témoignages de sympathie et de soutien sont eux aussi très nombreux.

Note de la rédaction : Les créateurs de la série ont ainsi formulé son slogan : « Même le plus grand malheur peut receler la graine d’un bonheur futur. » Anton Khitrov, critique du média Meduza, estime que « l’histoire paradoxale d’empowerment est ce que le roman a de plus précieux ». Nous ne partageons pas cette « synthèse », et pas seulement parce que nous n’aimons guère les anglicismes injustifiés.

À nos yeux, ce que le roman et son adaptation ont de plus précieux, c’est l’affirmation que, même dans les conditions les plus inhumaines, il est possible de rester humain. À condition, bien entendu, de l’avoir été au départ.

Quant au conseil que je donne aux lecteurs, il reste inchangé : lisez le livre, regardez la série, faites-vous votre propre opinion et n’écoutez personne.


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