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Reagan est de retour

05.08.2026.

Dennis Quaid dans le rôle de Ronald Reagan. © Courtesy MJM Entertainment

… Puis je me suis souvenue d’une blague très populaire en URSS au milieu des années 1980, à l’époque où j’étais lycéenne, puis étudiante. La voici.

Sur la place Rouge, un Russe et un Américain discutent. L’Américain dit : « Chez nous, aux États-Unis, il y a la liberté d’expression. Chez vous, non. » Le Russe répond : « Pourquoi donc ? » L’Américain : « Parce que je peux me placer devant la Maison-Blanche et crier : “Reagan est un imbécile !”, et il ne m’arrivera rien. » Le Russe : « Et alors ? Moi aussi, je peux me placer devant le Kremlin et crier : “Reagan est un imbécile !”, et il ne m’arrivera rien. »

Ronald Reagan (1911-2004), ancien acteur hollywoodien et gouverneur de Californie, est devenu le quarantième président des États-Unis et a occupé ce poste pendant deux mandats, de 1981 à 1989. Il a ainsi survécu à trois dirigeants soviétiques – Brejnev, Andropov et Tchernenko – et a été le témoin, et dans une certaine mesure l’un des acteurs, de la perestroïka lancée par Gorbatchev. Au début de sa présidence, il a adopté une ligne très dure à l’égard de l’URSS et a engagé une vaste course aux armements, notamment avec l’Initiative de défense stratégique. Plus tard, grâce à ses contacts personnels avec Mikhaïl Gorbatchev, il a signé le traité historique sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (traité FNI).

À l’époque soviétique, Reagan était, pour des millions de personnes, presque une caricature. Son nom n’était prononcé que dans le contexte de « l’impérialisme agressif », de la course aux armements, de la « guerre des étoiles » et de la menace pesant sur la paix. Le 11 août 1984, alors qu’il vérifiait son micro avant son allocution radiophonique hebdomadaire et croyait ne pas encore être à l’antenne, Reagan a lancé cette plaisanterie : « Mes chers compatriotes américains, je suis heureux de vous annoncer aujourd’hui que j’ai signé une loi mettant la Russie hors la loi pour toujours. Les bombardements commenceront dans cinq minutes. » La plaisanterie a provoqué un scandale international. Puis, dans les années 1990, le balancier est reparti dans l’autre sens : on s’est mis à voir en lui presque le principal vainqueur du communisme. Aujourd’hui, ces deux images paraissent trop simplificatrices.

Ronald Reagan est aussi entré dans l’histoire par deux propos passés à la posterité. C’est lui qui a qualifié l’Union soviétique d’« empire du mal », avant de rendre célèbre dans le monde entier le proverbe russe « Fais confiance, mais vérifie ». Reagan le répétait régulièrement lors de ses négociations avec Gorbatchev, à propos des accords sur le contrôle des armements. Le sens était très concret : nous sommes prêts à faire confiance à vos intentions, mais tout accord doit s’accompagner de mécanismes de vérification rigoureux. C’est sur ce principe que reposaient les négociations concernant les inspections des sites nucléaires, une question qui est restée pendant des décennies une pierre d’achoppement.

L’épisode le plus célèbre a eu lieu le 8 décembre 1987, à Washington, lors de la signature du traité FNI. Reagan a cité une nouvelle fois son proverbe favori, soulignant la nécessité d’inspections réciproques. Gorbatchev lui a alors fait remarquer avec un sourire : « You repeat that at every meeting. » (« Vous répétez cela à chaque rencontre. ») Reagan a répondu aussitôt : « I like it. » (« J’aime bien ce proverbe. ») Là encore, on croirait presque une blague.

Si j’ai décidé de regarder ce film, c’était avant tout par nostalgie, car tous les événements qu’il évoque ont influencé ma vie personnelle comme celle de toute ma génération.

D’un point de vue artistique, le film mérite pourtant assez peu d’attention. Nous avons affaire à un biopic hollywoodien tout à fait classique : un récit linéaire, une mythologie soigneusement construite, un minimum de contradictions psychologiques et un maximum de pathos. Dennis Quaid restitue consciencieusement la manière de parler et les gestes caractéristiques du quarantième président des États-Unis, mais le film ne dépasse presque jamais le cadre d’une biographie illustrée, restant visuellement au plus près de la réalité historique, comme en témoignent les images d’archives et les photographies qui accompagnent le générique de fin.

Si Reagan était sorti il y a quinze ans, ou même dix ans, on aurait pu n’y voir qu’un hommage tardif à l’un des présidents américains les plus connus du XXᵉ siècle. Mais à l’été 2026, il se regarde tout autrement, parce qu’il parle moins du passé que du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

En regardant ce film, il est difficile de se défaire de l’impression que ce ne sont pas seulement deux hommes politiques qui se rencontrent à l’écran, mais deux mondes qui n’existent plus. À la fin des années 1980, les mots « Fais confiance, mais vérifie » étaient le symbole d’une confiance naissante. La vérification était nécessaire précisément parce que les deux parties voulaient parvenir à un accord. Aujourd’hui, ces mots prennent une résonance presque tragique. On dirait que sa première moitié a disparu ; dans la politique internationale, il ne reste de plus en plus souvent que « vérifie », voire « ne fais pas confiance ».

Jon Voight dans le rôle de l’agent du KGB Viktor Petrovitch. Capture d’écran.

Selon le scenario, toute la biographie de Reagan et l’histoire de l’effondrement de l’URSS sont racontées à un jeune collègue par un ancien agent du KGB, Viktor Petrovitch, qui était autrefois chargé de l’infiltration d’agents soviétiques à Hollywood. Parmi les personnes placées sous sa surveillance figurait aussi le jeune Ronald Reagan, auquel le KGB avait attribué le nom de code Crusader (« Croisé »). On peut donc supposer qu’en URSS, on voyait en lui un homme qui percevait la lutte contre le communisme comme une mission presque morale, voire civilisationnelle.

Le rôle de cet espion soviétique à la retraite est tenu par Jon Voight. Il joue très bien, avec un accent presque russe. Les mots qu’il prononce prêtent cependant à sourire : « Le communisme n’est pas la patrie. La patrie, ce sont eux », dit-il en désignant les portraits de Tourgueniev, Tchekhov et Tolstoï accrochés au mur de son appartement. De même, dans les bureaux du Kremlin, il n’y avait pas de portraits de Staline, ni sous Brejnev ni sous Gorbatchev. Mais ici, ce n’est pas l’acteur qui est en cause, ce sont les scénaristes.

Comme Jon Voight a changé depuis le jour où je l’ai rencontré, il y a presque quarante ans ! Il était venu alors à Moscou dans le cadre du premier grand échange cinématographique soviéto-américain de la période de la perestroïka. Au cinéma Oktyabr, sur l’avenue Kalinine, a eu lieu la projection de Coming Home. Son rôle de soldat revenu paralysé du Vietnam lui avait valu un Oscar, et il n’est pas difficile d’imaginer dans quel état d’esprit les spectateurs soviétiques regardaient ce film alors que la guerre en Afghanistan se poursuivait. Au même moment, à Washington, on projetait pour la première fois le chef-d’œuvre d’Alexandre Askoldov, La Commissaire, adapté de la nouvelle de Vassili Grossman Dans la ville de Berditchev, consacrée à la guerre civile en Russie. Déclaré « idéologiquement nuisible » en 1967, le film était resté interdit de diffusion pendant vingt ans. Il semblait que la guerre froide prenait fin non seulement autour des tables de négociation, mais aussi dans les salles de cinéma. Regardez cette photographie conservée dans mes archives : tous les visages respirent le bonheur !

Cette photographie a été prise à Pouchtchino, près de Moscou, en 1988. On y voit Jon Voight, le réalisateur Roman Babaïan, moi-même, une personne que je ne parviens plus à identifier, et l’acteur Alexandre Abdoulov. J’ignorais alors que, près de quarante ans plus tard, je reverrais Jon Voight — non plus en Russie, mais sur l’écran de Netflix, dans le rôle du narrateur de l’histoire de Ronald Reagan… (Archives personnelles de l’auteure)

Et voilà qu’aujourd’hui, ce même Jon Voight raconte l’histoire de la guerre froide comme un chapitre déjà clos de l’Histoire. Mais après avoir vu le film, on se pose malgré soi la question : l’est-elle vraiment ? Et la réponse que l’on se donne n’a rien de rassurant.

Il se trouve qu’il m’est aussi arrivé de rencontrer un autre protagoniste du film : Mikhaïl Gorbatchev lui-même, au début des années 2000. Il est interprété par l’acteur polonais Olek Krupa. J’avoue que, sans la célèbre tache de naissance sur son front, je n’aurais pas reconnu d’emblée Mikhaïl Sergueïevitch ! Fait intéressant, en 2021, pendant le tournage du film, Krupa a publié dans The Wall Street Journal un essai intitulé I Despised Gorbachev Until I Played His Role. Il y explique que, ayant grandi dans la Pologne communiste, il avait longtemps éprouvé de l’hostilité envers Gorbatchev, qu’il considérait comme faisant partie du système soviétique. Pourtant, en préparant son rôle, il a changé de regard et en est venu à la conclusion que Gorbatchev était une figure bien plus complexe et tragique qu’il ne l’avait imaginé auparavant.

Olek Krupa dans le rôle de Mikhaïl Gorbatchev. © Adkins Entertainment

Cela se sent. Dans le film, Gorbatchev est sans doute le seul dirigeant soviétique auquel les auteurs permettent de conserver sa dignité. Si Brejnev est présenté comme le symbole d’un système à bout de souffle, Gorbatchev apparaît comme un homme avec lequel Reagan peut mener un véritable dialogue. Cela ne signifie évidemment pas que le film les place sur un pied d’égalité — c’est tout de même un film américain ! — mais il reconnaît en Gorbatchev un interlocuteur à la mesure du président des Etats-Unis. Pour un film qui sympathise aussi manifestement avec Reagan, c’est un détail important.

Genève est également présente dans le film, avec notre Jet d’Eau en gros plan. C’est ici, en 1985, que Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan se sont rencontrés pour la première fois, et cet événement historique a été célébré comme il se devait trente ans plus tard.

Les négociations ont commencé le matin du 19 novembre dans la villa privée où séjournait Reagan (le Château Fleur d’Eau, à Versoix), et se sont poursuivies le lendemain à la mission soviétique. Après une brève rencontre entre les deux délégations, M. Gorbatchev et R. Reagan se sont retirés pour un entretien en tête à tête. C’est à Genève que, dans le film, Reagan prononce à l’adresse de Gorbatchev ces mots qui n’ont rien perdu de leur actualité : « Nous ne nous méfions pas l’un de l’autre parce que nous sommes armés. Nous sommes armés parce que nous nous méfions l’un de l’autre. » Un diplomate soviétique m’a raconté que, pendant le vol de retour vers Moscou, Gorbatchev avait qualifié Reagan d’homme « obstiné et très conservateur », mais « pas tout à fait sans espoir ». L’ancien secrétaire d’État américain George Shultz, lui, rappelait qu’après sa première rencontre avec Gorbatchev, Reagan lui avait dit qu’ils s’étaient « bien entendus ».

Olek Krupa (Mikhaïl Gorbatchev) et Dennis Quaid (Ronald Reagan) : une telle rencontre n’est-elle possible qu’au cinéma ? © Adkins Entertainment

Malgré cela, Reagan n’a pas changé de stratégie et a pris un risque politique. Remarquez sa réponse à George Shultz lorsque celui-ci, à la veille du voyage à Berlin, tente de convaincre le président américain de renoncer à des déclarations trop dures et à une humiliation publique de Gorbatchev, « notre meilleur ami depuis soixante-dix ans ». « La clarté donne de la force. Nous sommes venus pour gagner », répond Ronald Reagan. Suit alors son célèbre discours du 12 juin 1987 devant la porte de Brandebourg : « Monsieur le Secrétaire général Gorbatchev, si vous recherchez la paix, si vous recherchez la prospérité pour l’Union soviétique et l’Europe de l’Est, si vous recherchez la libéralisation, venez ici, devant cette porte. Monsieur Gorbatchev, ouvrez cette porte. Monsieur Gorbatchev, faites tomber ce mur ! »

Deux ans et demi plus tard, à la fin de 1989, le mur est tombé. Dix jours seulement après, je suis partie pour Paris : on m’avait « laissée partir ».

Malgré toutes ses faiblesses sur le plan artistique, Reagan mérite malgré tout d’être vu jusqu’au bout. Les dernières scènes produisent une impression plus forte que bien des épisodes précédents. La confrontation caricaturale entre les « bons » et les « méchants » s’efface peu à peu pour laisser place à celle de deux hommes d’État, chacun pleinement conscient de la portée historique de ce qui est en train de se jouer.

Ce qui m’a le plus frappée, en revanche, c’est la chronique documentaire des funérailles de Ronald Reagan, en 2004, intégrée au film. Margaret Thatcher, Mikhaïl Gorbatchev, le prince Charles, Tony Blair, Helmut Kohl, Lech Wałęsa et bien d’autres responsables politiques qui ont façonné la seconde moitié du XXᵉ siècle étaient venus lui rendre un dernier hommage. Ce n’était pas seulement une cérémonie d’État. C’était l’adieu à toute une époque.

Avec Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev. Genève, 2005. (Archives personnelles de l’auteure)

Dix-huit ans plus tard, le 30 août 2022, Mikhaïl Gorbatchev est mort. À une exception près, aucun dirigeant mondial en exercice n’a assisté à ses funérailles. Cette exception était Viktor Orbán, alors Premier ministre hongrois. Pour lui seul, semble-t-il, la guerre en Ukraine n’a pas constitué un obstacle insurmontable. Le président de la Russie, État successeur de l’Union soviétique, n’est pas venu rendre hommage à l’homme qui avait été le premier et le dernier président de l’URSS. Il avait, ce jour-là, des affaires plus importantes.

La mémoire des États et la mémoire de l’Histoire ne sont pas une seule et même chose. Les États peuvent se détourner de leurs anciens dirigeants. L’Histoire, elle, ne le fait pas toujours. Et il me semble que c’est, au fond, de cela que parle Reagan. Pas seulement de Reagan, mais aussi de Gorbatchev. Car, malgré toute la sympathie évidente qu’ils éprouvent pour l’un des deux, les auteurs du film reconnaissent, presque malgré eux, l’importance historique de tous les deux, même si l’un a terminé sa vie comme l’un des vainqueurs reconnus de la guerre froide, tandis que l’autre est mort considéré, par beaucoup dans son propre pays, comme l’homme responsable de la défaite.

La fin de la guerre froide a été un événement qui n’a jamais donné lieu à une célébration commune. Chaque camp a écrit sa propre histoire et construit son propre mythe. Et, dans les deux récits, il n’y a progressivement plus eu de place pour l’homme sans lequel cette histoire aurait peut-être pris un tout autre cours.

Il est difficile de ne pas se poser certaines questions. Qu’est-ce qui guidait Reagan à Berlin, en 1987 ? Un désir sincère de paix ou la volonté, une fois de plus, d’imposer sa force à son adversaire – ou à son partenaire ? Que se serait-il passé si, durant les mois décisifs de 1991, les dirigeants occidentaux avaient vu en Mikhaïl Gorbatchev non seulement le chef d’une superpuissance en pleine désintégration, mais un homme d’État qu’il valait la peine de soutenir et de maintenir au pouvoir, plutôt que de miser sur Boris Eltsine qui leur paraissait plus fort ? L’Occident a-t-il réellement fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter que Gorbatchev ne soit évincé de la scène politique ? Et, au fond, peut-on vraiment considérer que la guerre froide est terminée si, plus de trente ans plus tard, nous vivons de nouveau dans un monde qui ressemble de plus en plus à celui de ses dernières décennies ?

Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev à Genève, 1985.

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