"Les Nuits blanches" à Rome : pourquoi Dostoïevski ?
J’aime toujours autant lorsque mes lecteurs ne se contentent pas de réagir à mes articles, mais me donnent aussi de nouvelles idées de sujets. Cette fois encore, sans le conseil de mon amie italienne, je n’aurais peut-être jamais appris qu’un événement aussi intéressant, avec un accent russe très marqué, se préparait à Rome.
« Mes lectures publiques poursuivent toujours le même objectif : apporter des réponses qui engendrent à leur tour de nouvelles questions. C’est ainsi que se maintient la chaîne du savoir. » C’est ainsi qu’Alessandro Baricco décrit son cycle de lectures publiques, déjà accueilli avec un immense succès dans de nombreuses villes italiennes, où non pas quelques lecteurs isolés, des couples ou des groupes d’amis, mais des milliers d’inconnus s’installent au même moment pour lire ensemble.
(Rappelons au passage qu’Alessandro Baricco est l’un des écrivains, essayistes et intellectuels italiens les plus connus de notre époque. Ses romans Soie (Seta), Océan mer (Oceano mare), Novecento et bien d’autres ont été traduits dans des dizaines de langues, dont le russe. Outre son œuvre littéraire, il est connu pour son rôle de passeur culturel, fondateur de l’école d’écriture Scuola Holden à Turin et auteur de grands projets publics consacrés à la littérature, à la musique, à la philosophie et à l’histoire de l’art.)
Le prochain maillon de cette chaîne sera justement La tempesta silenziosa, « La Tempête silencieuse ». Le Département de la culture de Rome a préparé dix mille exemplaires gratuits des Nuits blanches de Fiodor Dostoïevski afin que, le 17 juin à 20 h 47, des lecteurs se réunissent au stade de Domitien sur le Palatin, à l’Ara Pacis, à la Villa Torlonia, au Teatro dell’Opera et sur la place du Capitole pour lire ensemble.
Il est symbolique que ces nouvelles lectures publiques d’Alessandro Baricco soient consacrées à Dostoïevski. Rappelons qu’après le début de la guerre en Ukraine, c’est en Italie qu’a éclaté l’une des polémiques les plus retentissantes autour de l’« annulation » de la culture russe : au printemps 2022, l’université Bicocca de Milan tenta d’annuler un cycle de conférences consacré à Dostoïevski, jugé inopportun dans le contexte de la guerre. La décision provoqua un tollé en Italie comme à l’étranger, si bien que l’université fit rapidement marche arrière et rétablit le cours.
L’attitude de la journaliste qui a interviewé Alessandro Baricco pour le quotidien italien La Repubblica était tout aussi révélatrice. (L’entretien a ensuite été repris par Le Figaro.) Bien que le projet tourne autour d’un classique de la littérature russe, la guerre en Ukraine, aujourd’hui dans sa cinquième année, n’était pas mentionnée une seule fois dans cet entretien. La journaliste s’efforçait en revanche d’amener l’écrivain à reconnaître le caractère politique et contestataire de son initiative, ce qu’il refusait systématiquement, en soulignant qu’il ne s’agissait pas d’un geste politique mais d’une tentative d’attirer l’attention, dans un monde dominé par les démonstrations de force et les actions spectaculaires, sur le « soft power » de la culture, sur une élégance perdue et sur le monde des « gens doux », unis par des valeurs communes.
La journaliste a alors posé la question sans détour : « Êtes-vous en train de dire que cet univers de valeurs, qui continue d’exister malgré Trump et Netanyahou, devrait prendre sa place ? » Voilà qui déplaçait singulièrement le centre de gravité de la conversation ! Mais Alessandro Baricco ne se laissa pas entraîner sur ce terrain. Avec élégance, il ramena l’échange sur un plan culturel et philosophique, rappelant que Les Nuits blanches est « un livre sur un rêveur, un homme amoureux qui efface les frontières entre l’imagination et la réalité. Un livre qui explique dès ses premières pages qui nous sommes. Nous sommes ceux qui rêvent en regardant les façades des maisons, des êtres timides qui savent entendre le cœur des autres, des solitaires reliés à tout ce qui les entoure ».
Pour ma part, j’aurais beaucoup aimé m’entretenir avec Alessandro Baricco : j’avais en tête des questions bien différentes. Mais il était en tournée et donc indisponible. J’espère qu’il ne s’agit que d’une partie remise. En attendant, je vais suivre son exemple. Plutôt que d’entrer dans la polémique, je préfère vous reparler du livre choisi par l’écrivain italien et vous proposer ma propre lecture de ce choix.
Selon les informations publiées par les organisateurs, l’événement devrait durer une heure et demie, ce qui peut surprendre ceux qui ne connaissent Dostoïevski qu’à travers ses grands romans, dont chacun compte au moins cinq cents pages. Pourtant, Les Nuits blanches, publié pour la première fois en 1848, porte certes le sous-titre de « roman sentimental », mais, surtout pour du Dostoïevski, il s’agit d’un texte très bref : à peine 53 pages, ce qui rend parfaitement réaliste une lecture en une heure et demie.
Je l’avoue volontiers : en relisant Les Nuits blanches pour la première fois depuis mes années d’étudiante, j’ai découvert ce livre et son héros sous un jour nouveau. C’est souvent ce qui arrive avec les classiques.
Faut-il rappeler à mes lecteurs que les nuits blanches comptent parmi les phénomènes naturels les plus fascinants de l’été nordique ? À Saint-Pétersbourg, où vivait Dostoïevski, le soleil disparaît à peine sous l’horizon au mois de juin et l’obscurité ne tombe jamais vraiment. La ville se trouve plongée dans une lumière argentée où les contours familiers se brouillent et où la réalité elle-même commence à ressembler à un rêve. Rien d’étonnant à ce que Dostoïevski ait choisi cette période de l’année pour raconter l’histoire de son rêveur, un homme vivant entre imagination et réalité. Rien d’étonnant non plus à ce qu’il ait découpé son récit non pas en chapitres, ni même en journées, mais en nuits : le moment idéal pour rêver, que l’on dorme ou que l’on veille.
« C’était une nuit merveilleuse… Le ciel était si étoilé, si lumineux, qu’en le regardant on ne pouvait s’empêcher de se demander : des gens coléreux et capricieux peuvent-ils vraiment vivre sous un pareil ciel ? » La réponse, hélas, est oui. Le héros de Dostoïevski est tourmenté par « une étrange mélancolie », qui confine parfois à une méfiance presque maladive : « Il me sembla soudain que tous m’abandonnaient, que tous se détournaient de moi. » Et pourtant, la raison en est toute simple : les habitants de Saint-Pétersbourg sont partis dans leurs datchas. Après tout, c’est l’été.
Dans le commentaire des Nuits blanches publié dans le deuxième volume de la célèbre édition grise en dix volumes des œuvres de Dostoïevski parue en 1956, la philologue soviétique Lia Rozenblum présentait ainsi le personnage : « Le héros des Nuits blanches est un intellectuel pétersbourgeois pauvre, un homme d’une haute culture spirituelle. Il est cher à l’écrivain précisément parce qu’il se sent étranger et inadapté dans un monde dominé par les préoccupations mesquines et prosaïques. Le rêveur lui-même définit très justement sa vie comme “un mélange de quelque chose de purement fantastique, d’ardemment idéal et, en même temps… de terne, de prosaïque et d’ordinaire, pour ne pas dire d’incroyablement vulgaire”. Le rêve est une forme particulière de protestation contre la vulgarité, mais une protestation passive et faible. »
Passive et faible, certes, mais protestation tout de même. Cette définition du rêve comme « une forme particulière de protestation contre la vulgarité » n’est-elle pas étonnamment proche de ce dont semble parler aujourd’hui Alessandro Baricco : la lecture et l’usage de l’imagination comme moyen de résister à un monde de banalité et de bruit quotidien ?
La lecture et les livres jouent un rôle particulier dans Les Nuits blanches, ce qui explique peut-être aussi le choix d’Alessandro Baricco. Après tout, c’est avec les livres que commence l’histoire de Nastenka et de son locataire. Il prête à la jeune fille des romans de Walter Scott et de Pouchkine, et la lecture devient le premier pas vers leur rapprochement.
« Nous avons donc commencé à lire Walter Scott », raconte Nastenka. « En un mois à peine, nous en avions lu presque la moitié. Puis il continua à m’envoyer des livres, puis du Pouchkine, si bien qu’à la fin je ne pouvais plus vivre sans livres et cessai de rêver à un mariage avec un prince chinois. »
Et elle épouse finalement non pas un « prince chinois », mais un homme qui a construit une relation avec elle grâce aux livres et à l’opéra (les lecteurs italiens apprécieront sans doute l’apparition du Barbier de Séville dans le récit de Dostoïevski). La lecture partagée crée entre eux un espace d’émotions et d’expériences communes. Chez Dostoïevski, le livre n’est pas seulement un objet, ni seulement un texte. C’est un moyen de vaincre la solitude et d’établir un lien entre les êtres humains.
Ce n’est pas un hasard si Pouchkine figure parmi les auteurs dont le locataire prête les livres à Nastenka. On sait à quel point Dostoïevski admirait Eugène Onéguine. Dans son célèbre Discours sur Pouchkine de 1880, il qualifiait ce roman en vers d’œuvre d’importance nationale et y voyait bien davantage qu’une simple histoire d’amour entre Tatiana et Onéguine. En Tatiana elle-même - que vous vous souvenez sans doute avoir été « terriblement rêveuse » - il voyait une héroïne morale.
Malgré l’absence de toute référence explicite à Eugène Onéguine, Dostoïevski semble, dans la deuxième des quatre « nuits » des Nuits blanches, transformer l’intrigue de Pouchkine en une expérience psychologique. On y retrouve une jeune fille qui est la première à avouer son amour, une lettre, l’attente angoissée d’une réponse, ainsi que des passages qui ressemblent presque à une transposition en prose de certaines strophes de Pouchkine. Mais les rôles sont redistribués. Dans Eugène Onéguine, Tatiana écrit elle-même à l’homme qu’elle aime et lui fait parvenir sa lettre par l’intermédiaire de sa nourrice. Chez Dostoïevski, c’est un autre homme, lui-même amoureux de l’héroïne, qui aide à faire parvenir la lettre. Un triangle complexe se dessine alors, dans lequel le rêveur joue simultanément le rôle d’ami, d’intermédiaire et de rival malheureux.
Mais notre perception des personnages littéraires évolue avec le temps, et aujourd’hui l’interprétation soviétique du personnage du « rêveur » chez Dostoïevski ne paraît plus être la seule possible. J’ai essayé d’imaginer comment une jeune Italienne, découvrant ce personnage pour la première fois, pourrait le percevoir. À mon sens, elle pourrait voir en lui non pas un rebelle, mais un homme solitaire et immature, qui préfère le monde des fantasmes à la vie réelle et aux relations véritables. Il n’a ni amis ni famille, et nous ne savons presque rien de sa vie professionnelle ni de ses occupations en dehors de ses rêveries. Il ne construit pas de relations avec les femmes : il préfère tomber amoureux de loin, d’images idéalisées. Au lieu d’apprendre à communiquer avec des personnes bien réelles, il se réfugie dans d’interminables monologues intérieurs et construit des scénarios imaginaires pour sa propre existence.
Aux yeux d’une femme contemporaine, son comportement peut sembler non seulement étrange, mais aussi inquiétant. Quel est donc cet homme qui s’attache émotionnellement à une inconnue presque instantanément, l’idéalise après quelques rencontres et lui confie, en quelque sorte, la responsabilité de son bonheur ? Son amour naît moins de la connaissance réelle de l’autre que de son propre besoin d’être aimé. Pour lui, Nastenka n’est pas tant une jeune femme réelle qu’un remède à sa solitude. Pour les héroïnes d’aujourd’hui, l’immaturité n’a rien d’une qualité séduisante, pas plus que la peur du monde réel, où il faut agir plutôt que rêver. Je soupçonne que, pour beaucoup de lectrices, ces travers pèseront davantage que la sensibilité, la bonté et la délicatesse du personnage, qui risquent désormais d’apparaître comme de simples signes de faiblesse. Il est tout à fait possible qu’elles prennent le parti de Nastenka, qui choisit non pas le rêveur, mais l’homme qui a su venir, faire un choix et assumer son amour. Oui, la fin des Nuits blanches est amère : après quatre nuits vient le matin, et avec lui la réalité.
Il me semble que Dostoïevski percevait lui-même cette ambiguïté. Il éprouve manifestement de la sympathie pour son héros, tout en le présentant comme quelqu’un qui ne vit pas une véritable vie. Dès le début du récit, le rêveur reconnaît que sa vie réelle est si pauvre en événements qu’il est contraint de la remplacer par des rêveries. À ce titre, Les Nuits blanches peuvent se lire non seulement comme une célébration du rêve, mais aussi comme une mise en garde assez sévère contre les dangers d’une existence vécue dans les illusions, loin de la réalité.
Vu par un psychologue contemporain, le héros des Nuits blanches apparaît étonnamment proche de certaines problématiques de notre époque. Un jeune homme solitaire, vivant principalement dans un monde de fantasmes, s’attachant émotionnellement à des personnes qu’il connaît à peine et préférant les relations imaginaires aux relations réelles : un tel portrait ne paraît plus aujourd’hui purement littéraire. Les chercheurs parlent de plus en plus d’une véritable épidémie de solitude chez les jeunes, phénomène paradoxal à une époque où les possibilités de créer du lien n’ont jamais été aussi nombreuses. Les réseaux sociaux permettent de rester constamment en contact, mais ils ne nous aident pas toujours à nous sentir véritablement reliés aux autres.
C’est pourquoi le choix d’Alessandro Baricco me paraît particulièrement heureux. D’un côté, son initiative nous invite à retrouver le droit de rêver et à préserver une vie intérieure dans une époque qui valorise avant tout l’efficacité, la vitesse, la force et le spectaculaire. De l’autre, sa proposition de se réunir pour lire ensemble un même livre devient non seulement un geste littéraire, mais aussi un geste presque thérapeutique : un rappel que les histoires personnelles et la grande Histoire ne doivent pas nécessairement être vécues dans la solitude et qu’elles peuvent, au contraire, rapprocher les êtres humains.
Une très belle initiative, à mon avis. La participation est gratuite : il suffit de s’inscrire sur le site latempestasilenziosa.it. Et si vous ne pouvez pas y prendre part, relisez au moins Les Nuits blanches : le mois de juin est sans doute le moment idéal pour cela.
P.S. Fiodor Dostoïevski a vécu à Genève de la fin de l’année 1867 au printemps 1868 avec sa jeune épouse, Anna Grigorievna. Une plaque commémorative sur un immeuble de la rue du Mont-Blanc rappelle aujourd’hui son séjour. C’est ici qu’il a commencé à écrire l’un de ses plus grands romans, L’Idiot. C’est aussi à Genève, au cimetière des Rois, que repose sa fille Sofia. La mort de cette enfant, qui n’a vécu que trois mois, lui a laissé un souvenir si douloureux qu’il en est venu à détester Genève. Mais, avec le recul du temps, accordons-lui notre pardon.
