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«Écrits d’art brut »

05.06.2026.

Catherine Schischkoff. Sans titre, décembre 1938 Mine de plomb et crayons de couleur sur papier (cahier) © ProLitteris, Zurich / Collection de l’Art Brut, Lausanne Photo : Claudina Garcia, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

La Collection de l’Art Brut de Lausanne, créée par Jean Dubuffet, célèbre cette année son 50e anniversaire. À cette occasion, une partie de ses fonds est actuellement présentée à la Fondation Jan Michalski, à Montricher. 

Jean Dubuffet (1901-1985), peintre et sculpteur français, est connu de tous, non seulement pour sa longévité, mais aussi pour son incroyable fécondité : il a réalisé au total près de 10 000 œuvres, dont beaucoup sont aujourd’hui conservées dans les plus grands musées du monde. On sait peut-être moins, en revanche, qu’il n’a pas trouvé sa vocation d’emblée. Après avoir terminé ses études à l’Académie Julian à Paris, Dubuffet est retourné dans sa ville natale du Havre et s’est plongé pendant dix-sept ans dans l’entreprise familiale de négoce en vins.

Ce n’est qu’en 1942 qu’il est revenu à la peinture. Deux ans plus tard, sa première exposition personnelle a eu lieu à la galerie parisienne René Drouin. Plus tard, dans les années 1960, il a commencé à expérimenter avec la musique et le son, et a même réalisé plusieurs enregistrements, mais la peinture est restée au centre de sa vie. À Paris, il s’est rapproché des surréalistes, mais, peu enclin à se soumettre aux critères traditionnels de beauté, Dubuffet est surtout entré dans l’histoire de l’art comme le fondateur de l’« art brut », un art que l’on peut qualifier de « cru », de « non poli », voire de « primitif ». Il s’agit, au fond, d’une création d’autodidactes, souvent atteints de troubles psychiques, qui ne reconnaissent pas les normes esthétiques communément admises ou les ignorent tout simplement, et qui utilisent tous les matériaux disponibles.

Pascal Vonlanthen, sans titre, 2015 Encre de Chine et feutre sur papier [page de cahier] © CREAHM, Fribourg / Collection de l’Art Brut, Lausanne Photo : Claudina Garcia, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

On sait que Jean Dubuffet a été profondément impressionné par le livre de Hans Prinzhorn, Expressions de la folie, publié en 1922. Ce premier ouvrage du psychiatre allemand a été l’une des premières tentatives d’analyse des créations de personnes souffrant de troubles psychiques. Richement illustré de dessins de patients, le livre témoignait du respect que l’auteur portait à ces productions, même si Prinzhorn s’abstenait d’en proposer une évaluation esthétique et évitait le terme même d’« art ».

Quoi qu’il en soit, en 1945, Jean Dubuffet a introduit le terme d’« art brut » pour désigner la collection qu’il était en train de constituer à partir d’œuvres créées par des malades psychiatriques, des enfants et des représentants de cultures extra-européennes que l’on qualifiait alors de « sauvages ». Dans cette création affranchie des conditionnements culturels et sociaux, il voyait « une opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions », rappelle le site de la Collection de l’Art Brut. Il est intéressant de noter que, cette même première année d’après-guerre, l’artiste a entrepris un voyage de prospection non dans sa France natale, mais en Suisse, où il a rencontré artistes, écrivains et psychiatres. Ce sont précisément les œuvres découvertes alors qui ont formé le noyau de la future collection.

Aloïse Corbaz, [Billet à l’inconnue], après 1947 Encre sur papier de récupération, 32 × 23,5 cm © Collection de l’Art Brut, Lausanne Photo : Claude Bornand, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Dans un premier temps, la collection a trouvé refuge dans le sous-sol de la galerie Drouin. En 1949, elle a été officiellement exposée dans ses salles, accompagnée d’un manifeste rédigé par Dubuffet sous le titre L’Art Brut préféré aux arts culturels. La collection passe ensuite dix années d’« exil forcé » à New York avant de revenir à Paris. En 1964 est paru le premier numéro des fascicules L’Art Brut, une série éditoriale créée par Jean Dubuffet et consacrée aux auteurs représentés dans la collection. L’artiste lui-même a travaillé aux huit premiers fascicules, dont la publication se poursuit encore aujourd’hui. J’ai d’ailleurs un ami qui possède tous des numéros parus !

En 1971, Jean Dubuffet a fait don à la Ville de Lausanne de l’ensemble de sa collection, qui comptait environ 5 000 œuvres, ainsi que de ses archives. En 1975, les éditions genevoises Albert Skira ont publié le premier livre consacré à l’Art Brut, écrit par l’historien de l’art lausannois Michel Thévoz à la demande de Jean Dubuffet. Un an plus tard, M. Thévoz est devenu le premier conservateur de la collection, installée dans l’une des ailes du Château de Beaulieu, à Lausanne. Ainsi est né le premier musée public au monde entièrement consacré aux productions d’art brut, avec plus de 800 œuvres présentées dans sa collection permanente. Fait étonnant, ce n’est qu’en 2018 que le musée s’est lancé dans sa première exposition itinérante : intitulée Art Brut. Swiss Made et consacrée à l’Art Brut en Suisse, elle a été montrée au Museo contemporaneo d’arte d’Ascona puis au Kunstmuseum d’Aarau. Aujourd’hui, les visiteurs de la Fondation Jan Michalski, à Montricher, peuvent découvrir certains de ces trésors, dont plusieurs sont montrés au public pour la première fois.

La vocation de cette fondation, ce lieu singulier créé par Vera Michalski-Hoffmann au pied du Jura suisse, est de « favoriser la création littéraire, encourager la pratique de la lecture et donner à lire, à voir et à entendre toutes les formes de l’écrit ».

Adolphe Lany Sans titre Entre 1914 et 1939 © ProLitteris, Zurich / Collection de l’Art Brut, Lausanne Photo : Claudina Garcia, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

Dans le cas présent, il s’agit surtout de donner à lire et à voir. Il est parfaitement logique que, pour cette exposition, l’équipe de la Fondation ait choisi des œuvres où apparaissent, sous une forme ou une autre, dessins et écritures tirés de cahiers et de carnets, presque toujours sans titre. « Parfois illisibles, inventées, à l’occasion entremêlées de dessins, ces graphies à l’expressivité tant formelle que poétique tracent un territoire de pouvoir et de liberté », soulignent les commissaires de l’exposition, qui ont choisi pour son affiche une œuvre de 2015 de Pascal Vonlanthen, né en 1957 et toujours vivant aujourd’hui. L’artiste ne lui a donné aucun titre ; pour ma part, je l’aurais appelée Variation sur la lettre “a”.

Je l’avoue : je ne m’attendais absolument pas à voir surgir soudain, parmi tous ces noms qui m’étaient inconnus, celui de… Schischkoff. Rien de plus : pas de prénom, pas de dates, seulement une feuille pliée au milieu, manifestement arrachée d’un cahier. Mais datée : décembre 1938. Sur cette petite feuille, des dessins au crayon graphite et aux crayons de couleur : fleurs, baies, petit bateau, palmier entre des pyramides… Des zigzags, des traits, des hachures. Et des mots, des mots, des mots en russe, en français et en anglais, ce qui laisse supposer que l’auteur était une personne instruite et appartenait sans doute à un milieu cultivé : Russie, Катя, подать – надеть, never, St Raphael, Jehovah, anges, amor, Varsovie. Et, à plusieurs reprises, en différentes couleurs, le mot latin vir, qui signifie « mari », « homme », mais peut aussi désigner un « héros ». Qui était donc l’auteur ? Un homme ou une femme ? Et quelle pensée obsédante se dissimulait derrière cet assemblage de mots apparemment désordonné ?

Catherine Schischkoff, sans titre, décembre 1938 Mine de plomb et crayons de couleur sur papier (cahier) © ProLitteris, Zurich / Collection de l’Art Brut, Lausanne Photo : Claudina Garcia, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

« Schischkoff (dates inconnues). L’œuvre attribuée à “Mlle Schischkoff” est un cahier d’écrits et de dessins daté de 1938 et réalisé à l’asile de Cery, dans le canton de Vaud (Suisse). Sur chacune des pages se déploient des compositions mêlant écrits et dessins figuratifs ou abstraits, tracés au crayon de couleur ou à la mine de plomb. La dimension religieuse y est manifeste et les références bibliques récurrentes. L’autrice figure le plus souvent des maisons, des églises et des paysages, d’un trait vif et assuré, toujours ponctué d’écrits. Des noms de saints, de villes, des noms propres et des termes bibliques sont disposés et parfois mis en lien par des traits et des flèches au sein de compositions graphiques dynamiques. Parfois, seule une dense liste de termes séparés par un tiret se développe sur toute une page. Des motifs ornementaux et des symboles ponctuent aussi plusieurs pages de cet ensemble énigmatique. La croix orthodoxe est également représentée dans le cahier, ce qui laisserait supposer l’origine russe ou balkanique de “Mlle Schischkoff”. »

Ces informations m’ont semblé insuffisantes. Dans la Gazette et liste des étrangers à Montreux, Vevey, dans la vallée du Rhône et les stations climatiques de la Suisse romande ainsi que dans la Revue littéraire et sportive de Leysin de 1906, j’ai trouvé la mention d’une « Madame Schischkoff de Russie ». Rien d’étonnant à cela. Bien avant la révolution bolchévique de 1917, Leysin jouissait d’une réputation mondiale grâce au traitement par l’air pur de la montagne et à ses sanatoriums destinés aux malades de la tuberculose. La Société russe de bienfaisance de Leysin, fondée entre 1907 et 1910 pour venir en aide aux touristes aisés de l’Empire russe, a dû réorienter ses activités après 1917. Elle a alors joué un rôle essentiel en apportant un soutien financier aux nouveaux émigrés, souvent ruinés et déclassés, tout en leur offrant un lieu de sociabilité et une bibliothèque.

Là, la piste s’interrompait. Mais je n’ai pas l’habitude de m’arrêter en chemin et j’ai décidé de m’adresser aux Archives cantonales vaudoises. Et si… ?

Journal et liste des étrangers à Montreux, Vevey, dans la vallée du Rhône et les stations climatiques de la Suisse romande, 1906. Archives cantonales vaudoises. .

J’ai eu une chance incroyable. Ma lettre est arrivée entre les mains de l’archiviste Gilles Jeanmonod, qui s’est révélé non seulement un excellent professionnel, mais aussi un homme d’une rare générosité. « De premières recherches dans différentes sources disponibles aux Archives cantonales vaudoises montrent que cette personne se trouvait vraisemblablement être Catherine Schischkoff, ressortissante russe née le 11 février 1900 et hospitalisée à l’Asile de Cery du 2 septembre 1935 au 1er mai 1962. Cette personne est une représentante d’une famille russe réfugiée dans le canton de Vaud. » Était jointe à son message la photographie de l’avis mortuaire d’une autre Catherine Schischkoff, publié dans la Feuille d’Avis de Lausanne, ancêtre de l’actuel 24 heures.

Peu à peu, le fil de l’enquête s’est déroulé, et Gilles Jeanmonod a poursuivi ce travail de démêlage d’un écheveau vieux de plus d’un siècle. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un nouveau message de sa part : « Je reprends par ces quelques lignes la suite de l’historique sommaire de la famille Schischkoff, installée en Suisse dès les années 1910 ; j’ignore en effet si c’est l’état de santé de l’une des filles, Hélène, qui a entraîné l’installation en Suisse avant la Révolution ou la Révolution elle-même. »

Avis mortuaire de Léon Chichkoff publié dans 24 heures le 17 avril 1979.

Au terme de nos échanges et des recherches complémentaires de M. Jeanmonod, le tableau suivant s’est dessiné.

La famille Schischkoff se composait de :

  • la mère, Catherine Schischkoff, déjà mentionnée dans mon premier message, née le 21 novembre 1868 à Moscou et décédée à Lausanne en 1953 ;
  • Léon Chichkoff, né le 18 août 1894 à Moscou, naturalisé suisse en 1931 et décédé en avril 1979 à Lausanne ;
  • Catherine Schischkoff, née le 11 février 1900 à Moscou, hospitalisée à l’Asile de Cery du 2 septembre 1935 au 1er mai 1962 et autrice du cahier d’écrits et de dessins daté de 1938. Elle est décédée à Lausanne le 30 janvier 1984 ;
  • Hélène Schischkoff, née le 10 mars 1902 à Moscou, hospitalisée à la Clinique psychiatrique de Cery du 20 juillet au 4 décembre 1953 et du 24 février au 28 mars 1960, puis, un peu plus tard, à l’Hôpital psychiatrique de Bellevue à Yverdon ; elle est décédée le 24 avril 1979 à Montreux.

Les femmes de la famille Schischkoff n’exerçaient aucune profession. Le mari de Catherine mère, père des trois enfants, est resté en Russie.

Ainsi a-t-il été possible d’établir le nom et les dates de l’autrice du cahier présenté dans l’exposition de la Fondation Jan Michalski : Catherine Schischkoff (11 février 1900 – 30 janvier 1984). Il sera sans doute difficile d’en apprendre davantage, car les circonstances de conservation des archives médicales de l’asile de Cery ont fait que seul le dossier de sa sœur Hélène a été conservé.

Les photographies d’Hélène Schischkoff ont été prises le 21 juillet 1953.  

C’est alors que j’ai appris que Tikhon Trojanov, l’un des doyens du barreau russophone genevois, avait connu Léon Chichkoff. Il a confirmé que cette famille était bien liée par la parenté au fameux amiral Chichkov auquel Pouchkine s’adressait dans Eugène Onéguine. Il a également levé un coin du voile sur le drame qui avait brisé la famille : selon ses souvenirs, l’époux de Catherine Schischkoff, officier de l’armée impériale russe, a obtenu après la Révolution l’autorisation de rendre visite à sa femme et à ses enfants à Lausanne, sur sa parole qu’il reviendrait. Ne se fiant manifestement pas à la parole d’un officier, les représentants du nouveau pouvoir ont pris en otage, par précaution, deux de ses amis restés en Russie. Naturellement, Monsieur Chichkoff est revenu: il avait donné sa parole. 

Ce qui s’est passé ensuite, Tikhon Troyanov ne le savait pas. Après avoir consulté le dossier d’Hélène Schischkoff provenant de l’Hôpital psychiatrique de Bellevue à Yverdon, où elle a séjourné du 17 avril au 1er mai 1970 puis du 3 mai au 31 juillet 1970, Gilles Jeanmonod a appris par la notice biographique qu’il contenait qu’Hélène avait très peu connu son père, « fusillé en 1931 à Moscou par les bolchéviques ». Pendant la Révolution, « elle s’était réfugiée avec sa mère et sa sœur aînée en Suisse ».

... L’exposition Écrits d’Art Brut est présentée à la Fondation Jan Michalski jusqu’au 30 août 2026. Vous avez donc encore la possibilité de la visiter et d’observer de près ces œuvres étranges d’artistes inconnus. J’ai le sentiment qu’une histoire triste se cache derrière chacune d’elles ; il suffit de tirer doucement sur le fil.


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