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La Mort de Staline : une tragi-farce trop proche de la réalité

30.03.2018.

Photo © Gaumont

Mercredi dernier, le film du réalisateur britannique Armando Iannucci, déjà devenu sulfureux après son interdiction en Russie, est sorti en Suisse. Bien entendu, je suis allée le voir.

Le fruit défendu reste irréristible. Partout et à toutes les époques. La nature humaine ne change pas. Ce qui étonne, en revanche, c’est que les responsables culturels russes continuent obstinément de commettre la même erreur, sans comprendre qu’à une époque où l’information circule instantanément presque partout, leurs « INTERDIT ! » hystériques paraissent aussi ridicules que les personnages du film lui-même. Et tout aussi impuissants. La Mort de Staline a été projeté pour la première fois à Moscou le 25 janvier 2018, au cinéma Pioner, alors même que son visa d’exploitation, délivré quelques jours plus tôt par le ministère de la Culture, avait déjà été retiré. Il n’y eut que quatre séances, mais ceux qui tenaient vraiment à voir le film ont trouvé le moyen d’y assister.

Comme souvent, le ministre de la Culture Vladimir Medinski n’a pas agi de sa propre initiative, mais en réponse à la « demande du public », notamment de représentants de l’intelligentsia artistique. Après une projection organisée le 22 janvier 2018 par le ministère de la Culture, une lettre ouverte est parue dans la presse afin de demander le retrait temporaire du visa d’exploitation. Parmi les signataires, je n’ai pas été surprise de voir les noms de Nikita Mikhalkov, Vladimir Bortko, Sergei Miroshnichenko, Alexander Galibin et Era Joukova, fille du maréchal Georgy Zhukov. Les accusations étaient devenues parfaitement prévisibles : « manque de respect envers l’hymne national », « mauvais jeu d’acteurs », « décors faux et négligés », « calomnie contre l’histoire de notre pays », tentative « d’humilier la dignité du peuple russe (soviétique) », « crachat au visage »… et ainsi de suite. Naturellement, l’interdiction fut présentée comme une tentative de protéger le public d’une telle « ordure », comme si ce même public était incapable de réfléchir par lui-même.

Selon un sondage réalisé en février 2018 par le VTsIOM, l’institut de sondage d’État russe, 30 % des personnes interrogées soutenaient la décision du ministère de la Culture d’interdire La Mort de Staline, tandis que 35 % s’y opposaient. Dans le même temps, 58 % déclaraient vouloir voir le film. J’espère qu’ils en ont finalement eu la possibilité et qu’ils ont pu se faire leur propre opinion au lieu d’adopter celle des autres. Car quels que soient ses défauts, ce film possède une qualité indéniable : il oblige à réfléchir. Au passé comme au présent.

Après avoir lu pratiquement toutes les critiques de La Mort de Staline disponibles sur internet, je partage entièrement l’avis du critique de cinéma Valeri Kitchine, de Rossiïskaïa Gazeta, qui qualifiait le film de « tragi-farce grossière, mais hélas juste », et écrivait que le grotesque devient véritablement inquiétant dès lors qu’on réalise à quel point il repose sur la vérité, laissant derrière lui ce même sentiment de choc et d’impuissance que provoquent les œuvres de Francisco Goya et de Hieronymus Bosch. Nikolai Gogol l’aurait dit plus simplement : « Inutile d’en vouloir au miroir… »



Mais regardons cela de plus près.

Avant la sortie du film sur les écrans suisses, j’avais regardé plusieurs fois la bande-annonce. L’hymne soviétique y alternait avec la polonaise d’Eugène Onéguine. Le film y était présenté comme une « comédie de la terreur ». Le principe était clair : « toute une nation vivant dans la peur d’un seul homme ». Puis venait l’accroche principale : « tellement absurde que c’en est hilarant ». Tout annonçait une comédie lourde, pas particulièrement subtile. Les personnages avaient quelque chose de marionnettique, ce qui n’a rien d’étonnant puisque le film est tiré de la bande dessinée publiée en 2010 par Fabien Nury et Thierry Robin. Les auteurs ont pourtant cherché à s’appuyer sur une certaine authenticité historique : avant le tournage, ils se sont rendus à Moscou, ont visité le Kremlin et la datcha de Staline, rencontré des historiens ainsi que des Moscovites ayant connu les années 1950, et regardé Soleil trompeur (1994) de Nikita Mikhalkov ainsi que Khroustaliov, ma voiture ! (1998) de Aleksei German.

Peut-on rire de la mort, alors que le film raconte, en apparence, les dernières heures de Staline en mars 1953 ? Sans doute pas de la mort elle-même. Mais ici, elle ne sert que de point de départ aux événements qui ont suivi, et seuls ceux qui n’ont jamais vécu ce genre de choses, directement ou à travers leurs proches, peuvent rire tranquillement de ce qui vient ensuite.

Je suis d’accord avec cette définition du genre, qui n’a d’ailleurs rien de nouveau dans la culture russe. Comme le disait un de mes amis suisses : « Une comédie russe, c’est quand tout le monde ne meurt pas. » Dans ce film, tout le monde ne meurt pas. En revanche, je ne suis pas d’accord lorsqu’on prétend que ce qui est montré est absurde. C’est précisément ce qui fait peur : rien n’y paraît absurde.

J’ai grandi dans le milieu musical moscovite, au sein de ce qui constituait alors la véritable élite culturelle, et non la version édulcorée que l’on désigne aujourd’hui par ce terme. Je sais donc parfaitement que les appels paniqués passés à la cabine technique de la Grande Salle du Conservatoire de Moscou pour exiger l’enregistrement d’un concert qui venait de se terminer, et qui n’avait même pas été enregistré, ou le fait de tirer d’éminents musiciens de leur lit au beau milieu de la nuit pour distraire le « Père des peuples », tout cela a réellement existé.

Comme beaucoup de despotes, Staline avait un faible pour la musique classique. Pourtant, je doute que beaucoup de spectateurs genevois aient compris que cette élégante jeune pianiste qui accepte, contre de l’argent, de rejouer le Concerto n° 23 de Mozart et glisse un billet accusateur dans le disque gravé à la hâte, billet que Staline lit juste avant d’éclater de rire, de s’effondrer mort et de se faire dessus, a réellement existé. Maria Ioudina. Staline admirait sincèrement son jeu. Cela ne l’a pourtant pas empêchée d’être renvoyée d’abord du Conservatoire de Léningrad, puis de l’Institut Gnessine, interdite d’enregistrement et soumise à d’innombrables humiliations. Absurde, dites-vous ? Pas du tout. L’histoire de cet enregistrement improvisé figure dans les mémoires de Dmitri Shostakovich, et son témoignage mérite toute confiance. Comme souvent, la réalité s’est révélée plus terrifiante encore que la fiction. C’est précisément pour cela que le film m’a donné des frissons : tout semblait trop plausible. Le public autour de moi semblait le ressentir lui aussi. Les rires entendus au début se sont rapidement éteints.

Que dire de cette petite bande de « hauts dirigeants » qui, après la mort de Staline, se comportent comme des adolescents terrorisés ? Ils sont répugnants, collectivement comme individuellement. Les portraits sont-ils caricaturaux ? Évidemment. Le grotesque est-il présent ? Bien sûr. La ressemblance physique laisse-t-elle à désirer ? Absolument. Mais le fond est-il falsifié ? Beria n’était-il pas un prédateur sadique et pervers ? Molotov n’était-il pas un lâche ayant renié sa propre épouse après son arrestation pour « nationalisme juif », tout en restant un fidèle exécutant de la volonté de Staline ? Et Khrouchtchev n’était-il pas un bouffon inculte ? Combien d’ordres d’exécution portent les signatures de ces hommes inhumains, sans même parler des quinze cents morts lors des funérailles de Staline, victimes de la seule incurie des autorités ?

Cette agitation frénétique qui commence dès que « le roi est mort », l’incapacité totale des « successeurs » à prendre des décisions raisonnables, leur avidité, leur volonté d’enjamber les cadavres dans la lutte pour le pouvoir, tout cela serait-il faux ?

Ce qui me terrifie vraiment, c’est que même aujourd’hui, après l’immense travail accompli par l’organisation de défense des droits humains Memorial et ses alliés pour rétablir la vérité historique, après la publication de milliers de documents qui ne laissent aucun doute sur l’ampleur et la profondeur du mal commis dans notre pays, il se trouve encore des gens pour tenter de le justifier, de le blanchir, de l’embellir, d’y appliquer une sorte de Photoshop historique.

Permettez-moi une dernière hypothèse. La Mort de Staline, terrifiant sous son apparente drôlerie, n’a peut-être pas été interdit uniquement pour les raisons officiellement avancées, même si je reconnais volontiers que le film a dû irriter la frange la plus agressive des « patriotes ». Peut-être la véritable raison est-elle ailleurs : la question de la transmission du pouvoir en Russie reste irrésolue à ce jour, et tout ce que Mikhail Khodorkovsky déclarait à Nasha Gazeta dans une interview de 2014, interview dont la publication m’avait coûté deux sponsors importants, demeure d’actualité. Et peut-être certains tiennent-ils absolument à empêcher les gens d’y réfléchir.

 

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