Così fan tutte ? Non, pas tout le monde
Il y a huit ans, alors que l’équipe préparait la première, le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov se trouvait assigné à résidence à Moscou. Il n’avait cependant pas encore été privé de tout moyen de communication — aujourd’hui, les choses seraient sans doute bien plus compliquées — et les répétitions se poursuivaient donc à distance, sous sa direction, grâce à son fidèle collaborateur Evgeny Kulagin. Deux mots imprimés en noir sur les t-shirts blancs portés par les artistes lors des saluts du 4 novembre 2018 suffisaient à transformer cette première en un événement politique international.
Depuis, bien de choses ont changé. Kirill Serebrennikov est libre et travaille intensément — j’ai déjà eu l’occasion de vous parler de plusieurs de ses projets. La distribution a elle aussi évolué : les rôles principaux seront désormais interprétés par Elbenita Kajtazi (Fiordiligi), Siena Licht Miller (Dorabella), Yannick Debus (Guglielmo) et Bogdan Volkov (Ferrando). Mais la mise en scène, elle, reste intacte. Je reprends donc ici les impressions que cette production m’avait laissées il y a huit ans ; à vous ensuite de décider si cela mérite le voyage jusqu’à Zurich.
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« It is daring. » C’est ainsi qu’une grande dame zurichoise, mélomane respectée et mécène bien connue, résumait le spectacle pendant l’entracte. « Audacieux. » Dans sa bouche, le mot ne sonnait pas exactement comme un compliment. Je préférais ignorer ses lèvres pincées : pour un véritable artiste, il n’existe sans doute pas d’éloge plus précieux qu’une accusation d’« audace » — au sens de celui qui ose, évidemment. « Nous chantons la gloire des courageux », proclamait le principal écrivain soviétique. L’histoire montre que seuls ceux qui osent, qui acceptent de choquer ou de déplaire, finissent par entrer dans l’histoire de l’art.
J’étais particulièrement heureuse que certains de mes lecteurs, après avoir lu l’interview exclusive accordée à Nasha Gazeta par Evgeny Kulagin peu avant la première, aient fait le déplacement jusqu’à Zurich. Certains étaient sans doute attirés par le contexte pour le moins inhabituel de cette production, d’autres par la promesse d’une grande soirée Mozart. J’espérais que d’autres suivraient leur exemple, car le spectacle en valait réellement la peine. Et je remercie sincèrement la direction de l’Opéra de Zurich d’avoir adopté une position claire, à la fois artistique et civique, sans se cacher derrière l’argument de la neutralité, et d’avoir tout fait pour assurer le succès de cette production.
Le succès, d’ailleurs, était éclatant. Le public zurichois, réputé particulièrement exigeant, après quelques minutes de stupeur, applaudissait presque chaque numéro, riait de bon cœur aux innombrables trouvailles comiques, puis réservait au spectacle une véritable ovation.
Evgeny Kulagin n’avait pas menti : la distribution était excellente — même le ténor ne décevait pas ! Tous, sans exception, jeunes, séduisants, remarquables acteurs autant que chanteurs, dotés d’une remarquable aisance corporelle. Le metteur en scène pouvait donc tout se permettre : leur faire véritablement jouer, leur imposer des mouvements chorégraphiques complexes, voire les dénuder partiellement, toujours avec élégance et jamais avec vulgarité.
Evgeny disait également vrai lorsqu’il annonçait une transposition de l’action dans le monde contemporain : le spectacle s’ouvrait dans une salle de sport. Dans une salle, les sœurs Fiordiligi (Ruzan Mantashyan) et Dorabella (Anna Goryachova) entretenaient leur silhouette ; dans une autre, Guglielmo (Andrei Bondarenko) et Ferrando (Frédéric Antoun), échauffés par l’entraînement, vantaient les mérites de leurs fiancées avant de se laisser provoquer par leur ami Alfonso (Michael Nagy), tirant tranquillement sur sa cigarette électronique. Ils allaient jusqu’à parier mille francs que leurs bien-aimées leur resteraient fidèles quoi qu’il arrive. Les hommes sont-ils devenus plus intelligents depuis Mozart ? Une telle situation serait-elle aujourd’hui impossible ? La réponse est évidente.

Les faux adieux des jeunes hommes partant à l’armée donnaient lieu à une scène délicieuse. La salle éclatait de rire à l’apparition des couronnes funéraires, des pseudo-cercueils de zinc et des urnes cinéraires ; puis les flammes apparaissaient à leur tour, évoquant presque un monument au Soldat inconnu. Les fiancées, sincèrement inconsolables, promettaient une fidélité éternelle, se mettaient en deuil et se couvraient littéralement la tête de cendres — puisées dans les fameuses urnes. Mais, comme on dit, never say never.
À qui les jeunes filles confiaient-elles leurs secrets au XVIIIe siècle ? À leurs femmes de chambre. Et aujourd’hui ? À leurs psychothérapeutes. Leur point commun ? L’amour de l’argent. Despina (Rebeca Olvera), transformée ici en thérapeute moderne et alliée d’Alfonso, profitait donc de ses « consultations » pour persuader ses patientes qu’on ne vit qu’une fois et qu’il serait dommage de gâcher sa jeunesse. Pendant ce temps, les spectateurs voyaient vingt mille francs glisser discrètement sur son compte via un service de transfert d’argent — un cachet plus que confortable. Son plaidoyer passionné en faveur de l’émancipation féminine, dirigé contre le fameux Kinder, Kirche, Küche si familier aux Suisses, accompagné d’un montage vidéo retraçant l’histoire des luttes féminines, finissait naturellement par produire son effet : l’eau finit toujours par creuser la pierre, avec les conséquences que l’on imagine.

Je l’avoue : lorsque Evgeny Kulagin m’expliquait qu’ils avaient légèrement modifié le livret afin d’éviter l’étrange situation où les jeunes femmes ne reconnaissent pas leurs propres fiancés, j’avais du mal à imaginer le résultat. La trouvaille se révélait d’une efficacité redoutable : la mise en scène y gagnait en cohérence sans que la musique en souffre le moins du monde. À la place des prétendus Albanais apparaissaient ici de faux cheikhs arabes — muets et irrésistiblement drôles — riches, généreux et débordants de passion. Bagues en or, immenses bouquets de roses en forme de cœur, tapis persans, narguilés… Il y a vingt ans, ces personnages auraient probablement été de nouveaux Russes ; mais les temps changent, et les stéréotypes avec eux. Quant à la scène culminante du mariage, elle permettait une nouvelle fois d’admirer le talent de la costumière Tatyana Dolmatovskaya, qui a notamment travaillé avec Kirill Serebrennikov sur les films ‘L’été et The Student.

Je ne vais pas vous raconter tous les moments réussis du spectacle — ils étaient nombreux, même si le deuxième acte comportait quelques longueurs. Disons simplement que, tout traditionaliste d’opéra que je sois, je n’avais pas éprouvé un tel plaisir devant une mise en scène lyrique depuis longtemps. Que certains pincent les lèvres avec scepticisme, qualifient la production de Schmutz et réclament une « purification de la souillure » importe finalement assez peu : si l’opéra refuse d’évoluer, plus personne n’ira au théâtre après la disparition naturelle de cette génération-là. Encore faut-il savoir changer les choses avec goût et intelligence.
Quant au prétendu « cirque politique » dénoncé par certains, je ne doute pas un instant que, si Mozart vivait aujourd’hui, il serait lui aussi venu saluer le public dans un t-shirt blanc portant les mots « Free Kirill ». Une première sans son metteur en scène, c’est tout de même triste. Et Wolfgang Amadeus, malgré tout son génie, adorait les plaisanteries et supportait très mal qu’on lui « dicte la musique ».