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Quand Tchekhov ne joue plus sur nos nerfs

24.04.2026.

Scène de "Ivanov", mise en scène de Jean-François Sivadier © Jean Louis Fernandez

Chers lecteurs, entreriez-vous dans un restaurant devant lequel un bonimenteur vous promet « excellent et pas cher » ? C’est ainsi que j’aborde toujours avec prudence les invitations de presse à des spectacles accompagnées d’éloges unanimes. Cette fois, mes réserves se sont renforcées en lisant dans le dossier de presse que, selon Jean-François Sivadier, « la fable est très simple et la pièce pourrait avoir comme sous-titre Chronique de la mort annoncée d’un anti-héros ». Et j’ai appris par ailleurs qu’il existerait deux versions de la pièce : « l’une plutôt comédie, l’autre plutôt drame ». S’ensuivait un résumé de cette fable prétendument très simple en quelques phrases : « Marié à Anna Petrovna que la tuberculose condamne à court terme et criblé de dettes, Ivanov ne parvient plus à faire face à l’adversité. En quatre actes haletants, cet homme ordinaire, petit bourgeois de Russie centrale et propriétaire désargenté, sombre dans une mélancolie paralysante qui le conduit à assister impuissant à son propre naufrage. Les rebondissements cocasses qui ballottent cet anti-héros entre renouveau et enlisement font de sa destinée un voyage fascinant dans le labyrinthe de l’âme humaine. » Et encore : « S’appuyant sur l’œuvre de l’un des plus grands poètes de tous les temps, cette mise en scène entre en résonance avec une citation de Gustav Mahler : “La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la transmission du feu.” » Malgré tout, je suis allée au Théâtre de Carouge : l’appel de Tchekhov a pesé plus lourd que le reste. D’autant que la production est parisienne et que la traduction est signée André Markowicz et Françoise Morvan. Autant dire un canon. (Faute d’avoir sous la main cette traduction, les citations sont données ici en traduction libre.)

Иванов
"Ivanov" de Tchekhov dans les rues de Genève © N. Sikorsky

 Maintenant, sérieusement. D’abord, deux remarques sur ces citations. Non, la fable n’est pas simple : Tchekhov n’a pas de pièces simples ; les pièces simples ne tiennent pas l’affiche pendant cent cinquante ans et ne deviennent pas des classiques. Se réclamer de Mahler est un geste original, mais encore faut-il avoir le feu. Et il ne s’agit pas de « deux versions » : il y a une version, mais des lectures différentes.

En 1887, à vingt-sept ans, Anton Chekhov écrit Ivanov, sa première pièce, en une dizaine de jours. Il l’écrit à la demande de Fyodor Korsh, juriste de formation, devenu homme de théâtre, fondateur en 1882 à Moscou du Théâtre dramatique russe, dont le répertoire est dominé par la comédie et la farce. On peut supposer que, compte tenu de cette orientation du répertoire, la pièce est d’abord pensée comme une comédie. Mais une lettre de Tchekhov de cette période nous apprend que la demande de Korsh a été appuyée par les acteurs : « Les acteurs m’assurent que j’écrirai une bonne pièce, parce que je sais jouer sur les nerfs des gens. » Quelle « mise à l’épreuve des nerfs » dans une comédie ? Le texte initial dactylographié conservé montre que, dans le titre Ivanov, comédie en quatre actes et cinq tableaux, le mot « comédie » est biffé et remplacé de la main de Tchekhov par « drame ». C’est bien comme drame en quatre actes que la pièce passe la censure, est remaniée, puis publiée dans Severny Vestnik (1889) et dans les éditions ultérieures. Point essentiel : La Mouette et La Cerisaie restent des comédies, même si l’on n’y rit guère. Pourquoi ?

La réponse se trouve peut-être dans une lettre de Tchekhov adressée le 24 octobre 1887 à son frère aîné Alexander, où il écrit : « Les dramaturges contemporains commencent leurs pièces uniquement par des anges, des scélérats et des bouffons – allez donc trouver de tels éléments dans toute la Russie ! On en trouvera, certes, mais pas sous les formes extrêmes qu’exigent les dramaturges… J’ai voulu faire original : je n’ai fait entrer ni un seul scélérat ni un seul ange (quoiqu’il m’ait été impossible de me passer de bouffons), je n’ai accusé personne, je n’ai justifié personne… »

On le voit : la tentation d’imposer au public un monde en noir et blanc, conforme à l’esprit du moment, existait déjà à l’époque de Tchekhov. Et l’histoire a montré que seuls ceux qui vont à contre-courant traversent le temps. Le génie de Tchekhov tient précisément à son refus de la simplification. Il n’y a chez lui ni anges absolus ni méchants accomplis ; chaque personnage de cette pièce d’une grande finesse se révèle à nous tour à tour, par sa propre parole. La psychologie n’est pas encore à la mode en Russie, mais chacun des personnages donnerait des leçons à Freud tant leurs auto-analyses sont précises, honnêtes, implacables. Ils se dégoûtent eux-mêmes, sans cesser de vivre comme avant. Et ne nous y reconnaissons-nous pas, parfois ? C’est pourquoi la pièce a suscité dès ses premières représentations des réactions violentes et contradictoires : les critiques reprochaient à l’auteur le flou des caractères et ne savaient où classer Ivanov, du côté des positifs ou des négatifs. Ils hésitent encore.

Scène de "Ivanov", mise en scène de Jean-François Sivadier. Ivanov : Nicolas Bouchaud ; Sacha : Charlotte Issaly © Jean Louis Fernandez

 Que Jean-François Sivadier choisisse de traiter comme une comédie l’une des pièces les plus sombres de Tchekhov, en partant manifestement de l’idée que le public ne supporterait pas un drame, c’est son choix. Comme celui de l’une des deux fins – celle où le cœur d’Ivanov s’arrête tout simplement, sans suicide. Au regard de sa lecture de la pièce, ce choix est cohérent : Ivanov est trop faible pour le suicide. (D’ailleurs, pour accentuer la dimension comique, Ivanov apparaît en T-shirt à bandes dessinées, détail que je n’ai pas réussi à distinguer. Hors époque.)

Je ne sais pas quel pourcentage du public, dans la grande salle du Théâtre de Carouge, avait lu la pièce. Sans doute une minorité, ce qui rend la compréhension difficile. Ne serait-ce que parce que le programme ne donne que la distribution, sans les indications d’auteur sur les personnages, essentielles pour saisir qui est qui et les liens entre eux.

Faute de ces repères, on ne remarque pas le décalage d’âge qui m’a frappée. Nikolaï Alexeïevitch Ivanov a trente-cinq ans – il le dit lui-même au premier acte. Tchekhov insiste sur la « fatigue de vivre » de cet homme encore jeune et ironise sur la leçon qu’il donne au docteur Lvov : « Ne vous mariez pas, mon cher… Croyez mon expérience. » En confiant le rôle à Nicolas Bouchaud, excellent acteur mais proche de la soixantaine, Sivadier efface cette nuance décisive.

Dès lors, le duo Ivanov–Sacha (Charlotte Issaly) vacille : même une « jeune fille de type nouveau », décidée à « sauver le malheureux », ne se tournerait guère vers un homme qui pourrait être son père, ennuyeux et sans le sou. Leurs jeux prénuptiaux prennent la forme d’une corrida : Ivanov-taureau charge Sacha-torero ; la métaphore est appuyée par le sous-vêtement rouge visible sous la robe blanche de la fiancée.

Scène de "Ivanov", mise en scène de Jean-François Sivadier. Anna Petrovna/Sara : Nora Krief ; Docteur Lvov : Gulliver Hecq © Jean Louis Fernandez

 Et comment le spectateur peut-il comprendre que l’épouse d’Ivanov, Anna Petrovna, soit appelée Sara au fil de la pièce, s’il ignore qu’elle est « née Sara Abramson » ? Ce que nous appelons aujourd’hui la « question juive » est traité par Tchekhov avec une précision remarquable. « Ania est une femme admirable, extraordinaire… Pour moi, elle a changé de religion, quitté ses parents, renoncé à la richesse ; si j’avais exigé cent autres sacrifices, elle les aurait faits sans ciller. Et moi, je ne suis rien de remarquable et je n’ai rien sacrifié… Enfin, c’est une longue histoire… L’essentiel, mon cher docteur (il hésite), c’est que… en un mot, je me suis marié par amour et j’ai juré d’aimer toujours ; mais… cinq ans ont passé, elle m’aime encore, et moi… (Il ouvre les bras.) Vous me dites qu’elle va mourir, et je ne sens ni amour ni pitié, mais une sorte de vide, de fatigue. Vu de l’extérieur, c’est sans doute affreux ; moi, je ne comprends pas ce qui se passe dans mon âme… » Cela ne l’empêche pas de traiter sa femme de « youpine », lorsque tous les autres arguments pour justifier son irresponsabilité et sa lâcheté sont épuisés. Et quelques scènes plus tard, le spectateur apprend qu’il n’y avait pas non plus de « grand amour » : Ivanov comptait sur une dot importante, mais s’est trompé – et il en accuse là encore sa femme.

Les propos sur la mésalliance d’Ivanov, qui a épousé une femme juive, les méchancetés proférées contre Sara/Anna par la « société » réunie chez les Lebedev, affublée de bonnets de clown, relèvent d’un antisémitisme ordinaire dont la persistance est patente. Et la manière dont le comte Chabelski, parasite de salon (Christian Esnay), accable cette femme mourante est d’une cruauté remarquable – de quoi inspirer Jean-Luc Mélenchon. Après sa mort, le même homme pleure : « J’ai regardé ce violoncelle et je me suis souvenu de la petite juive… Une femme admirable, splendide ! »

Dans la Russie tsariste comme à l’époque soviétique, les Juifs ont souvent dû renoncer à leur foi et changer de nom pour étudier ou travailler – ici, pour aimer. Mais Tchekhov ne fait pas de Sara/Anna un ange : il se méfie du sacrifice, tout en suggérant, par la voix de Lvov, qu’elle meurt moins de la phtisie que de l’indifférence de son mari. Dans la pièce, elle ne raconte évidemment pas de « blagues juives » et ne chante pas Tumbalalaika, célèbre chanson yiddish ; c’est un ajout du metteur en scène. La chanson, pourtant, s’inscrit dans le contexte :

Un jeune homme veille toute la nuit,
se demandant s’il a choisi la bonne épouse.
On peut aimer et se tromper…
Ah, si l’on pouvait savoir la vérité à l’avance !

Scène de "Ivanov", mise en scène de Jean-François Sivadier © Jean Louis Fernandez

J’ai apprécié le jeune comédien Yanis Boufferrache dans le rôle de Kosykh, fonctionnaire des accises – c’est-à-dire chargé de percevoir les taxes sur l’alcool, point non négligeable ici. En revanche, je ne vois pas pourquoi le motif du jeu de cartes, si présent dans son flot verbal, a été remplacé par un motif musical. Juste pour évoquer l’attrait de Brahms, Liszt, Tchaïkovski et Stravinski pour l’alcool et rapprocher ainsi les « génies » des personnages – et, avec eux, d’une certaine image du Russe moyen ? Dans la pièce, tout le monde boit, et beaucoup. Un trait national.

… Toutes les conversations tournent autour de l’argent, tous les monologues portent sur la propre nullité des personnages, et l’impression générale est l’ennui. Le « je suis coupable, coupable » d’Ivanov répond à la première grande question russe – « Qui est coupable ? », formulée par Alexander Herzen, et généralement associée à la seconde, inscrite sur un panneau de contreplaqué placé devant l’acteur sur scène : « Que faire ? »

La réponse de Tchekhov est sans ambiguïté : tout le monde est coupable – précisément parce que personne ne fait rien.

Une comédie doit faire rire. Ici, on ne rit pas. Comme les personnages, on s’ennuie – pendant deux heures quarante. Sans entracte, sans possibilité de partir. Une impasse tchékhovienne, mais sans l’essentiel : sans le jeu de Tchekhov sur nos nerfs.

Scène de "Ivanov", mise en scène de Jean-François Sivadier. Ivanov : Nicolas Bouchaud © Jean Louis Fernandez

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