« Les Rayons et les Ombres ». Sans retouche ni illusion
Le titre du film a été « suggéré » au réalisateur français, ancien étudiant en lettres à la Sorbonne, par Victor Hugo : Les Rayons et les Ombres est le titre de son recueil de 44 poèmes, écrits après 1830 et publiés en 1840. Comme on le rappelle souvent dans les notices, par cette publication Victor Hugo entend rapprocher la poésie des hommes, leur faire parcourir des chemins universels, au-dessus des luttes et des divisions partisanes, et mettre sa pensée au service d’une « œuvre civilisatrice ». Les « Rayons » traversent l’univers joyeux de la beauté, de l’amour, de la nature en fête et du souvenir des jours heureux ; les « Ombres », au contraire, expriment la tristesse, la mort, les rois, les héros oubliés. Ensemble, ils forment la vie. Le titre choisi par Xavier Giannoli pour son film n’est pas un simple effet esthétique : il renvoie à la lumière et à l’ombre au sein d’une même expérience humaine.
J’ai découvert ce réalisateur en 2015 : son film Marguerite, consacré à la cantatrice américaine Florence Foster Jenkins et récompensé par le Grand Prix de la 72e Mostra de Venise, m’a beaucoup impressionnée. Nombre d’entre vous ont sans doute vu d’autres de ses œuvres, par exemple Quand j’étais chanteur (2006) avec Gérard Depardieu, ou Illusions perdues (2021) avec Benjamin Voisin. Ayant déjà montré sa capacité à travailler la matière historique, Xavier Giannoli fait preuve, dans son nouveau film, d’une rare précision dans le traitement des nuances morales au cœur d’un drame historique complexe.

L’action se déroule entre Paris et l’Allemagne dans les années 1920 à 1940. Au centre se trouvent le journaliste français Jean Luchaire, sa fille Corinne, actrice, et le diplomate allemand Otto Abetz. Tous trois sont des personnages historiques bien réels, mais peut-être pas connus de tous, aussi convient-il de rappeler brièvement leurs trajectoires peu glorieuses.
Jean Luchaire, incarné avec brio par Jean Dujardin, connu surtout pour ses rôles comiques et récompensé en 2012 par l’Oscar du meilleur acteur pour The Artist, était un homme élégant, cultivé, amateur de belles choses, des femmes aux œuvres d’art, qui, dans sa jeunesse, se situait à gauche et plaidait pour un rapprochement entre la France et l’Allemagne après la Première Guerre mondiale afin d’éviter une nouvelle catastrophe. Avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir, il a fait la connaissance d’Otto Abetz, professeur de dessin, fervent francophile, participant aux événements organisés par Luchaire, marié à une Française, et qui devint plus tard ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris et l’un des responsables de l’administration d’occupation en France. Pour ce rôle, le réalisateur français a choisi l’acteur allemand August Diehl, qui a interprété le rôle principal dans le film de Kirill Serebrennikov La Disparition de Josef Mengele, dont je vous ai parlé récemment. J’avoue éprouver une certaine compassion pour cet excellent acteur, qui semble condamné à incarner des personnages négatifs, mais il est difficile d’imaginer quelqu’un de plus convaincant, tant sa ressemblance avec Otto Abetz est frappante !
Le bouleversement dû monde n’a pas détruit l’amitié entre Luchaire et Abetz : dès novembre 1940, Luchaire fonde le journal Les Nouveaux Temps, dont le financement est assuré par « l’ami Otto », et en 1941 il prend la tête de la « Corporation de la presse française », qui regroupe toute la presse collaborationniste du pays. Quelle gifle retentissante pour la presse compromise !
Le troisième personnage principal est la fille de Luchaire, Corinne, qui fait une carrière fulgurante au cinéma, suit son père partout et bénéficie de la protection d’Abetz. Ce rôle m’a fait découvrir l’actrice française Nastya Golubeva-Karax, née en 2004 à Paris, fille de l’actrice originaire de Léningrad Ekaterina Golubeva et du réalisateur Leos Carax.
Comment se sont achevés les destins des personnages réels incarnés par ces artistes talentueux ? Peu avant la libération de Paris, Luchaire quitte la France avec d’autres partisans du régime de Vichy et s’installe dans le château allemand de Sigmaringen, pris le 23 avril 1945 par les forces alliées. Ses tentatives d’obtenir l’asile politique au Liechtenstein et en Suisse échouent. Le 24 janvier 1946, il est condamné à mort par la Cour suprême française, avec déchéance des droits civiques et confiscation de ses biens, et il est fusillé le 22 février.
Otto Abetz ne parvient pas non plus à se soustraire à la justice, malgré de faux papiers. En 1949, il comparaît avec d’autres représentants de l’administration d’occupation devant un tribunal militaire en France. Reconnu coupable d’avoir organisé des actions dirigées contre la population juive du pays, il est condamné à vingt ans de prison, mais il est libéré dès le 17 avril 1954 et… embauché comme journaliste par le quotidien ouest-allemand Rheinisch-Westfälische Zeitung. Je ne sais pourquoi on a réduit sa peine, mais la justice suprême finit tout de même par le rattraper : le 5 mai 1958, Abetz meurt dans un accident de voiture.
La carrière de Corinne Luchaire est brisée par la tuberculose et de longs séjours en sanatorium, puis, après la Seconde Guerre mondiale, par une interdiction d’exercer pendant dix ans en raison des liens collaborationnistes de son père et des siens. Elle meurt à l’âge de 28 ans, peu après la publication, en 1949, de ses mémoires Ma drôle de vie, dans lesquelles elle clame son innocence. Au fond, tout le film se présente comme la transcription de son récit enregistré au magnétophone. Il est en partie construit comme un souvenir, ce qui permet de montrer non seulement les actes des personnages, mais aussi leur arrière-plan, l’atmosphère de l’époque et ce sentiment de nécessité historique qui se substitue si facilement au choix personnel.
Les trois interprètes principaux sont remarquables, mais il faut aussi souligner l’excellent casting dans son ensemble. Je ne peux pas ne pas évoquer un « accent russe », même s’il ne se manifeste pas « en russe ». Le réalisateur Léonide Moguy, né Leonid Mogilevsky Mogilevsky, est interprété par l’acteur moldave Valeriu Andriuță. Ce personnage, qui offre à Corinne Luchaire son premier rôle et qui, à la fin du film, lui pardonne son comportement (pour une raison obscure), est le seul à refuser de serrer la main d’Otto Abetz, qu’il a immédiatement percé à jour. Fait intéressant : dans les versions française, espagnole, allemande, italienne et d’autres langues de Wikipédia, on lit que le « réalisateur français d’origine russe » Leonid Mogilevsky est né en 1898 à Saint-Pétersbourg ; dans la version anglaise, qu’il est né à Odessa dans une famille juive ; dans la version ukrainienne, qu’il est né en 1899 à Odessa dans une famille de commerçants et qu’il est devenu « l’un des pionniers du cinéma documentaire ukrainien ». Il n’existe pas de page en russe consacrée à Léonide Moguy sur Wikipédia, ce qui est en soi révélateur. Cet « épisode secondaire » n’est-ce pas là une illustration de notre présent, auquel on ne peut s’empêcher de penser en regardant le film de Xavier Giannoli?
Oui, ce film est d’actualité saisissante : le « festin en temps de peste » auquel se livrent, dans le Paris occupé, nombre de ceux dont l’opinion faisait autorité auprès du grand public – représentants des grandes industries et de l’intelligentsia, à commencer par Louis-Ferdinand Céline , incarné par Philippe Lévy, ainsi que de nombreuses belles femmes –, tous pactisent avec le Mal pour leur confort personnel, pour le pouvoir et pour l’argent. Mais regardez autour de vous, chers lecteurs, ces gens n’ont pas disparu et ils justifient leur lâcheté et leur avidité par les mêmes arguments : je n’ai pas vu, je n’ai pas entendu, je ne savais pas. Et cela ne concerne évidemment pas que la France.
À l’évidence, Xavier Giannoli s’intéresse depuis longtemps au moment où la vie privée et l’histoire s’entrecroisent et commencent à parler une même langue. Dans ses œuvres précédentes, de Marguerite à Illusions perdues, il était question du prix du succès, de l’illusion, de la manière dont les mécanismes sociaux et culturels façonnent le choix individuel. Dans Les Rayons et les Ombres, cet intérêt prend une dimension plus dure, historiquement chargée : il ne s’agit plus de carrière ni de reconnaissance, mais de responsabilité morale.
La grande force du film réside, à mon sens, dans le fait que, à une époque où les récits historiques tendent de plus en plus à se réduire à des oppositions simplistes, Xavier Giannoli refuse toute simplification. Il prend le risque de montrer des « coupables » non pas comme des figures caricaturales, mais comme des êtres humains auxquels rien d’humain n’est étranger. Plus encore, il leur donne la parole. Nous entendons leurs arguments, nous observons comment la logique des concessions et le discours de justification finissent par évincer celui du doute, comment l’idéalisme se transforme en compromis, puis en participation criminelle. C’est là que se situe le véritable cœur du film : il montre non pas le résultat, mais le processus, non pas la chute finale, mais le glissement progressif de l’homme au-delà de la ligne qu’il pensait ne jamais franchir. Le spectateur est plongé dans ce mélange particulier d’idéalisme et de vanité qui se dissimule si aisément derrière des « actes dictés par les circonstances ».
Oui, ce film montre la complexité sans pour autant absoudre. Et c’est essentiel : il n’y a ici aucun relativisme. Au contraire, le jugement moral porté sur la collaboration est parfaitement clair et ne laisse aucune place aux « mais ». Le réquisitoire final du procureur agit comme un point final : sans élever la voix, sans recourir à des effets accusatoires, il déconstruit pas à pas le système de justifications élaboré par les personnages. Tout ce qu’ils ont invoqué auparavant, le devoir, la nécessité, le « moindre mal », se révèle sans fondement.
Le film Les Rayons et les Ombres a suscité des réactions prévisiblement contrastées : beaucoup ont, comme à l’accoutumée, préféré blâmer le miroir. Cela ne fait que confirmer qu’il a touché un point sensible, ce qui est précisément la fonction de l’art. Ce film ne facilite pas la tâche du spectateur, en le contraignant pendant près de trois heures et demie à éprouver lui-même la tentation de la proximité du pouvoir, mais il ne le laisse pas non plus dans une indétermination morale : il montre comment naissent les ombres et rappelle d’où vient la lumière.
J’aimerai vivement que ce film reçoive l’Oscar du meilleur film international, mais je crains que l’Académie américaine du cinéma n’ose pas franchir ce pas. Il faut absolument le voir. Le voir, et réfléchir.