Qui répondra pour « Chosta » ?
Dans sa leçon consacrée aux Âmes mortes de Gogol, l’une des célèbres Leçons sur la littérature russe de Vladimir Nabokov destinées aux étudiants américains, on trouve ce passage : « En russe, à l’aide d’un seul mot impitoyable, on peut exprimer l’essence d’un vice très répandu pour lequel trois autres langues européennes que je connais ne possèdent pas de terme spécifique. L’absence d’un mot donné dans le vocabulaire d’un peuple ne signifie pas nécessairement l’absence de la notion correspondante, mais elle empêche qu’on la comprenne pleinement et avec précision. Les diverses nuances du phénomène que les Russes expriment si nettement par le mot poshlost se trouvent dispersées dans toute une série de mots anglais et ne forment pas un ensemble défini. » (Vladimir Nabokov, Leçons sur la littérature russe, Fayard)
En effet, il n’existe pas d’équivalent exact de ce « mot impitoyable » ni en anglais, ni en français, ni en allemand. Nabokov, dont toute la vie et toute l’œuvre ont été marquées par la lutte contre la poshlost, s’efforce d’en préciser le sens avec la plus grande exactitude et explique : « la poshlost n’est pas seulement la camelote évidente, mais aussi une littérature faussement importante, faussement belle, faussement profonde et faussement captivante. »
La définition du grand écrivain peut s’appliquer non seulement à la littérature. On peut et on doit l’étendre à d’autres formes d’art, car la poshlost s’y est également infiltrée, avec des degrés d’agressivité variables. Elle a envahi les émissions de divertissement télévisées, elle crève les yeux sur les toiles de certains peintres, on la rencontre de plus en plus souvent dans les spectacles dramatiques et même dans les mises en scène d’opéra, dont les auteurs semblent vouloir, grâce à elle, abaisser l’art dit « noble » au niveau du consommateur de masse afin de le rendre « accessible».
Le seul domaine qui semblait jusqu’ici avoir échappé à ce que Nabokov appelait la poshlost, cette forme particulière de vulgarité, était peut-être la musique symphonique : du moins ne m’est-il jamais arrivé de voir un chef d’orchestre arriver sur scène en caleçon, un violoniste faire avec son archet des gestes obscènes ou un tromboniste produire des sons indécents non prévus par la partition. Mais…
Il y a quelques jours, j’ai reçu à mon adresse électronique une invitation à un concert de l’Orchestre des Nations, fondé en 2011 par Antoine Marguier, diplômé du Conservatoire de Lyon dans la classe de clarinette. Sur le site de cet ensemble, présenté comme « un symbole de partage interculturel et de paix » réunissant « des musiciens non professionnels de haut niveau », il est qualifié de « chef d’orchestre hors norme ». Je ne me hasarderai pas à commenter cette affirmation.
Ayant déjà assisté une fois à un concert de l’Orchestre des Nations, j’aurais aussitôt supprimé cette invitation si le titre du programme n’avait attiré mon attention : « Vienne 1785 – Leningrad 1937 ». Comme vous pouvez l’imaginer, je me suis alors mise à lire le texte de l’annonce promotionnelle jusqu’au bout. Le texte est bref, je le présente donc intégralement, il en vaut la peine. Notez bien que le maestro n’y parle: il « dixit ». Et l’héroïne du chef-d’œuvre de Dmitri Chostakovitch y est désignée exactement ainsi, non pas Lady Macbeth, mais Lady McBeth. S’il s’agissait d’une plaisanterie sur les racines écossaises, elle tombe à plat : le nom du roi d’Écosse de 1040 à 1057 s’écrivait en gaélique Mac Bethad mac Findláich. Et l’« accessibilité » est bien là, elle aussi, présentée comme la principale qualité de Mozart et de Chostakovitch. Mais jugez-en par vous-mêmes.



Je ne sais pas qui a écrit cette annonce, M. Marguier lui-même ou l’un de ses « spécialistes de la communication ». Les émotions promises étaient en effet garanties. Plus exactement, il ne s’agissait pas d’émotions, mais d’une réaction physiologique – vous savez, cette sensation où la nausée vous monte à la gorge. Sans parler du ton général, désinvolte et digne d’un bonimenteur de rue, ce qui m’a surtout frappée, ce sont bien sûr les familiers « Wolfgang » et « Chosta ».
Pour ce qui est du génie de Salzbourg, que ses compatriotes prennent sa défense s’ils le jugent nécessaire. Quant à moi, je vais dire quelques mots d’un génie qui m’est plus proche, celui de Leningrad. En fait, pas tant de lui que de sa Symphonie n° 5, écrite très rapidement en 1937,
L’épée de l’injustice stalinienne s’est abattue sur Dmitri Dmitrievitch Chostakovitch au début de 1936, après la publication — sans signature ! — le 28 janvier, dans le journal Pravda, du tristement célèbre article intitulé « Du chaos au lieu de la musique », qui condamnait l’opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk pour son caractère « formaliste » et « antipopulaire ». La plupart se sont tus, mais pas tous. Dans son livre Le Bolchoï, Solomon Volkov cite les paroles d’Andreï Platonov, d’Isaac Babel, de Nikolaï Miaskovski, de Iouri Chaporine et de Iouri Olecha : « Les auteurs de cet article se discréditent eux-mêmes. Le grand art survivra malgré tout. »
L’art a survecu, mais la persécution de Chostakovitch a commencé après cet article. Le compositeur s’attendait d’un jour à l’autre à être arrêté, et la musique de film est devenue la principale source de subsistance pour lui et sa famille. La création de sa Quatrième Symphonie, qu’il a trouvé la force d’achever dans les mois qui ont suivi la publication dans Pravda, était prévue pour le 11 décembre 1936 à Leningrad, mais elle a été repoussée pendant vingt-cinq ans, jusqu’en 1961, à Moscou.
La Cinquième Symphonie a été créée le 21 novembre 1937 à Leningrad, par l’Orchestre philharmonique de Leningrad sous la direction d’Evgueni Mravinski et a fait sensation. Le public comprenait parfaitement que cette symphonie était la réponse de Chostakovitch aux accusations portées contre lui et tentait de lire « entre les notes ». Et les notes exprimaient l’extrême tension des forces intérieures de l’auteur, la quête d’une issue par un homme traqué, sa souffrance, ses hésitations et le sentiment de fatalité transmis par la marche sombre, mais aussi la victoire finale de la Vie.
Le compositeur lui-même a écrit, dans l’article « Ma réponse créatrice », publié dans le journal Vetcherny Leningrad le 6 novembre 1937, deux semaines avant la première et passé par la censure : « Le thème de ma symphonie est la formation de la personnalité. C’est l’homme avec toutes ses expériences que j’ai vu au centre de la conception de cette œuvre, lyrique de bout en bout. Le finale apaise les tensions tragiques des premières parties dans un esprit optimiste et plein de joie… »
Dans le poème « Musique », dédié à Dmitri Chostakovitch, Anna Akhmatova écrit :
Elle seule me parle
Quand les autres n’osent pas s’approcher,
Quand le dernier ami détourne les yeux.
Ainsi, ironiser sur tout cela et se permettre d’appeler un grand compositeur « Chosta » ne peut venir que d’un parfait exemple de poshlost. Je pense qu’il n’est plus nécessaire de traduire ce mot.
P.S. L’enregistrement de la Cinquième Symphonie de Dmitri Chostakovitch réalisé par l’Orchestre academique de la Philharmonie de Saint-Petersbourg sous la direction d’Yuri Temirkanov en 2018, peut être écouté ici. Faites-vous plaisir !