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Un billet pour Kissin

03.03.2026.

Pianist Evgeny Kissin Photo © Johann Sebastian Hänel

Je ne vais pas vous parler d’Evgeny Kissin. Ni du musicien génial qu’il est. Ni de l’ami fidèle. Ni de l’homme profond, de principes, curieux de tout, doté d’une mémoire phénoménale non seulement pour les notes, mais pour tout. Ni de sa modestie, de sa simplicité dans la vie quotidienne, de l’attention qu’il porte à ses proches et à ses amis, de la fidélité avec laquelle il se souvient des anniversaires et des autres fêtes. Ni du travailleur infatigable qu’il est et du prix qu’il paie pour maintenir une telle qualité dans chacune de ses interprétations et pour demeurer au sommet musical depuis plus de quarante ans. Je ne commenterai pas non plus le fait que le musicien qui a porté l’école pianistique russe à une renommée mondiale a été inscrit, le 19 juillet 2024, au « Registre des agents étrangers » du ministère de la Justice de la Fédération de Russie sous le n° 835.

Je préfère parler du programme du récital à venir au Tonhalle de Zurich. Sur l’affiche, outre l’interprète, quatre noms : Beethoven, Chopin, Schumann, Liszt. Quel lien entre la Sonate n° 7, les Mazurkas, Kreisleriana et la Rhapsodie hongroise n° 12 ? Si l’on me demandait de rédiger un essai sur un tel sujet, je l’intitulerais : « Du conflit intérieur au masque virtuose : évolution romantique du “moi” pianistique ». Voyons pourquoi.

On peut parler d’évolution ne serait-ce qu’en raison de la construction chronologique du programme ; mais l’essentiel ne réside pas tant dans les dates de composition des œuvres que dans la logique historique du développement stylistique – du classicisme tardif de Beethoven au romantisme tardif de Liszt, avec des « haltes » chez les romantiques des années 1830, en l’occurrence Chopin et Schumann. Mais ce n’est là qu’un aspect extérieur : le plus important est ailleurs.

La Sonate pour piano n° 7 en ré majeur, op. 10 n° 3, a été composée par Beethoven entre 1796 et 1798 et dédiée à la comtesse Anna Margarete von Browne, épouse de l’un de ses mécènes. Romain Rolland, auteur d’une biographie de Beethoven, écrivait qu’en elle « la douleur individuelle devient un bien commun » ; Maxime Gorki appréciait particulièrement le deuxième mouvement, Largo ; quant au critique musical russe Wilhelm von Lenz, auteur de l’ouvrage majeur Beethoven et ses trois styles, publié en français à Saint-Pétersbourg en 1852, il l’a qualifiée de « plus symphonique » de toutes les sonates du compositeur. Encore classique par sa forme, mais déjà marquée par une dramaturgie subjective affirmée, cette sonate constitue en quelque sorte un point de départ du pianisme romantique.

Frédéric Chopin composa ses désormais célèbres Mazurkas de 1825 jusqu’à sa mort en 1849. Au total, 58 mazurkas ont été publiées, dont 45 du vivant du compositeur. On avance souvent que le mouvement national de libération polonais, qui culmina avec l’insurrection de 1830 soldée par un échec, a été l’une des motivations de ces pièces inspirées de la danse populaire polonaise (en polonais, mazur). Le débat se poursuit encore aujourd’hui : les uns s’appuient sur un article de Franz Liszt publié en 1852, soulignant l’influence de la musique populaire polonaise sur Chopin ; les autres invoquent un article de Béla Bartók qui, en 1921, conclut que Chopin ne connaissait pas véritablement la musique paysanne polonaise. Tous s’accordent néanmoins sur un point : les mazurkas tardives ne sont plus des danses au sens strict, mais des micro-scènes qui ne paraissent simples qu’en apparence et qui, en réalité, traduisent un intense monologue intérieur. Pour son récital, Evgeny Kissin a choisi quatre mazurkas – nos 27, 29, 35 et 51.

Un auditeur, même peu averti, sentira que Chopin et Schumann appartiennent à une même génération, bien que les spécialistes soulignent que, tandis que les Mazurkas marquent un tournant vers une expression musicale intime aux accents nationaux, la Kreisleriana incarne déjà un romantisme psychologique mûr, avec sa forme fragmentée et sa dimension littéraire.

Suivant cette logique, on peut dire que la Rhapsodie hongroise n° 12, l’une des dix-neuf Rhapsodies hongroises de Liszt, publiée dans sa version définitive au milieu du XIX siècle, constitue en quelque sorte l’aboutissement du processus – tant par sa théâtralité concertante (à l’opposé de l’intimité des miniatures) que par la transformation éclatante d’éléments d’inspiration nationale en un finale éblouissant. Selon les propres mots du compositeur, il « puisait sa richesse… au cœur même des orchestres tziganes ». J’ajouterai que Liszt ne cachait pas les sources de son inspiration et qu’il a également écrit en français un ouvrage consacré aux Bohémiens de Hongrie et à leur musique, Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie, publié pour la première fois en 1859 puis profondément remanié en 1881. Fait révélateur : en Hongrie, ce livre a été perçu comme une offense. Si la première édition a altéré les relations de Liszt avec les nationalistes hongrois, la seconde a suscité l’indignation de ceux que l’on considérait comme des penseurs libéraux européens. Pourquoi ? Parce qu’un homme ne vivant pas en Hongrie et écrivant en français avait, selon eux, surestimé le rôle des musiciens roms et posé la question : « À qui appartient l’identité culturelle ? », question qui, au milieu du XIX siècle, se révélait déjà aussi brûlante qu’elle peut l’être aujourd’hui.

Chers amis, merci d’avoir lu ces notes jusqu’au bout. Je suis certaine que vous les oublierez – et vous aurez bien raison ! – dès que les doigts d’Evgeny Kissin toucheront les touches du piano : les billets encore disponibles pour son récital peuvent être achetés ici


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