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À qui appartient la culture russe ?

23.02.2026.

Photo © N. Sikorsky

Il y a exactement douze ans, le 23 février 2014, je me trouvais à Sotchi. Mon partenaire d’alors à Nasha Gazeta, un réseau de cliniques privées suisses qui, fin 2022, a annoncé la rupture de nos relations professionnelles, m’avait fait un cadeau royal : une invitation pour deux personnes à la cérémonie de clôture des Jeux olympiques. J’ai à mon tour fait un cadeau à mon fils aîné, et nous sommes partis, très heureux.

Ces Jeux olympiques avaient été précédés d’appels au boycott et de prédictions d’un échec catastrophique. Mais rien de tel ne s’est produit. Tout « se déroulait selon le plan » et était organisé avec la précision d’une horloge suisse, sous différentes formes illustrées par des modèles de montres qui ornaient la Maison de la Suisse à Sotchi, et la cérémonie de clôture au stade Ficht, coïncidant, par hasard ou à dessein, avec la Journée du défenseur de la patrie célébrée en Russie, est entrée dans l’histoire du mouvement olympique comme la plus intellectuelle. « La Russie a tenu ses promesses ! », déclara à sa conclusion le président du Comité international olympique, basé à Lausanne, Thomas Bach, récompensé un mois plus tard par l’Ordre d’honneur russe.

La Maison de Suisse à Sotchi © N. Sikorsky

Bien sûr, j’ignorais quelles étaient ces promesses, et je regardais donc la cérémonie simplement comme une spectatrice, éprouvant un sentiment de fierté pour mon pays que je n’avais pas ressenti depuis longtemps et partageant l’enthousiasme de mon enfant qui, comme je l’ai découvert, connaissait toutes les paroles de l’hymne russe et le chantait debout avec un chœur de mille autres enfants sous la direction du maestro Valery Gergiev.

Le thème principal de cette cérémonie était le patrimoine culturel russe, et c’est précisément ce qui m’a séduite, car pour moi aussi le pays où je suis née et où j’ai grandi est avant tout important par sa culture, dont je suis imprégnée de la tête aux pieds. Tous les médias ont alors souligné que « parmi les principaux interprètes figuraient devant le public l’ambassadeur de “Sotchi 2014”, le chef d’orchestre Valery Gergiev, le chef et altiste Yuri Bashmet, le pianiste Denis Matsuev, la soprano Hibla Gerzmava et la violoniste Tatiana Samouil, ainsi que des artistes du Bolchoï et du Théâtre Mariinsky ». Mais il y en avait bien d’autres.

© N. Sikorsky

Le metteur en scène de la cérémonie était le réalisateur, chorégraphe, écrivain et clown suisse Daniele Finzi Pasca, que j’ai rencontré cinq ans plus tard lorsqu’il dirigeait la traditionnelle Fête des Vignerons à Vevey. Et c’est alors, assise avec lui au petit-déjeuner à l’hôtel Trois Couronnes, dont la terrasse offre une vue vertigineuse sur le lac Léman, et parlant de l’amour de mon interlocuteur pour Tchekhov, que je n’ai pas résisté à lui poser une question sur cette cérémonie, en lui rappelant que la plupart des écrivains dont les immenses portraits étaient fièrement portés par les participants avaient souffert en Russie, qu’ils avaient été soit physiquement détruits, soit moralement brisés, contraints à l’exil, leurs livres ayant été interdits. Voici sa réponse, songeuse : « Je sais, je sais, je sais… Dans toute structure, de la famille à l’État, il arrive que les idées nouvelles ne soient pas perçues, pas acceptées, rencontrent de la résistance. Et la Russie ne fait pas exception. En général, le travail sur la cérémonie de Sotchi ressemblait à une danse : un pas en arrière, un pas en avant. J’ai immédiatement proposé de mettre au premier plan douze écrivains, car douze est un chiffre symbolique. On m’a dit : d’accord, mais essayons d’en mettre quatre. Et nous avons ainsi “dansé” pendant des mois : six, huit… (Il rit.) Deux jours seulement avant la représentation, lors de la répétition, on portait finalement douze portraits ! Dans l’ensemble, ce fut une expérience fantastique, surtout dans un climat de tension politique extrême. »

Je regrette aujourd’hui de ne pas avoir demandé quels étaient ces quatre écrivains auxquels les « responsables » voulaient limiter la littérature russe ! Et la « tension politique extrême », comme on le sait, ne s’est pas apaisée. Quelques semaines après les Jeux olympiques, la Crimée est devenue « à nous », avec toutes les conséquences que cela a entraînées. Mais n’anticipons pas.

Et il y a eu aussi ça… © N. Sikorsky

Lors de la cérémonie, on portait des portraits non seulement d’écrivains ; la culture russe était aussi représentée par la peinture, la musique, le théâtre et même le cirque.

La partie consacrée à la peinture russe s’intitulait « Le monde de Malevitch, Kandinsky, Chagall ». Il convient de rappeler que tous trois ont subi la pression de la politique culturelle soviétique, chacun à sa manière. Kazimir Malevitch a connu la persécution la plus sévère : arrestation, certes brève, en 1930, accusations de formalisme et isolement progressif de la scène artistique officielle. Wassily Kandinsky n’a pas été directement réprimé, mais son esthétique abstraite s’est révélée incompatible avec la nouvelle idéologie soviétique, ce qui l’a conduit à l’émigration et à un long silence en URSS. Marc Chagall s’est plutôt trouvé dans une situation de conflit esthétique et d’exclusion institutionnelle : il a quitté la Russie sans persécutions, mais son nom a longtemps disparu du canon officiel soviétique. Pourtant, ces jours-ci, le musée Pouchkine à Moscou présente l’exposition « Marc Chagall. La joie de l’attraction terrestre », et il est impossible d’y entrer, tous les billets étant vendus.

À titre d’illustration de la partie « Théâtre », le public a vu apparaître les salles rouge et or du « Bolchoï » et bleu et or du « Mariinsky », les deux principales scènes lyriques et chorégraphiques du pays. Depuis 2024, elles sont toutes deux dirigées par Valery Gergiev qui, en novembre 2025, déclarait dans une interview au journal « Kommersant » : « Les tsars qui ont créé ces deux théâtres n’étaient pas moins intelligents que nous. Il existait même une Direction unique des Théâtres impériaux qui prenait des décisions concernant les mises en scène <…> Il y avait une personne en qui le tsar avait confiance. Cette personne, en règle générale, comprenait bien ce que devait être le théâtre que fréquentait l’empereur de Russie ». Faut-il des commentaires ?

Le village renversé de Marc Chagall © N. Sikorsky

Au fil de l’action, des personnages issus des productions des Ballets russes de Diaghilev ont progressivement rejoint les danseurs du corps de ballet : l’Esclave d’or, Zobéide, la Rose et le Cygne mourant. Serge Diaghilev est une figure à part : sans entrer en conflit avec l’État à l’intérieur du pays, mais confronté à l’impossibilité de réaliser ses projets dans le système impérial puis soviétique, il a quitté ce pays et a, de fait, porté la culture russe au-delà de ses frontières, la transformant en projet international. Ses Ballets Russes sont devenus un espace où la Russie existait non comme réalité politique, mais comme mythe artistique, créé par les efforts de Stravinsky, Nijinsky, Bakst, Benois et d’autres. Son destin fut le choix conscient d’un cosmopolite ; Diaghilev devint un médiateur entre la tradition russe et le modernisme européen, montrant que la « russité » pouvait exister comme style et comme énergie, et non comme géographie.

Comment oublier le Deuxième concerto de Rachmaninov interprété par Denis Matsuev, qui ne se produit plus dans le monde occidental depuis quatre ans et qui, à Sotchi, jouait entouré de soixante-deux pianos ? Sergueï Rachmaninov, qui vécut de nombreuses années en Suisse et donna ici même, à Lucerne, son dernier concert européen à l’été 1939 ! Après la révolution de 1917, son domaine d’Ivanovka, où fut précisément écrit le Deuxième concerto pour piano, fut pillé par des maraudeurs ; les archives et les effets personnels furent en grande partie perdus. Ce fut pour Rachmaninov un coup très dur et l’un des facteurs de sa décision définitive de ne pas revenir en Russie après son émigration ; une telle décision du compositeur, qui n’entra jamais publiquement dans des débats idéologiques, signifiait un désaccord silencieux mais sans équivoque avec le nouvel ordre, sans empêcher la poursuite de son dialogue avec la Russie à travers la musique. (Lors de la cérémonie, la musique de nombreux autres compositeurs a également été interprétée, et je ne peux m’empêcher de me souvenir comment un commentateur télévisé français présenta à son public « Chostakovitch, connu pour la musique du film Eyes Wide Shut » !)

Sergueï Rachmaninov, Denis Matsuev et 62 pianos © N. Sikorsky

Dans la partie littéraire, les portraits étaient bien plus nombreux que douze. Daniele Finzi Pasca qualifia ce nombre de symbolique, pensant peut-être aux douze mois de l’année ou aux douze signes du zodiaque, aux douze tribus d’Israël ou aux douze apôtres. Mais dans le contexte de la littérature russe, une autre association s’impose immédiatement : le poème Les Douze d’Alexandre Blok, mort en août 1921 dans la misère. Dans ce poème, je le rappelle pour mes lecteurs non russophones, douze gardes rouges évoquent à la fois des apôtres et une patrouille de rue du Petrograd révolutionnaire, et le nombre douze devient à la fois symbole de la destruction de l’ancien monde et allusion à un possible nouvel « évangile » de l’histoire. L’image finale du Christ marchant en tête du détachement scelle cette dualité : les douze ne deviennent pas seulement un symbole politique, mais une formule mystique d’une époque de transition, où la révolution est perçue comme un événement d’une ampleur presque apocalyptique.

Fiodor Dostoïevski, Léon Tolstoï, Lev Goumilev, Anton Tchekhov, Nikolaï Gogol, Mikhaïl Lermontov © N. Sikorsky

Qui étaient donc ces « douze » que Finzi Pasca avait placés au premier plan ? Alexandre Pouchkine, Léon Tolstoï, Fiodor Dostoïevski, Nicolaï Gogol, Ivan Tourgueniev, Anton Tchekhov, Vladimir Maïakovski, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaieva, Joseph Brodsky, Mikhaïl Boulgakov, Alexandre Soljenitsyne. Leur procession fut commentée par le présentateur de la chaîne suisse RTS par ces mots : « Une Akhmatova inconnue, pas comme Tolstoï ». Que dire ? « Une Akhmatova inconnue ! » Anna Andreïevna est un symbole tragique du poète resté à l’intérieur du système et ayant payé son indépendance de sa vie personnelle : l’exécution de son premier mari, le poète Nikolaï Goumilev, les arrestations répétées de son fils Lev Goumilev, les interdictions de publication et la campagne officielle de harcèlement ont transformé sa biographie en témoignage vivant de la pression du pouvoir sur la culture.

Vladimir Maïakovski, Alexandre Kouprine, Ossip Mandelstam © N. Sikorsky

Je pourrais commenter chacun de ces douze noms et tous les autres, mais j’ai peur que vous ne lisiez pas ce texte jusqu’au bout. Je dirai seulement que, malgré leurs différences, pour ces douze écrivains la littérature russe fut un espace de tension constante entre l’État, la liberté personnelle et l’histoire. Déjà chez Pouchkine et Gogol apparaît le modèle de l’écrivain existant entre le pouvoir et l’indépendance intérieure ; chez Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev ce dilemme devient un débat philosophique sur le destin de la Russie et sa place en Europe, que Tchekhov poursuit en le transformant en une question de responsabilité personnelle, lui dont le corps fut ramené en Russie depuis l’Allemagne dans un wagon à huîtres ! Chez la génération suivante, ce conflit ne fit que s’intensifier : Vladimir Maïakovski, devenu le poète de la révolution, se suicida le 14 avril 1930 ; Anna Akhmatova et Marina Tsvetaïeva, qui se pendit en 1941, vécurent la pression de l’époque comme une tragédie personnelle ; Mikhaïl Boulgakov et Joseph Brodsky furent confrontés aux persécutions et à l’impossibilité de partir dans le premier et à l’exil dans le second, tandis que chez Alexandre Soljenitsyne, quels que soient les jugements personnels que l’on puisse porter sur lui et sur la valeur littéraire de ses œuvres, la littérature devient un témoignage direct de l’expérience historique des répressions.

Marina Tsvetaïeva, Mikhaïl Boulgakov, Vladimir Nabokov © N. Sikorsky

Parmi les autres portraits que je reconnais sur mes propres photos prises ce jour-là figurent Alexandre Kouprine, Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, Mikhaïl Zochtchenko, Ivan Bounine, Sergueï Essenine, Maxime Gorki, Vladimir Nabokov… Derrière chaque nom se cache un drame particulier, parfois une véritable tragédie. Et soudain, à côté d’eux, le portrait d’un écrivain aujourd’hui presque oublié, Mikhaïl Cholokhov, prix Nobel de littérature en 1965. Pensez-vous que quelqu’un ait demandé l’avis de Pasternak sur la présence de son portrait à côté de celui de Cholokhov, qui l’avait attaqué en 1958, qui avait exigé en 1965 la peine de mort pour Daniel et Siniavski, qui s’était opposé à Soljenitsyne et avait exhorté Brejnev à lutter contre le sionisme ? Ou celui de Chagall sur l’organisation aujourd’hui d’une exposition de ses œuvres à Moscou ? Bien sûr, mes questions sont rhétoriques.

Mikhaïl Cholokhov, Ivan Bounine, Mikhaïl Zochtchenko © N. Sikorsky

En tout temps et sous tous les régimes, la culture a été utilisée à des fins de propagande et de manipulation de l’opinion publique. La culture russe est complexe et contradictoire, mais c’est en elle que se trouvent les clés des questions morales qui empêchent beaucoup d’entre nous de dormir la nuit. Ses meilleurs représentants, dont les portraits sont aujourd’hui portés pour les raisons les plus diverses et accompagnés des commentaires les plus variés, ne sont responsables ni de ceux qui les portent ni de ces commentaires, ils ne peuvent se défendre que par ce qu’ils ont créé eux-mêmes ! Ne mettons donc pas tout le monde dans le même sac et n’apposons pas d’étiquettes, en cédant de fait le droit aux génies à ceux à qui il n’appartient pas davantage qu’à vous et à moi. Tout pouvoir est temporaire, tandis que la haute culture est éternelle. Ce sont ces réflexions que j’ai voulu partager avec vous à l’occasion de cet anniversaire de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Sotchi et à la veille du quatrième anniversaire du début de la guerre en Ukraine. J’espère m’être fait comprendre.

© N. Sikorsky

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