« Le Mozart géorgien » se produira à Genève
Il est difficile de ne pas sourire en découvrant ce visage charmant ! Le pianiste géorgien Tsotne Zedginidze, qui fêtera ses dix-sept ans cette année, est l’incarnation même du charme, en apparence du moins. Intérieurement, c’est un prodige. Ou, plus exactement, une personnalité d’un talent exceptionnel, ce qui est sans doute préférable et plus sûr, d’autant que ceux qui le connaissent assurent qu’il n’a rien d’un personnage hors sol. Et s’il est talentueux, c’est bien naturel, avec de tels gènes ! Tsotne est le descendant de l’un des fondateurs de la musique chorale géorgienne, Niko Sulkhanishvili, qui étudia au célèbre séminaire théologique de Tiflis, où étudia également Staline, ainsi que de la pianiste et pédagogue Anastasia Abdushelishvili-Virsaladze, diplômée du Conservatoire de Moscou dans la classe de Yakov Zak et qui transmit son art non seulement à sa petite-fille Elisso Virsaladze, mais aussi, entre autres, à Lev Vlassenko et Dmitri Bashkirov. Il était donc presque inévitable que son destin le conduise vers la musique.
Hélas, la vie de Tsotne Zedginidze a commencé par une tragédie. Dans sa petite enfance, il a perdu sa mère, ce qui a sans doute contribué à l’éveil précoce de sa sensibilité intérieure. La première professeure du « Mozart géorgien », comme on l’appelle dans son pays, fut sa grand-mère, la professeure du Conservatoire de Tbilissi Nino Mamradze. Sous sa direction attentive, il jouait déjà à l’âge de six ans, comme le rappellent toutes les biographies publiées, « des sonates de Clementi, Scarlatti, Mozart et Beethoven, des inventions de Bach, des pièces de Schubert, Schumann, Mendelssohn, Liszt, Grieg et Prokofiev ». Parallèlement, il se passionna pour l’opéra et commença à composer lui-même, notamment des « Paraphrases sur des thèmes de L’Anneau du Nibelung » de Wagner ( ! ). Tsotne donna son premier concert public à Tbilissi en juin 2019, interprétant des œuvres de Berg, Bach, Chostakovitch, Janáček, ainsi que ses propres compositions. D’autres apparitions suivirent, notamment en Suisse, où il fit sensation à l’été 2022 lors du Festival de Verbier.
Mais avant l’été, il y eut l’hiver et le printemps, et si l’on cherche des informations sur Tsotne Zedginidze sur Internet, on découvre le livret du festival consacré au cent cinquantième anniversaire d’Alexandre Scriabine, qui s’est tenu à Moscou du 6 janvier au 1ᵉʳ mars 2022. Ce livret présente des photographies et des notices biographiques de musiciens venus de différents pays, dont les trajectoires se sont depuis séparées. Certains, comme Valery Gergiev et Boris Berezovsky, sont restés en Russie, d’autres, comme Mikhaïl Voskressenski et Ekaterina Bonyushkina, sont partis, d’autres encore, comme Lucas Debargue, n’y jouent plus depuis plusieurs années.
Bien sûr, Tsotne, qui participait alors à ce festival, était encore un enfant, et aujourd’hui encore il ne prend sans doute pas seul toutes les décisions concernant ses engagements. Mais voici comment ont évolué les événements autour de certains musiciens qui l’ont soutenu au début de son parcours. Le grand pianiste Grigory Sokolov, qui, après un concert du jeune musicien en Allemagne, déclara que « les compositions de Tsotne appartiennent au monde monumental de Bach et de Brahms », et qui vit depuis des décennies hors de Russie, s’est retrouvé inscrit sur une liste de « cavalcade d’artistes russes qui ont soutenu à plusieurs reprises soutenu la machine de guerre » russe, établie par l’ambassadeur d’Ukraine en France. Le non moins remarquable basse Paata Burchuladze, fondateur de la fondation caritative Iavnana, grâce au soutien de laquelle Tsotne donna un récital dans la Grande Salle du Conservatoire d’État de Tbilissi en 2019, est aujourd’hui emprisonné dans leur ville natale commune pour une prétendue tentative de coup d’État. Le chef d’orchestre Lahav Shani, qui invita Tsotne à assister aux répétitions de la Symphonie n° 2 de Mahler à Rotterdam durant la saison 2022-2023, a récemment été la cible d’ostracisme en Europe simplement parce qu’il est israélien et/ou juif. Comment un artiste aussi jeune, même incroyablement doué, peut-il trouver sa place dans un tel contexte ? Et peut-être n’en a-t-il pas encore besoin, mais seulement de se consacrer à l’essentiel, jouer et composer de la musique ?
Le prochain concert à Genève sera la première apparition de Tsotne Zedginidze dans ma ville d’adoption, Genève. Le programme réunit trois œuvres majeures du répertoire pianistique, liées entre elles, si l’on peut dire, par une même chaîne romantique : la Sonate n° 28 de Beethoven, les Davidsbündlertänze de Schumann et la Sonate n° 3 de Brahms. Quiconque possède ne serait-ce qu’une connaissance superficielle de l’histoire de la musique percevra la cohérence logique de ce programme qui « part de Beethoven ». La Sonate n° 28, écrite en 1816, durant la période tardive du compositeur, fut perçue par les romantiques davantage comme un journal intime musical que comme une déclaration publique, tant l’abandon de la virtuosité démonstrative y est manifeste. Schumann écrivait d’ailleurs à propos du Beethoven tardif qu’il s’agit d’une musique qui exige « une écoute attentive » plutôt qu’un éclat extérieur. Une approche semblable, mais encore plus radicale, se retrouve dans ses propres Davidsbündlertänze, composées vingt et un ans plus tard, en 1837. Il ne s’agit pas de danses au sens habituel, mais de danses de l’âme, d’une succession d’états psychologiques, de monologues intérieurs, d’allusions plutôt que d’affirmations, d’un refus de la forme unitaire au profit d’une chaîne de fragments reflétant la fragmentation romantique. Et encore seize ans plus tard, Brahms écrira sa Sonate n° 3, lui que Schumann avait proclamé « l’élu », c’est-à-dire l’héritier de Beethoven en musique. Aucun musicien n’aime être comparé à un autre, même si cet autre est Beethoven lui-même. Brahms accepta donc cette « couronne de laurier » avec hésitation, mais il l’accepta tout de même. Dans sa Sonate, il sembla aller à contre-courant de la voie tracée par Beethoven, choisissant une forme monumentale en cinq mouvements et une ampleur héroïque, mais comment ne pas y entendre l’idée beethovénienne du destin, la poétique nerveuse de Schumann et la tentative de donner une forme à la conscience romantique fragmentée ?
Je soupçonne que certains souriront avec scepticisme et que d’autres s’indigneront même d’une telle audace en découvrant, entre Schumann et Brahms, la Suite de Tsotne Zedginidze. Pourtant, mon intuition me dit que les uns comme les autres changeront d’avis s’ils viennent au concert. En attendant, je vous propose d’écouter la pièce Les Cloches, composée en 2020 et dédiée par son auteur, alors âgé de onze ans, à la mémoire de sa mère. Venez au concert et faites-vous votre propre idée de cet artiste indéniablement talentueux que nous voyons grandir sous nos yeux, passant de l’enfance à l’âge adulte. Les billets encore disponibles peuvent être commandés ici.