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De Stefan Zweig à Martin Bodmer : la collection [in]visible

30.04.2021.

Lettre d’Ivan Tourgueniev à son traducteur allemand, Friedrich von Bodenstedt, 1863. © Fondation Bodmer, Photo © N. Sikorsky

C’est sous ce titre énigmatique qu’une exposition s’est ouverte samedi dernier à la Fondation Jan Michalski pour l’écriture et la littérature, à Montricher.

Inutile de présenter Stefan Zweig aux lecteurs russophones. Cet écrivain autrichien au destin tragique jouissait d’une immense popularité en URSS : il suffit de rappeler que Maxime Gorki en personne a signé la préface de l’édition de ses œuvres complètes en douze volumes, dont la publication a commencé dans les années 1920. Zweig, qui aimait passionnément la littérature russe, en était heureux. En 1928, il s’est rendu en Union soviétique pour les célébrations du centenaire de la naissance de Léon Tolstoï et y a rencontré de nombreux écrivains. À l’époque, tout allait encore bien. Mais son regard sur l’URSS est devenu critique par la suite et, le 28 septembre 1936, il écrivait à Romain Rolland : « … dans votre Russie, Zinoviev, Kamenev, vétérans de la Révolution, premiers compagnons de Lénine, ont été fusillés comme des chiens enragés… Toujours la même méthode, chez Hitler comme chez Robespierre : on qualifie de “complot” les divergences idéologiques. » Ce jugement a refroidi ses relations non seulement avec Rolland, qu’il considérait comme la « conscience de l’Europe », mais aussi, bien entendu, avec les éditeurs soviétiques.

En 1956, pourtant, le vent a tourné, et les Éditions d’État de littérature ont publié les Œuvres choisies de Zweig en deux volumes aux couvertures lilas. Cette fois, l’étude introductive était signée par le critique littéraire Boris Soutchkov. Libéré l’année précédente du Karlag, où cet ancien combattant était détenu depuis la fin des années 1940 pour espionnage, il était devenu rédacteur en chef adjoint de la revue Znamia. Son étude, qui compte tout de même trente pages, présente encore aujourd’hui un réel intérêt, malgré le vocabulaire et la rhétorique de rigueur à l’époque dont elle est truffée : les « écrivains bourgeois », même les meilleurs, n’avaient apparemment pas tout compris comme il aurait fallu. Mais sa conclusion principale est parfaitement juste : B. L. Soutchkov classe les œuvres de l’écrivain autrichien parmi « les réalisations les plus marquantes de la littérature d’Europe occidentale, qui a compté bien peu d’écrivains croyant aussi sincèrement et avec autant de pureté que Stefan Zweig à la bonté présente en l’être humain ».

Comme toujours, le temps a remis les choses à leur place, et l’on aimerait croire qu’aujourd’hui encore nos compatriotes dévorent ses nouvelles, Amok, Lettre d’une inconnue, La Confusion des sentiments, ainsi que sa bouleversante autobiographie, Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, publiée à titre posthume. Un texte élégiaque, poignant, que l’on est tenté de qualifier, en empruntant un terme à la musique, de requiem.

Nous ne raconterons pas ici la vie de Stefan Zweig. Rappelons simplement qu’il est né en 1881 à Vienne, dans une riche famille juive, et qu’il est mort à Petrópolis, près de Rio de Janeiro. Il s’y était installé après plusieurs années d’errance, commencées avec l’arrivée de Hitler au pouvoir : nulle part il ne se sentait en sécurité, partout il se sentait étranger. Le 22 février 1942, Stefan Zweig et sa femme Charlotte se sont suicidés en prenant une dose mortelle de Véronal, un puissant somnifère. On les a retrouvés morts chez eux, se tenant par la main. Ainsi, « de son plein gré », l’écrivain est devenu une autre victime de la catastrophe qui engloutissait les Juifs d’Europe. On ne peut échapper ni à soi-même ni à son destin.

Maxime Gorki. Notes de journal. Souvenirs, [1923]. © Fondation Martin Bodmer / Naomi Wenger

L’exposition de la Fondation Jan Michalski est consacrée à Zweig, mais au collectionneur plutôt qu’à l’écrivain. Et il ne collectionnait pas n’importe quoi : il réunissait les manuscrits d’autres écrivains qu’il admirait. Les goûts littéraires, comme l’amour lui-même, échappent à la raison. Il ne faut donc pas chercher de démarche systématique dans cette collection : elle reflète simplement les goûts de Zweig et son intérêt sincère pour la littérature européenne dans toute sa diversité. Le visiteur découvre des ébauches d’œuvres célèbres ou restées inédites, des brouillons, des journaux intimes et des manuscrits prêts à partir chez l’imprimeur, de la Renaissance jusqu’aux contemporains de Zweig. En scrutant l’écriture de Goethe, de Balzac, de Rimbaud, de Casanova ou de Wilde, on regrette vivement de ne pas avoir un graphologue à ses côtés et l’on est saisi d’un profond sentiment de révérence, comme si l’on pénétrait dans les coulisses, non d’un théâtre, mais de la création littéraire.

C’était précisément le sens que Zweig donnait à sa collection, comme il l’a expliqué dans une conférence prononcée à New York en 1939, Le Mystère de la création artistique : « Pour procurer au plus grand nombre cette joie suprême, il serait merveilleux, à mon sens, que les musées exposent non seulement les œuvres publiées, mais aussi les ébauches, les brouillons et les projets qui les précèdent. Ainsi, les gens ne s’imagineraient pas avec dédain qu’une œuvre littéraire tombe du ciel, mais prendraient conscience des merveilles que créent leurs semblables, des êtres humains comme eux, dans la douleur, la souffrance et la joie, arrachant à la vie leur “matière première” au prix d’un immense effort intérieur. »

Ajouts de Dmitri Merejkovski à son roman Alexandre Ier. © Fondation Bodmer, Photo © N. Sikorsky

À mon immense joie, les auteurs russes occupent une très belle place dans l’exposition ! Quel bonheur de lire dans l’original, même à travers une vitre, les Notes de journal de Maxime Gorki, un extrait de l’article de Pierre Kropotkine L’Influence de Léon Tolstoï en Russie, la fable d’Ivan Krylov Le Bleuet, les notes de Dmitri Merejkovski pour son roman Alexandre Ier, une lettre d’Ivan Tourgueniev à son traducteur allemand, rédigée en français mais contenant le poème La Mésange en russe, et un fragment d’un « dialogue philosophique » de Vladimir Soloviev… Cette proximité avec les écrivains vous coupe le souffle et vous donne le vertige.

Mais quel lien unit Stefan Zweig à Martin Bodmer, bibliophile genevois et fondateur de la Fondation ? En apprenant que ses propres livres avaient été brûlés le 10 mai 1933 sur la place devant l’université de Berlin, Zweig a décidé de se séparer de sa collection unique. Comme il l’a écrit dans Le Monde d’hier, il la jugeait plus digne de survivre que ses propres œuvres. Une modestie étonnante chez un auteur à succès, vous en conviendrez ! Pour y parvenir, il fait appel au célèbre libraire viennois Heinrich Hinterberger, spécialisé dans les livres anciens, avec lequel il organise la vente depuis Londres. Heureusement pour nous tous, Bodmer a acquis la majeure partie de la collection, assurant ainsi sa préservation dans son intégrité. On sait qu’à ce moment-là, Zweig ne connaissait pas personnellement Bodmer, de dix-sept ans son cadet, mais qu’il connaissait sa réputation de bibliophile averti. Peut-être avait-il entendu parler de lui pendant ses années suisses, ou plus précisément zurichoises : de 1917 à 1920, Zweig a vécu dans la ville des bords de la Limmat, où sa pièce Jérémie a été jouée le 27 février 1917. Ce drame pacifiste inspiré du livre du prophète Jérémie se termine par ces mots : « On peut enchaîner l’homme, mais pas son esprit. »

Honoré de Balzac. La Messe de l’athée, 1836. © Fondation Martin Bodmer / numérisation Bodmer Lab, UNIGE

Les commissaires de l’exposition ont habilement mis en parallèle les parcours de Zweig et de Bodmer : malgré leurs différences évidentes, d’étonnantes coïncidences retiennent l’attention. Prenons l’année 1914, celle du début de la Première Guerre mondiale. Zweig a longtemps considéré cette guerre comme un tragique malentendu et cru qu’elle serait la dernière que connaîtrait le monde. Fort de cette conviction, il a considérablement enrichi sa collection cette année-là, pourtant terrible : les épreuves d’Une ténébreuse affaire de Balzac, corrigées par l’auteur ; un fragment d’un sermon de Jacques-Bénigne Bossuet, prédicateur, théologien et écrivain français du XVIIe siècle ; les réflexions de Diderot sur l’éducation, exposées dans une lettre à Madame de Forbach ; un extrait des commentaires de Jean Racine sur la Bible ; vingt-trois poèmes de Rimbaud ; et un fragment du manuscrit du Voyage à l’Amazone de Bernardin de Saint-Pierre. C’est aussi en 1914 que Zweig a écrit son premier texte important sur le sujet, La Collection d’autographes comme œuvre d’art, publié à Vienne dans le Deutscher Bibliophilen-Kalender.

Martin Bodmer, de son côté, n’avait alors que quinze ans. Cette même année 1914, il a acheté un exemplaire de La Tempête de Shakespeare dans la traduction allemande d’August Wilhelm von Schlegel, publié deux ans auparavant avec des illustrations d’Edmond Dulac. Sa mère, qui tenait à Zurich un salon littéraire fréquenté par Paul Valéry et Hugo von Hofmannsthal, lui a également offert une édition de bibliophile du Faust de Goethe, parue en 1909. Ces deux livres ont constitué le point de départ de sa future collection.

Arthur Rimbaud. Enfer de la soif, 1872. © Fondation Martin Bodmer / numérisation Bodmer Lab, UNIGE

Zweig et Bodmer se considéraient tous deux comme les héritiers de Goethe. Chaque manuscrit autographe était pour eux un miracle, et la littérature mondiale, un horizon lumineux face à l’avancée implacable du nationalisme. Après avoir visité l’exposition de Montricher, on ne peut que leur donner raison.


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